‹ La vie domestique (volume 2)Chapitre 15 sur 60 · DE L ANCIENNE FRANCE · texte numérisé non relu

DE L ANCIENNE FRANCE

massifs montagneux, ils avaient donné un asile à la vieille sagesse. La vallée de Sault était du nombre.

Le gouvernement et les lois étaient changés à Sault; les familles ne l'étaient pas. Elles avaient échappé aux dissolutions morales du dix-huitième siècle et aux plus tristes des abus de l'ancien régime en décadence; elles avaient souffert de la révolution; mais elles n'y avaient pas péri. Elles gardaient toujours un peu de la solidité des vieilles futaies, ornement et fortune du pays. Gest alors que, dans ce petit monde à part, sur ces hauts plateaux encore habités par Dieu i, un homme se trouva qui, mêlant la méditation à l'action, fut conduit par un sentiment profond du devoir à mettre par écrit, sous forme de mémorial domestique ou de mémento pour ses enfants, les grands principes, les vérités nécessaires, toute la coutume conserva-

1. « Séparé du reste du monde par d'impénétrables rochers, ne connaissant qu'un spectacle, celui de la nature, qu'un seul seigneur et maître, Dieu, le peuple Andorran est heureux, et, loin de porter envie aux autres nations, il croit qu'il n'en est point au monde dont le bonheur puisse être comparé à celui dont il jouit. » Victorin Vidal, L'Andorre Paris, 1866, p. 45.

Nous avons cité plusieurs petits peuples modèles. L'Andorre s'est constitué comme eux et offre les mêmes caractères.

trice du foyer de ses pères, et à les leur transmettre comme un élixir de vie.

Le lieu où vont se concentrer notre récit et*' notre intérêt, n'occupe qu'un point de cette vallée, au commencement de laquelle il est situé du côté d'Apt : c'est un quartier rural, nommé Saint- Jean de Durfort. Là, dans une habitation incorporée à tout un ensemble de constructions agricoles, et sur un pli de terrain qui domine de vertes prairies entourées de grands arbres, est le foyer à l'intimité duquel nos lecteurs vont être admis. Là vivait, en 1812, Antoine de Courtois, fils, petit-fils, arrièrepetit-fils de bons citoyens de Sault, descendant d'une longue lignée déjuges, propriétaires fonciers.

Né en 1762, il est âgé de cinquante ans au moment où il prend la plume et où il trace la première page de son Livre de raison.

Marié en 1798, il est père de trois enfants en bas âge, un second fils vient de lui être donné, et sa naissance est un événement pour son foyer. Il est | à une de ces heures bénies où le cœur se dilate, où un homme, pénétré comme il l'est de la tradition, est porté à y conformer ses actes. Il a déjà fait son testament pendant la révolution, quand il est devenu plein propriétaire du domaine des an-

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cêtres; il croit devoir le refaire pour prévenir tout accident fâcheux, afin que la sort de ses enfants soit dès lors réglé. Maire de Sault depuis douze ans, il porte plus que personne le poids des responsabilités publiques, et il éprouve le besoin de les oublier auprès des siens.

Son Livre de raison devient de la sorte son confident, un moyen de se rendre meilleur lui aussi, en même temps qu'il sera pour ses enfants une direction, une force, le jour où il leur manquera. Et, quand il l'a terminé, il écrit à leur intention une lettre, et la scelle dans un pli qu'ils décachetèrent après sa mort. D s'adresse spécialement à son fils aîné (le second lui avait été enlevé dans l'intervalle), et il lui dit :

« Mon fils, je te conjure de lire et de relire trèssouvent les avis que je te laisse dans ce Livre de raison de la famille. C'est là que tu me trouveras toujours ; c'est là que je vis encore joour toi, et tu n'auras jjas perdu ton père, tant que tu conseilleras mes avis.

« Adieu, mon bon ami, sois toujours comblé ' de toutes les grâces du ciel. C'est ce que je demanderai sans cesse dans le séjour éternel, où j'espère que la bonté de Dieu m'aura fait en-

trer, au moment où tu liras ces derniers témoignages de mec tendresse. »

Celui qui traçait ces lignes traduisait là les derniers vœux de tous les bons pères; mais quelle sagesse dans le seul fait de les écrire ! Quelle notion du devoir et quelle vue claire du but, chez ceux qui léguaient à leurs enfants de tels testaments! Lorsque celui-ci nous fut communiqué, notre travail sur les familles et les Livres de raison de l'ancienne France était déjà publié. Nous le lûmes avec une curiosité d'autant plus vive qu'il nous venait presque d'un contemporain, d'un homme dont l'éducation s'était faite dans un temps où Ptousseau était célébré comme un oracle de sagesse, et son Emile comme un modèle de raison pratique, qui avait vu de près dans sa jeunesse une société spirituelle, brillante, enivrée d'elle-même, pleine d'une confiance illimitée dans les nouvelles formules et ne doutant de rien, hormis des premiers principes. Nous avions exploré plus d'une centaine de ces précieux documents domestiques; mais, pour la plupart, ils étaient beaucoup plus anciens; ils nous rappelaient un monde avec lequel le nôtre semblait ne plus avoir aucun rapport. Antoine de Courtois se montrait au contraire

