‹ La vie domestique (volume 2)Chapitre 13 sur 60 · Jules Courtet. Dictionnaire géographique, historique, ar · texte numérisé non relu

Jules Courtet. Dictionnaire géographique, historique, ar

mérité d'être classée au nombre des monuments historiques, et presque toutes celles de la contrée présentent, comme elle, des spécimens de l'architecture du moyen-âge.

Sault a donc été le théâtre d'une civilisation trèsancienne, et l'histoire n'y a pas laissé, non plus, des souvenirs détestés. Les localités ont comme les individus leur noblesse. Lorsque rien de violent et de faux ne vient les bouleverser, elles gardent l'empreinte des siècles où s'est créée leur existence ; c'est dans l'ordre naturel des choses, et là est un des signes du degré de leur culture morale. Aussi la vallée de Sault a-t-elle donné naissance à des hommes distingués. Elle s'honore d'avoir été le berceau de Joseph-Dominique de Bernardi, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, érudit et jurisconsulte connu pour ses travaux sur Gicéron, chef d'une famille qui, depuis un siècle, sert avec éclat la science et le pays. Son ancienne petite capitale, si isolée dans ses montagnes et qui compte à peine trois mille habitants, est aujourd'hui le seul chef-lieu de canton de la Provence et un des rares centres ruraux de la France, où l'on trouve tout un ensemble d'institutions scientifiques, un

chéologique, etc., des communes du département de Vaucluse,

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musée d'archéologie, un herbier, des collections de zoologie et de minéralogie locales, enfin une bibliothèque pour laquelle on a construit un bâtiment spécial. Quel contraste avec l'état intellectuel de la plupart de nos communes, où il n'y aura bientôt plus une seule famille en situation de fournir un bon maire ! Il est douloureux de constater que les villages les plus riches sont souvent ceux où, malgré les sacrifices faits pour l'instruction primaire, règne le plus grossier matériahsme. Sault n'a pas seulement réussi à installer un musée, une bibliothèque ; il a pu trouver un érudit assez savant et assez dévoué ^ pour se consacrer, avec autant de succès que de modestie, à leur direction.

Nous venons d'indiquer la vieille organisation militaire de Sault. D'autres faits, d'autres souvenirs méritent d'être signalés ; ils tiennent aux origines de la fortune du pays, et, mieux encore, à ce que nous pouvons nommer sa formation morale et sociale.

Ici, nous voyons entrer en scène les Bénédictins. Ils ont accompli dans cette vallée, et sur des concessions de terres faites par les d'Agoult, l'œuvre vraiment merveilleuse de civilisation religieuse, de

1. M. Henri Chrestian, membre de la Société français© d'archéologie.

culture scientifique, agricole, forestière, qui a marqué leurs méthodes d'administration et de gouvernement dans la meilleure partie de l'Europe *. A la fois convertisseurs d'ames et chefs d'ateliers de défrichement, ils y jetèrent les germes de progrès qui devaient grandir après eux, entre les mains de familles solidement établies sur la triple base de la foi chrétienne, de la propriété individuelle et du testament. Ils y furent les créateurs de plusieurs villages, de Saint-Christol , de Saint- Trinit.

La vallée avait commencé par se défricher selon le système des emphytéoses. Le travail de conquête du sol se poursuivit aux dépens des bois ; maisles surfaces incultes étaientétendues. La hache et la pioche entamaient à peine les inépuisables

l-/<Les Bénédictins ont été spécialement loués par les lettres de tous les pays pour avoir défriché l'Europe et conserve des copies des œuvres de l'antiquité. Ils ont rempli une bien autre mission que celle de copistes et de bûche-

'r^Z'Lf ""a- ?''■' ■^'°"^'' '^^'^^ ^'' ^"'•^P^' ^^' «"t établi les méthodes d administration et de gouvernement, donnant euxmêmes, dans leurs communautés, l'exemple de l'ordre parfait fonde sur l'esprit de l'ancienne et de la nouvelle loi La famille a fleuri sur un sol agricole régi, comme dans la 01 mosaïque, par une perpétuité d'exploitation analogue à la perpétuité de la famille.» Coquille, Le Monde, 24 juII- Î^Lk! ? \";r^ v"" ''* ^°''''' d^Occident, par M. de Montalembert, t. II, hv. VI, g 5.

