‹ La vie domestique (volume 2)Chapitre 18 sur 60 · UNE FAMILLE DE L ANCIENNE FRANCE · texte numérisé non relu

UNE FAMILLE DE L ANCIENNE FRANCE

des armées d'Italie, Antoine de Courtois attendait là dans une retraite douloureuse une autre délivrance, celle de son pays. Arrive le 9 thermidor, quelques jours s'écoulent. Une nuit, un homme vient frapper craintivement à sa porte. Cet homme était Marquoi, naguère son dénonciateur, et aujourd'hui tremblant pour sa vie, en fuite, sans asile. Antoine de Courtois en a pitié, lui donne de quoi se nourrir et se vêtir, partage sa bourse avec lui, et le congédie en lui disant : € Partez, car le soleil ne peut nous éclairer tous deux sous le même toit. »

Nous prions nos lecteurs de rapprocher de ce récit de belles pages, dans lesquelles, vingt ans après, il recommandait à ses enfants le pardon des injures, a Dieu vous pardonnera^ leur disait-il, comme vous aurez pardonné. Les hommes mêmes haïssent les vindicatifs, et ils vous esti' meront a proportion de ce que vous serez bons et pardonnants, m

CIIAPITKE IV

La localité, son histoire et celle de la famille sont connues; et nous osons croire que l'homme dont elles encadrent et éclairent la physionomie le sera d'autant mieux lui aussi, par cette esquisse du milieu où se passa et se dépensa sa vie.

Nous savons dans quelle condition et sous l'empire de quel ordre établi il s'est formé; et ce que nous venons d'en dire nous aidera à cornprendre l'horizon moral qu'il portait en luimême.

On s'est trop habitué de nos jours à scinder et 5 séparer ce que Dieu a uni : la foi chrétienne et la nature humaine, Tordra religieux et l'ordre social, l'être moral et l'être physique, l'individu et la famille, ki famille et le foyer, le foyer, siège per-

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manent des traditions domestiques, et le sol fécondé par le travail et consacré par la mémoire des aïeux. La Providence a créé les rapports les plus étroits, une harmonie vivante, entre toutes ces choses qui constituent les principes fondamentaux de l'existence des hommes en corps de société K En les isolant, nous avons produit l'état douloureux d'antagonisme et d'instabilité où nous sommes. Il faut les rapprocher et les observ^er dans leur pénétration mutuelle; les études les plus utiles seront désormais celles qui rétabliront pratiquement la notion précise de ces idées simples.

Des biographies ou des monographies de familles bien faites nous ouvriraient, sous ce rapport, des perspectives lumineuses. De telles observations effectuées et présentées en dehors des préjugés, des passions et des partis qui nous divisent , nous ramèneraient à la simplicité des grandes formules 2 et prépareraient l'union à réaliser, pour

1. M. Charles Périn, l'éminent professeur de droit public et d'économie politique à l'Université de Louvain, vient de publier, sur les Lois de la société chrétienne, un savant et éioqueni tableau de la véritable philosophie de l'histoire, envisagée au point de vue des besoins de notre temps (2 vol. in-8, Lecoffre, 1875).

2. Consulter sur cet important sujet la lettre écrite à M. Le Play par Mgr Isoard, auditeur de Rote pour la France k

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les restaurer dans nos lois et dans les éducations Le temps des palliatifs est fini : les chrétiens en i sont convaincus, et les vrais philosophes ne peuj vent plus en douter; mais, ils ont à se demander ; s Ils ne perpétuent pas les palliatifs, en ne s'occupant pas des conditions naturelles, normales nécessaires, de la stabilité et de la moralité des races humaines. Ainsi, beaucoup de nos contemporams ne conçoivent plus la famille qu'à l'état nomade; ils voient là un fait consommé, sur lequel la force des choses interdit de revenir et pour lequel il n'y a pas de remède. Là est la racine du mal dont sont atteints une foule d'excellents esprits. Il faut s'attaquer à ce mal, sous peine de périr religieusement et socialement. Le bien ne peut plus se produire, en quoi que ce soit, dans un pays où les premières loi^ sociales sont considérées et traitées comme si elles étaient choses indifférentes.

cnures de 1 Vmon de la paix sociale

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Et maintenant, après avoir contemplé la famille d'Antoine de Courtois, nous voudrions ne pas donner la parole à ce dernier, sans le connaître un peu lui-même. Nous voudrions le montrer dans cette maison et dans ce domaine paternels qu'il gouvernait si parfaitement* , dans ce foyer où il était respecté comme un souverain, dans cette intimité de famille qu'il randait si douce et si attrayante, dans cette vallée de Sault dont il était la première des autorités sociales et qu'il maintenait en paix. On raconte que, sous les dehors d'un gentilhomme campagnard, il gardait une grande culture intellectuelle, que sa conversation était pleine de reparties heureuses, que, lorsqu'il sortait de ses montagnes, il étonnait ceux auxquels son costume rustique ne laissait pas soupçonner les ressources de son esprit.

