‹ La vie des sociétésChapitre 88 sur 208 · ALCOOLISME. T · texte numérisé non relu

ALCOOLISME. T

pût contrôler la consommation et l'empêcher d’être excessive. Mais, comme le fait observer avec raison M. Raffalovich, « il est trop dangereux de transformer les municipalités en grandes sociétés de commerce. [Il est, en outre, souverainement injuste de donner à une majorité le droit de contrôler les goûts de la minorité et de la priver de l’usage modéré des boissons, parce qu’il y a des ivrognes. »

Il est contraire à la liberté et tout aussi inefficace de vouloir limiter le nombre des cabarets, comme on l’a fait en Hollande, où, en 1881, on l’a réduit de 85.000 à 15.000. Dans les villes de plus de 50.000 habitants on autorise un débit par 500 habitants; dans les communes de moins de 10.000 habitants, un débit par 250. C’est là de la simple protection en faveur des négociants privilégiés, mais cette sorte de monopole, qui enrichit les débitants, ne diminue nullement l'alcoolisme.

En effet, la Suède a également limité depuis 1855 le nombre des distilleries et celui des débits ; or, depuis cette époque, le nombre des délits pour ivresse s’est élevé de 322 à 376 pour 100.000 habitants, puis à 421, enfin à 493, et le nombre des décès par suite d’alcoolisme a passé de 60 à 152 et à 171.

Il en est de même en Danemark, où, depuis qu’on a limité le nombre des débits, l’alcoolisme a toujours été en augmentant.

Il faut donc chercher autre chose: mais d’abord pourquoi s'attaquer avec acharnement au cabaret? Les cafés du Æig/1life,les cercles, certaines réunions n’ont-ils pas pour la classe qui les fréquente les mêmes inconvénients et aussi les mêmes avantages que les cabarets? Pourquoi les ouvriers n’auraient- ils pas, eux aussi, leurs lieux de réunion, où lon boit, où l’on fume, mais où l’on se délasse après tout et où, par la lecture de quelques journaux, par l’échange de quelques idées, on s’instruit, on se civilise, on s'améliore! « Une considéra- « tion importante, dit encore M. Raffalovich, c’est que le ca- « baret, le débit de boisson est un lieu de réunion, de dis- « traction pour l’ouvrier qui est condamné à la vie la plus

« tristement monotone dans son atelier ou à la fabrique. Il « y est chauffé, éclairé, il y va parce que son logement est « étroit, insalubre. 1e lieu de faire intervenir l'État et de « ie parmi les apôtres de la tempérance, qu'on offre à & l’ouvrier un endroit pour remplacer le cabaret, où on lui « vendra du thé, du café, du chocolat, où il aura tous les « agréments du débit d’eau-de-vie sans les tentations mau- « vaises. On l’a fait en Angleterre et avec grand succès, « même au point de vue financier. Il a été fondé des sociétés « pour la vente des boissons chaudes (coffee houses socie- « ties) qui font d’excellentes affaires, en moyenne 8 à « 8 1/2 % de dividende : les ouvriers les fréquentent ; à « Liverpool, les ouvriers des docks (15.000) ont pris lhabi- « tude de s’y nourrir. Tant il est vrai, ajoute-t-1l, qu'il faut « compter sur l’action simultanée et continue d’une foule de « facteurs, non pas se fier à la panacée de l’intervention gou- « vernementale ».

Les sociétés de tempérance n’ont réussi que lorsqu’au lieu de se borner à donner de bons conseils et à verser à flots les lamières de l'Évangile, elles ont donné à boire et versé du thé, du chocolat où même du bon vin; lorsque surtout elles ont employé les distractions, les révulsions intellectuelles, seules propres à faire oublier à l’estomac son funeste besoin. D'ailleurs il ne faut pas que les sociétés de tempérance oublient cette fine appréciation de M. Sammer sur leur compte : « Aet B, dit-il, décident qu’ils s’abstiendront de spiritueux, ce qui est fort sage. Mais À et B s’unissent pour faire une loi qui force C à s’abstenir de spiritueux, à cause de D qui est en danger de trop boire. Il n’y à pas de pression sur A et B : ils ont ce qu’ils veulent et sont satisfaits ; il y a peu de pression sur D : la loi lui déplaît, il l’élude. La pression est tout entière sur C. Vous demandez qui est Ü? C’est l’homme qui a besoin de spiritueux pour une fin honnête, qui userait de sa liberté sans en abuser. Vous frappez celui-là précisément que vous ne visiez pas! »

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