SÉGRÉGATION
mœurs des villes, comme à toutes les maladies qu’on y observe, un caractère, en quelque sorte, épidémique et contagieux : le bien tend, comme le mal, à se répandre ; il existe un certain Aabitus des villes, que chacun de nous revêt, sans s’en douter, comme un uniforme sous lequel se cache notre couleur individuelle. Ici, c’est tout le contraire : les relations sont peu fréquentes ; dans un même village chacun garde son individualité; les relations d’une localité avec une autre sont moins fréquentes encore; il en résulte que chaque localité garde ses préjugés, ses mœurs, ses coutumes, son patois, comme elle garde aussises maladies, sans que l’extension du bien comme du mal soit aussi fatale que dans les villes. Or vivre isolé est mauvais pour un individu, pour une famille, pour un groupe d'hommes plus étendu et même pour une nation.
Cette ségrégation devient d’ailleurs de jour en Jour moins rigoureuse, il faut le reconnaître; elle tend même à disparaître, au fur et à mesure que les routes, les chemins de fer et surtout l’instituteur abaissent les barrières locales placées en travers du développement des intelligences et qu’ils tendent à équilibrer le #ilieu mental de la France. Depuis dix ans, il s’est, sous ce rapport, fait dans notre pays un progrès considérable : l’argent qu’on a dépensé pour les écoles et pour les chemins est un placement sûr, dont nous ne tarderons pas à toucher les bénéfices considérables ; mais 1l reste encore beaucoup à faire dans cette voie : « Heureux le laboureur! s’écrie Georges Sand, après Virgile; oui sans doute, je le serais à sa place, si mon bras devenu tout à conp robuste, et ma poitrine devenue puissante, pouvaient ainsi féconder et charmer la nature, sans que mes yeux cessassent de voir et mon cerveau de comprendre l’harmonie des couleurs et des sons, la finesse des tons et la grâce des contours, en un mot la beauté mystérieuse des choses! » Or cette incompatibilité profonde entre les jouissances du travailleur des champs et celles du penseur des villes existe encore; mais elle cessera et déjà un
progrès considérable s’est fait dans cette voie, grâce à l’insti-: tuteur!
Cette ignorance, dont certaines campagnes avaient jadis le privilège, avait des conséquences dont la gravité s’étendait plus loin qu’on eût pu le supposer; les recherches de Layet lui ont, en effet, montré que la mortalité était d'autant plus grande, dans les différents départements, que le nombre des illettrés présentés à la conscriptiôn était plus considérable : dans les départements qui ne présentent que 725 lettrés(?) pour 100 conscrits, la mortalité est de 25,9 % ; dans ceux qui ont 825 lettrés, elle est de 23 7% ; enfin elle est seulement de 22 % dans les départements qui ont 925 lettrés pour 1.000 conscrits. Les motifs qui rendent l’ignorance ainsi meurtrière sont variés : sans doute l'instruction en elle-même ne garantit pas de la mort, mais elle garantit des préjugés malsains, des pratiques et des superstitions dangereuses ; elle guérit les maladies, parce qu’elle remplace le scapulaire par le vésicatoire et le rebouteur, le diseur de prières ou le faiseur de miracles par le médecin. Ce qui est vrai pour les gens ne l’est pas moins pour les bêtes, et je suis convaincu que la mortalité du bétail doit être également moims grande dans les campagnes où l’ignorance a reculé et a cédé la place à une instruction relative. |
Cet isolement du campagnard le met au moins à l’abri de certaines contagions malsaines : les occasions de crime sont pour lui moins fréquentes ; mais, après tout, sa moralité n’est peut-être pas meilleure, et ce qui lui manque ce n’est peutêtre pas tant le désir que l’occasion de faire une mauvaise action. Quoi qu'il en soit, sur 100.000 habitants de la France on trouve d9 criminels, dont 14 agriculteurs, 23 ouvriers de manufacture et 22 commerçants; toutes proportions gardées, on trouve, d’après le D' Lacassagne, pour 1.000 crimes dans les villes, 865 dans les campagnes. En Italie, 10.000 citadins donnent 12 détenus, tandis que 10.000 ruraux n’en donnent que 8. C’est à peu près la même proportion qu’en France.