Son style aussi le peint bien : les expressions semblent sauter toutes vives du cœur sur le papier ; un flot de vrais sentiments jaillit en quelque sorte de sa plume. Point de spéculations transcendantes,

1. Dans un des appendices du second Tolume, nous publions les Conseils qu'un propriétaire agriculteur de la Bresse, J.-B. Garron de la Bévière, ancien représentant de sa province aux Etats-Généraux, donnait en 1797 à sa fille, au moment où il venait de la marier. Nos lecteurs trouveront intérêt à rapprocher ce document du Livre de raison d'Antoine de Courtoi».

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point de phrases ni de digressions inutiles. L'idée va droit au but, et le mot propre la traduit saus effort, par un art pour ainsi dire inné i.

Quelques points se dégagent au milieu de beaucoup d'autres, et ils demandent à être soulignés et mis en vue.

Il travailla d'abord à faire de ses enfants de bons chrétiens ; et on admirera l'abrégé qu'il leur traçait des fondements de la foi. Sous l'égide de la foi, il plaça les mœurs; et on sera ému en voyant à quel point il se constitua le gardien de leur innocence. Enfin, il ne cessa de s'adresser à leur raison, de s'appliquer à fortifier leur volonté et à développer en eux le jugement.

Il avait à cœur qu'ils fussent à la fois des esprits croyants et des esprits pratiques, aptes à bien penser et à bien agir.

Il leur rendait sensible par des exemples l'ordre qu'ils auraient à mettre en toutes choses chez eux et autour d'eux. Ainsi, il leur conseillait de faire comme lui, de dresser leur budget au commencement de chaque année, d'écrire exactement leurs

1. Antoine de Courtois avait fait de fortes études au collège des Oratoriens, à Tcurnon'Ardèche), et, après les avoir terminées, il avait complété son éducation intellectuelle et littéraire, en exerçant pendant deux ans le professorat dans cet important établissement d'instruction.

recettes et leurs dépenses; il leur recommandait, non de livrer les secrets de leur intérieur au premier venu, mais de se confier à Tavis des parents, d'un ami sûr et éprouvé. Il les initiait à la pratique de l'épargne, il leur faisait une loi de ne jamais emprunter, il les instruisait sur la culture et l'administration de son domaine. Il s'élevait plus haut sur ce sujet, et il leur inculquait la notion chrétienne et morale du droit de propriété qui n'autorise pas le droit d'abuser, et ne consiste pas en une jouissance égoïste aboutissant à dissiper le fonds avec le revenu. Selon les anciennes mœurs des familles respectables, il se considérait simplement comme usufruitier des biens dont Dieu et ses pères l'avaient pourvu, et comme obligé de travailler à les améliorer pour les transmettre à ses successeurs. Il mettait au nombre des plus grands devoirs d'un chef de famille, celui de faire son testament et de régler son héritage.

L'intérêt religieux, domestique et social de la paix à entretenir chez soi et autour de soi était l'objet spécial de remontrances pressantes, où son cœur se montrait aussi généreux qu'affectueux. II sentait l'importance des procédés à garder dans les rapports, même avec les serviteurs

Il était assisté dans cette œuvre par sa femme,

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Antoinette de Tamisier, dont il a tracé le plus bel éloge, en disant « qu'elle était d'une prudence rare et qu'elle avait une raison infaillible. » Il se rendait le témoignage de ne jamais lui avoir donné volontairement un moment de chagrin; il jouissait/ avec elle d'une félicité sans mélange, et il souhaitait' à ses enfants qu'ils méritassent de trouver comme lui le véritable bonheur dans une union qui ne se bornerait pas à satisfaire une passion d'un instant, mais qui réaliserait l'alliance de deux familles vertueuses, également honorées et à peu près de même fortune.

N'oublions pas de marquer combien il insistait pratiquement sur l'obligation du travail, et de quelle autorité, en prévision de sa mort, il investissait la mère de ses enfants, pour lui donner les moyens de les astreindre à remplir un rôle utile en ce monde, ajoutant que « l'oisiveté est le tombeau des vertus » et que « les hommes oisifs sont des hommes nuls, ennuyés et ennuyeux. »

Quand il avait l'occasion d'écrire à ses enfants, il le faisait avec une simplicité charmante. Ses lettres étaient pleines des inspirations de son cœur et de l'idéal de sage raison qui ne le quittait jamais.