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réserves forestières. On ne commettait pas encore le vandalisme de s'attaquer aux pentes abruptes, de détruire à plaisir et en pure perte les arbres protecteurs des vallées inférieures. Il n'y avait pas, du reste, de populations plus vigilantes que celles de Sault à empêcher que l'écobuage et le pâturage des chèvres ne dégénérassent en abus. — On sait et nous avons dit dans des études sur la Provence forestière i, quelles difficultés rencontre une limitation des droits de jouissance exercés par les communes sur leurs propres bois, et ce que seraient devenus tous ces bois communaux, si l'action tutélaire du Code de 18527 n'était représentée et soutenue par le dévouement incessant de l'administration forestière. Sault nous offre, il y a deux siècles, un des exemples du concours des pouvoirs pubhcs et des chefs de famille, propriétaires et magistrats locaux, pour sauvegarder les intérêts généraux et particuliers attachés à la conservation d'un des principaux éléments de la richesse du pays. Au dix-septième siècle, cette vallée nous permet déjà d'admirer des règlements modèles ^, tout un service

1. Ch. de Ribbe. La Provence au point de vue des bois, des torrents et des mondations avant et après i789; Paris, Guillaumin, 1837.

2. Titres de l'ancien Comté de Sault, t. II, p. 418, 419, 400.

fonctionnant avec des brigadiers et des gardes, des milices bourgeoises exécutant des tournées auxquelles chacun est tenu de prendre part, des semis de glands prescrits et effectués sur des terrains stériles.

Les résultats de cette sagesse du passé sont sous nos yeux : il y a des futaies à Sault, lorsqu' ailleurs il y a le désert ^

Au moment où nous écrivons ces lignes, la commune de Saint-Christol, fidèle aux traditions conservatrices qui se maintiennent dans la vallée,vient de prendre l'initiative de demander la soumission au régime forestier de bois assez importants de chênes et de hêtres, dont elle a été mise en possession, après de longues contestations judiciaires.

Ne dédaignons pas les arbres eux-mêmes qui nous

1. Rien de plus probant que l'histoire forestière de chaque commune. Partout où les localités ont été laissées absolument maîtresses d'user et d'abuser, le déboisement est complet, et on en a des exemples frappants dans la région qui nous occupe. Ainsi la montagne de Bédoin, devenue communale dès l'an 1-250, n'offrait plus ni bois, ni cultures, lorsqu'en 1861 une municipalité éclairée a provoqué le reboisement de 4,000 hectares de vides. 11 en a été de même pour celle de Flassan.

Par contraire, la commune de Villes, placée à l'entrée de la vallée de Sault, a dû à la sage administration des évêques de Carpentras, seigneurs du pays, secondés par les pouvoirs locaux, la conservation de sa foret.

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instruisent. Les réalités qui nous ramènent à l'intelligence expérimentale du vrai, ont une importance supérieure à celle des théories politiques où s'absorbent aujourd'hui tous les esprits. C'est en cela que s'affirment et se manifestent la vie des localités, leur aptitude à se gouverner ; c'est dans cet esprit d'ordre et de prévoyance, dans cette pratique delà véritable solidarité, que se traduit le nerf des institutions. C'est ainsi, et pour ces intérêts, que les petits Cantons suisses tiennent leurs Landesgemeindes, leurs assemblées générales annuelles où se rendent les moindres paysans propriétaires d'Uri, deSchwytz, de Claris, pour régler à lamiable leurs élections, décider les questions concernant l'église, l'école, la police, les chemins, l'assistance des pauvres, et particulièrement Texploitation des bois, le partage des coupes, le mode de jouissance etl'allotissement de la propriété indivise des AU me 71 ds, formant le patrimoine collectif des familles héréditairement fixées au sol '