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à nous comme un moderne. Il avait recherché et cultivé les sciences exactes; il était d'une génération pour laquelle les sciences physiques s'annonçaient comme devant résoudre tous les problèmes de l'origine et de la destinée de l'homme sur la terre, dissiper tous les mystères nés de l'ignorance des sociétés anciennes. Ce qu'il allait nous dire, il l'avait pensé dans la fournaise dévorante d'un esprit critique qui s'offrait comme l'avé* nement du progrès. Or, quel ne fut pas notre intérêt, en retrouvant au contraire à chaque page, presque à chaque ligne, tout ce que nous avions I admiré dans les vieux textes du passé ! Nous avions 1 sous les yeux, non plus un journal de famille ordinaire, mais le type complet et parfait des Livres de raison.

Nous soulignâmes les passages, nous voulions placer au bas de chacun d'eux des renvois à ces vieux textes, qui nous avaient si souvent frappé par leur concordance. Nous avons dû y renoncer, pour ne pas charger notre manuscrit d'annotations fastidieuses. Ceux de nos lecteurs qui ont sous les yeux notre livre sur les Familles, pourront établir eux-mêmes les rapprochements.

L'ancienne société n'était pas morte à Sault, malgré la révolution. Elle a continué à vivre de

même jusqu'à ces derniers temps, dans beaucoup de contrées de la France. Elle avait encore, dans les classes dirigeantes de notre pays, des représentants qui, sans en avoir conscience, gardaient l'empreinte de ses coutumes et de ses pratiques. Ces demeurants d'un autre âge ont successivement disparu. Les races qui avaient la tradition du gouvernement local s'en vont et ne sont plus remplacées.

Il y a là pour nous un motif de plus pour montrer comment ont subsisté celles qui se sont maintenues si pures, si intactes, si profondément vertueuses, au milieu de la lamentable désorganisation du xviii^ siècle. M. le comte Portails a mis en tète de la biographie de son père un tableau qui en résume les traits essentiels :

a II existait dans les bourgs et même dans les villages de la Provence des familles indépendantes, dédaignant les spéculations du commerce et de l'industrie. Le modique produit d'un champ héréditaire, ou les honoraires bornés que procurait à leurs chefs un modeste emploi de judicature, ou l'exercice de quelque profession libérale, suffisaient à leurs besoins. Elles jouissaient d'une considération fort supérieure à la médiocrité de leur fortune, et se maintenaient durant une longue suite de gé-

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nérations dans la paisible possession d'une condition honorable. Portalis appartenait à une de ces familles... '. »

Familles dont la Provence était justement et particulièrement fière, et dont la sage Angleterre continue à faire les colonnes maîtresses de ses libertés locales, dans l'administration gratuite de ses paroisses, de ses bourgs et de ses comtés ! Les Courtois de Sault en sont un des exemples dignes d'être cités. Pendant deux siècles, ils remplissent sans interruption, dans la vallée, le même emploi modeste de judicature. Six générations s'y succèdent, en y rendant la justice. Conçoit-on de telles fonctions, incorporées de la sorte à une famille, et cela à la satisfaction de tous, malgré les passions, les rivalités, les coteries de petits pays, et sans que rien vienne troubler l'harmonie des bons rapports? Il n'y a pas seulement des juges, il y a des consuls, il y a des prêtres. La souche fournit à l'État et à l'Église des rejetons, des recrues qui se renouvellent sans l'épuiser.

En 1752, Joseph-Ignace de Courtois est le cinquième juge de sa lignée. Il s'est marié à Elisabeth

1. Notice biographique placée en tête du livre de Portalis sur l'Usage et Vabus de V esprit philosophique au XVIII" siècle.

de Girard, et il en a eu trois fils, Philippe, Antoine et Auguste.

Le père les élève, avec l'idée toujours mise devant leurs yeux qu'ils ne sont pas venus au monde pour ne rien faire, qu'il seront tenus de travailler. a. J'aimerais mieux, disait-il souvent, que mes j enfants fussent cordonniers que d'être sans état; » maxime qu'Antoine répétera à son tour aux siens.

A Philippe, la mission de continuer la tradition de ses devanciers dans la charge de judicature, et c'est ce qui advint en 4783, par la retraite de son père. Antoine prend la carrière médicale, Auguste celle des armes.

Les archives de la Faculté de médecine de Montpellier, gardent la date de l'immatriculation du jeune étudiant le 5 décembre 1785, et celles de ses thèses de baccalauréat, de licence et de doctorat soutenues en 1789. Antoine avait cru d'abord obéir à une vocation irrésistible; il devait regretter plus tard de ne s'être pas assez consulté, avant de se faire médecin, et prendre texte de son erreur pour engager ses enfants et descendants à ne pas suivre seulement leurs premiers goûts dans le choix d'un état. Il perdit, raconte-t-on dans la famille, son premier malade; il en eut un scrupule de cons-

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cience, et finit par abandonner l'exercice d'un art où il doutait trop de lui-même.