Une de ses filles achevait son éducation à Avignon, et son extrême sensibilité était mise à l'é-

preuve par cet éloignement momentané de îa famille. Son père relève son courage, il prend texte de là pour continuer de loin ses leçons et ses exhortations :

« Au nom de Dieu, mon enfant, garde ton âme et ton cœur à deux mains; ne te livre pas ainsi à tout sentiment. Réfléchis souvent à la nécessité et au mérite qu'il y a à subordonner à la raison les mouvements de ta sensibihté. Pour être heureux, pour être sage, il faut être chrétien, il faut n'aimer qu'avec raison, ne désirer et ne craindre qu'avec raison, voir en toutes choses la volonté de Dieu et s'y soumettre.

(( Si le bon Dieu te destine à être un jour mère de famille, comment feras-tu pour supporter les sollicitudes du mariage, les transes continuelles dans lesquelles les enfants nous font vivre? Plus ils sont aimables comme toi, plus ils tourmentent le cœur, et par une tendresse infinie, et par une appréhension sans borne.

ce Je te le répéterai toujours, ma bonne amie, tiens toujours ton âme à deux mains. Toutes tes peines te viendront de là. »

Une autre fois, la veille d'un premier janvier, il lui écrit encore:

« Tu es tout cœur, tu es tout esprit ; ton père et ta mère t'aiment bien, et tes lettres les font pleurer d'attendrissement et de joie. Nous ne t'avons pas eue ces jours de fête, mais tu étais l'objet de nos plus douces pensées, comme de nos plus chères espérances.

« C'est toi que nous bénissons la première. Ton bonheur est la première chose que nous demandons à Dieu, dans cette époque consacrée où il reçoit les vœux de toutes les familles chrétiennes et où il resserre les liens qui les unissent. Je lui ai demandé pour toi les grâces du salut, d'abord la prudence, parce que c'est le seul moyen d'éviter le mal, puis la douceur, l'affabilité, parce que c'est le seul moyen de se faire aimer de ses alentours, d'être en paix avec soi-mcm3 et avec les autres, et enfin la sagesse, parce que, sans elle, la vie n'est qu'une honte dans ce monde et un malheur dans l'autre...

« Nous voudrions intéresser à ton bonheur tous nos amis, toute la terre; car l'amour paternel est insatiable.

« J'aime bien à te voir de si bonne heure de si beaux sentiments, parce qu'ils t'honorent et que ton honneur et ton mérite font toute ma gloire. Mais, pour me satisfaire, il faut autre chose : c'est

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dans ton sort, dans ta destinée, que je dois trouver mes véritables sujets de joie, mes véritables consolations, et c'est là que je reconnaîtrai les grâces et le sort que Dieu me réserve. »

<( Souviens-toi, lui dit-il ailleurs, que rien ne doit jamais faire plier la raison, qu'il faut savoir résister à ses penchants et que la vertu est la force avec laquelle on se dompte.

« Le jour viendra où tu vivras avec le commun des hommes et des femmes, et alors tu te rappelleras ce que t'a dit ton pauvre père, que le mérite consiste à supporter avec douceur les torts du prochain envers nous, et qu'une offense supportée avec douceur nous fait mille fois plus d'honneur que les plus jolis comphments.

(c Retiens bien ceci toute ta vie : tu seras d'autant plus heureuse, d'autant plus estimée, que tu supporteras mieux la contradiction.

tt Je t'avais promis, tu le sais, de te faire un cours de morale dans mes lettres ; en voilà un des chapitres. »

Ses lettres sont signées : « Ton bon papa, ton heureux papa. » Et la bonne maman y ajoute aussi quelques lignes. Il n'est pas jusqu'à ces

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vieux mots tout gros d'affection, qui n'aient leur prix.

On peut juger par là de ce qu'est le vrai, le solide esprit chrétien, des sources où il s'alimente, des fruits qu'il produit, et apprécier s'il consiste dans un vain sentimentalisme. On verra encore son inspiration dans la direction qu'Antoine de Courtois donnait à ses enfants pour les lectures à faire. Il voulait qu'ils eussent sans cesse sous les yeux les Evangiles, afin de s'en pénétrer % et il ajoutait à Vlmitation de Jésus-Christ le Génie du Christianisme, dont la publication datait alors à peine de dix ans. Les circonstances dans lesquelles avait paru le livre de M. de Chateaubriand, lui avaient donné l'importance d'un événement : c'était au moment même où le Concordat venait de rouvrir les églises. N'est-il pas intéressant de trouver le Génie du Christianisme présidant, au fond des provinces, à la renaissance chrétienne, par l'action et les recommandations de l'autorité paternelle? Et n'y a-t-il pas là un exemple de ce qu'ont toujours fait les bons pères, de ce qu'ils auraient à faire aujourd'hui, en plaçant à leur foyer quelques ouvrages (pas beaucoup, car il les fau-

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