Le tableau des libertés locales de Sault et de sa vallée demande à être achevé. Elles avaient graiidi lentement et obscurément. Elles s'étaient successivement consolidées, à mesure que les familles

1. Emile de Laveleye. La Propriété primitive et les AUmeJiàs en Suisse, — Revue des Deux-Mondes, 1*' juin 1873,

implantées dans le sol, et investies de la considération publique , avaient pu prendre en mains l'administration du pays, en supporter la responsabilité, et former des classes vraiment dirigeantes. Il y eut là le même phénomène que celui qui s'est produit, à des degrés divers, et à des époques plus ou moins anciennes, sur toute la surface de la France. Peu à peu le fief déclina, comme principe de gouvernement, et les populations, ayant à leur tête leurs Autorités sociales *, se substituèrent à lui par l'extension des pouvoirs municipaux. Elles n'auraient jamais pu s'organiser librement et si bien à Sault, sans une énergique constitution des forces vives du pays, sans des familles, sans des

1. Nous soulignons ce mot, comme un des termes vrais à substituer à ceux qui ont le triste privilège de perpétuer les passions d'antagonisme entrs les classes.

Les Autorités sociales sont les hommes qui, adonnés a utravail et étroitement unis à leurs serviteurs et ouvriers par les liens de l'affection et du respect, ont la richesse, le talent et la vertu nécessaires pour conserver la coutume du bien, la faire observer par la puissance de l'exemple et la transmettre à leurs descendants.

M. Le Play a décrit d'une manière supérieure l'action de ces hommes, chez les divers peuples européens, et il les désigne par cette dénomination expressive. 11 a plus appris d'eux, dit-il, que des lettrés de profession, habitués à disserter sur des faits qu'ils ignorent, et, en tout pays, il les a entendus résoudre de la même manière les questions de principe, qui donnent lieu, de nos jours, à des discussions sans fin. — Organisation du travail, g 5.

foyers stables, sans des coutumes bien assises. La fédération, qui relia les unes aux autres les communes intéressées, y fut l'épanouissement d'un ordre de choses d'autant plus remarquable qu'il ne paraît pas avoir jamais soulevé de discordes intestines.

Donnons la parole sur ce sujet à un érudit de la localité, qui a étudié profondément son histoire :

« La baronnie, ou, pour employer l'expression anciennement consacrée, la Yallée de Sault, classée parmi les Terres adjacentes de Provence ^ à raison de ses privilèges, ne doit pas être confondue avec le Comté qui était plus étendu. Elle ne comprenait avec Sault que les communes de Monnieux, Aurel, Saint-Trinit..., ainsi que Ferrassière et La Garde, qui en étaient regardées comme les dépendances. Elle formait une petite souveraineté.

a Sa constitution politique n'était pas la moins intéressante des choses que la centralisation a fait disparaître. Les communes qui composaient cette

1. On appelait Terres adjacentes diverzss villes et localités qui, par suite de circonstances particulières à chacune d'elles, et tenant à leur ancienne indépendance, jouissaient d'une autonomie distincte et étaient cotisées séparément pour les contributions, tout en faisant partie de la province.

Au premier ring des Terres adjacentes figuraient Marseille et Arl:ii.

vallée étaient unies par une sorte de confédération, pour la défense de leurs privilèges communs, et pour tout ce qui concernait les intérêts généraux du pays, tels que la garde du territoire en temps de guerre, l'organisation des cordons sanitaires en cas de peste, etc.... Ces intérêts étaient discutés par un Conseil général, dit du Corps de la Vallée, formé du Conseil de la communauté de Sault, où il se réunissait avec les consuls et délégués des autres communes, et qui se tenait devant un représentant du seigneur. Les consuls de Sault étaient chargés de l'exécution des délibérations. Les dépenses votées par le Corps de la Vallée, ou celles qui par leur nature lui incombaient, étaient réparties sur chacune des communes, d'après des proportions fixées par une transaction.