Il retira du moins de ses études médicales l'habitude d'observer les faits, d'après une méthode scientifique, et de l'enseignement puisé à l'école de Barthez un aliment nouveau pour sa philosophie à la fois chrétienne et expérimentale. « La santé de l'âme est la vie du corps, » ont dit les Livres saints, et cette grande vérité est démontrée par l'observation des rapports de l'âme et de l'organisnxe. Bossuet avait étudié pendant un an la physiologie et l'anatomie, sous la direction de Duverney, avant d'écrire à l'usage du Dauphin son Traité de la connaissance de Dieu et de soimême. Antoine de Courtois adressera aussi d'admirables conseils à ses enfants, avec l'autorité que lui donne sa double qualité de père et de médecin, pour les prémunir contre les théories alors toutespuissantes du matérialisme. On lira avec émotion les pages sublimes où il dit à son fils c: de garder ses mœurs, afin qu'un sang pur coule dans les veines de ses enfants, » et où il montre dans la santé de ceux-ci le prix de la sagesse des parents. On ne sera pas moins touché, quand on l'entendra parler à son fils et à ses filles des qualités qui doivent dicter leur choix et faire leur bonheur dans le

mariage : « Heureux, trois fois heureux serezvous, si vous trouvez tous ces qualités réunies chez une personne qui en aura hérité de ses pères! On n'est sûr que des qualités qui tiennent au sang : celles-là seules ne se démentent jamais. C'est pourquoi il faut vous attacher à une bonne race. »

Pendant qu'Antoine étudie à Montpellier, Auguste fait son chemin à l'armée. D'abord simple engagé volontaire, il devient bientôt lieutenant au régiment de Bretagne.

Si le premier s'offre à nous, dans son Livre de raison, comme le modèle des pères, celui-ci nous permet d'admirer dans sa correspondance le modèle des bons frères. Il y a plus que de l'union entre les frères Courtois, nous trouvons la tendresse, une sorte de pénétration mutuelle. Ils ne peuvent se résigner à vivre séparés, ils ne cessent de se plaindre du sort qui les condamne à ne plus se voir.

L'aîné, Philippe, est toujours à Sault. Destiné à

continuer sa race au lieu où elle a vécu depuis

deux siècles, il s'est marié dans la maison pater-

; nelle avec une femme dont Antoine nous dit « qu'elle

^ se dévoua toujours à la famille. » Depuis la retraite

' de son père en 1783, il est juge du pays, comme

l'avaient été ses devanciers; mais la révolution

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éclate, et sa charge de judicature disparaît en 1790 avec le Comté. Les suffrages populaires vienneut alors le chercher. Pendant que la révolution ex^ puise de tout côté les familles les plus respectables et met leurs membres sur la liste des suspects, les vieilles mœurs sont plus fortes, dans ce pays privilégié, que les passions du dehors. N'est-ce pas un spectacle bien fait pour nous donner la mesure de la puissance de l'esprit du bien, que celui de la mairie de Sault confiée et presque imposée à Philippe, en pleine Terreur, dans les premiers jours de décembre 1792?

A ce moment-là même, Philippe de Courtois devenait chef de famille, par la mort de son père arrivée le 3 juin 1792. Établi au foyer des ancêtres, il allait avoir à régler avec ses frères une situation que les événements avaient bien changée. Croirait-on qu'on est dans toute la violence du torrent révolutionnaire, en lisant les témoignages de confiance, d'affection et de respect dont ceux-ci l'entourent ?

Mais la mort vient bientôt le frapper sur ces entrefaites, elle l'enlève subitement le 17 avril 1793. Antoine a reçu son dernier soupir. Quant à Auguste, qui est loin, à Wissembourg en Alsace, il n'a pas eu cette suprême consolation. Alors commence

entre lui et Antoine une série de lettres, d'un caractère si touchant que nous croyons devoir en reproduire quelques extraits.

« Mon bon Antoine, frère bien-aimé, écrit Auguste le 7 mai, je viens chercher près de toi les consolations que tu peux seul me donner. Tes chagrins sont les miens : pleurons ensemble.

c( Sans craindre d'augmenter nos regrets, rappelons-nous le temps heureux où, réunis tous trois, nous nous aimions avec tant de charme. Vacances heureuses, dont notre amitié et celle de nos parents faisaient les délices ! Combien de fois nous sommes-nous dit! « Nous voulons servir de modèles aux frères les plus jaloux de s'aimer. »

« Je m'en souviens, comme si c'était d'hier; notre frère me disait, en allant à Saint-Jean ^ , ces paroles que je me suis répétées mille fois : « Notre amour mutuel fera le bonheur de notre vie. » Mon état paraissait décidé; il ne semblait en peine que du tien, et, je l'avouerai, j'étais jaloux de voir que ses sollicitudes pour toi étaient plus grandes que les miennes.

« Oh! comment combler une telle perte? Donne-

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