« Les libertés municipales, malgré quelques empiétements locaux de la féodalité, s'exerçaient pleinement dans le pays. Si haut que les documents permettent de remonter, on trouve que les habitants ont toujours pu se choisir des représentants. Jusqu'au xvi' siècle, les nobles ou gentilhommes et le menu peuple avaient élu des syndics de leur ordre ; mais la séparation des castes s'était effacée, et nous ne voyons plus ensuite qu'une assemblée générale de tous les chefs de famille, nommant

annuellement les administrateurs et le Conseil ordinaire de la commune.

« Il était d'usage d'appeler les chefs de famille, toutes les fois qu'il était besoin de voter les tailles communales ou une imposition quelconque ^ »

En définitive, cette vallée présente une preuve de plus à l'appui d'une grande vérité historique, absolument méconnue dans notre pays par une opinion égarée, mais que les vrais érudits s'accordent de plus en plus à reconnaître; c'est que l'harmonie sociale et les bons rapports entre les classes sont choses anciennes, et que l'antagonisme, avec les caractères qu'il prend de notre temps, est un fait nouveau, eu égard à la longue durée de l'ordre traditionnel.

Comme les populations des Alpes et des Pyrénées, les habitants de Sault avaient réalisé sans bruit un des modèles de ce gouvernement cantonal, forme traditionnelle d'un bon régime rur.' qu'on a voulu plus d'une fois organiser depuis la révolution, mais que le renversement et la destruction des autorités conservatrices du bien dans les campagnes ont mis au nombre des chimères.

Sault possédait les éléments essentiels de ce

1. Note sur l'ancion ri'gime de la vallée de Sault, par M- Henri Chrestan.

gouvernement local qui, dans les mêmes conditions physiques et avec des mœurs exactement semblables, a produit les types si excellents de démocratie communale, encore conservés, non-seulement dans les petits Gantons suisses, en Biscaye, etc. , mais aussi dans la meilleure partie de TEurope, grâce aux garanties qui empêchent le droit de suffrage d'y exercer une action dissolvante et oppressive. Le fond de ce régime est trèssimple, nous l'avons montré ailleurs fonctionnant en Provence ^ , et on le retrouve partout à peu près le même. Tous les chefs de famille propriétaires ou chefs d'un atelier de travail concourent en personne, et sous leur responsabilité, à la gestion des intérêts et des deniers communs. Ils représentent les foyers et le sol ; ils ont à sauvegarder par-dessus tout les bonnes mœurs, le respect des autorités paternelles , l'obéissance chez les jeunes gens enclins à la révolte, et la paix intérieure de la localité ; ils sont les maîtres dans leur domaine propre. Et, en fait, jusqu'à ce jour, même chez les grandes nations où le gouvernement local se subordonne plus étroitement au pouvoir cen-

1. Voir, dans notre livre sur les FamilleSy le chap, iv du liv. I, intitulé : a La Famille, les Institutions et les Libertés. »

tral, ils ont été reconnus souverains à ce titre ^ Nous avons renversé l'ordre naturel qui a régi tous les peuples. Nous avons enlevé la démocratie avec ses attributs utiles à la commune, en n'y tenant plus compte de la famille et du sol, et nous l'avons mise dans l'Etat, où elle nous livre à la merci des révolutions et compromet l'avenir de notre nationalité.

Ne prolongeons pas outre mesure cette esquisse sommaire, et disons, en terminant, que ce pays prouve encore de nos jours combien est durable la puissance de la tradition, soutenue par de bonnes mœurs. Chose rare dans le Midi, où les anciennes petites démocraties communales se sont trop généralement désorganisées, en perdant toute direction! Les passions révolutionnaires, malgré la violence qu'elles ont dans les contrées voisines, n'ont pu encore se rendre maîtresses de Sault.

Tels sont les lieux où nous trouvons, en 1812, dans toute la force de l'âge, de l'activité, de l'autorité morale et du talent, l'homme éminent dont le Livre domestique a été pour nous une vraie révélation et qui est l'objet principal de notre publication.

"5 1. Le Plaj. La Réforme sooiale en France, t. III, ch. LXii, [ p. 320.

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