ETUDE PRELIMINAIRE
La famille d'Agruesseaa.
D'Aguesseau rapproché d'Antoine de Courtois! Celui que ses contemporains appelaient le grand Chancelier mis à côté du modeste descendant d'une famille de juges de la petite vallée de Sault! Qu'on ne s'étonne pas de trouver réunis dans ce volume des personnages en apparence si différents. Tous les deux représentent pour nous ces Autorités sociales, qui sont à travers les temps, et dans des situations très-diverses, les fidèles images d'un ordre fondamental qui ne change pas. Tous les deux, avec beaucoup d'autres, appartiennent à cette hiérarchie nécessaire, qui a toujours relié
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entre eux les hommes ayant en partage la vraie noblesse. C'est cette hiérarchie qui forme, à chaque degré de Téchelle des conditions, la classe supérieure , et , en elle , est le trait caractéristique des bonnes races. S'il n'y avait des principes fixes, établis par Dieu au-dessus du raisonnement, des passions, des intérêts, on ne s'expliquerait pas comment, chez tous les peuples, la tradition a produit des familles ayant les mêmes mœurs, la même ; sagesse pratique, la même distinction, entre lesi quelles les barrières en fait s'abaissent, familles ofirant d'une manière presque identique le type de l'harmonie des idées, des sentiments et des rapports, et signalées par l'opinion comme des modèles.
Or, c'est là ce que nous voudrions rendre sensible, en plaçant en regard de intérieur domestique d'Antoine de Courtois celui où s'était faite, un siècle auparavant, l'éducation du chanceher d'Aguesseau.
Quelle distance entre les hommes! Et cependant, on va en juger, quelle ressemblance! Mais le rang et l'ordre chronologique dans lesquels ils devraient être présentés semblent intervertis, et ceci a besoin d'être expliqué.
Nous avons pris pour point de départ de nos observations le régime rural, une famille rurale,
parce que là sont les solides assises de toute société. Dans cette France bouleversée de fond en comble, telle qu'elle venait de sortir de la Terreur, un petit coin de terre s'est offert à nous, conservant encore les vieilles mœurs. Pour connaître ces mœurs, il faut pénétrer dans la vie intime des familles, s'adresser aux rares foyers qui ont pu et su garder les coutumes autrefois établies à peu près partout. Quelques contrées ont le privilège de posséder ces familles et ces foyers. Nous avons donc franchi l'enceinte des montagnes dans lesquelles est enfermée la vallée de Sault, exploré son histoire, vu à l'œuvre ses races de propriétaires fonciers. Nous y avons entendu la tradition parlant par la bouche d'un père qui enseignait à ses enfants la voie droite à suivre. Et nous avons dit à nos lecteurs : — Voulez- vous savoir ce qui, dans notre passé provincial, doit être l'objet impérissable de notre admiration, ce que nous avons non-seulement à honorer, mais à imiter et à restaurer, en raisonnant moins sur la métaphysique politique et sociale, et en travaillant davantage à nous rendre compte de la vérité des faits? Nous l'avons sous les yeux; le voilà.
Voilà les fondations sans lesquelles il n'y a pas de société viable. C'est avec cet esprit et dans ces
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conditions que se sont créées, organisées, gouvernées, disciplinées, policées, nos communes et nos villes du moyen-âge. C'est par ces mœurs que tous les peuples, ayant la notion de l'ordre naturel du gouvernement domestique, ont constitué l'ordre plus étendu du gouvernement de la cité et de l'État, et c'est faute de ces premiers éléments de stabilité et de progrès, que nous dissertons sur des problèmes insolubles, avec l'impuissance de nous réformer.
Et maintenant, sortant de cet ordre rural où nous avons assisté à la naissance des forces productrices du bien, montons plus haut et suivonsles dans une sphère plus élevée. S'il est intéressant de savoir ce qu'étaient les familles dirigeantes de nos localités et de nos provinces, il ne l'est pas moins de rechercher aussi les modèles dans les familles associées à l'exercice même de la souveraineté. Ces grandes familles historiques sont en Angleterre 1 objet d'un orgueil national, elles justifient toujours l'opinion qui les regarde et les respecte comme l'expression la plus haute du patriotisme britannique. Elles se trouvent tellement incorporées au pays et mêlées à sa vie, elles se recrutent dans l'élite des nouvelles familles avec une si parfaite intelligence des lois du classement
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social, que nul n'admet la possibilité de voir renverser avec elles la plus sûre garantie des destinées de la race anglo-saxonne. Ecartons ici le point de vue politique qui nous entraînerait hors de nos études, et admirons simplement combien nos voisins sont demeurés fidèles aux conditions de tout progrès, en faisant des autorités paternelles, reconnues souveraines dans le gouvernement domestique, les gardiennes de la tradition, pour les plus petits foyers comme pour les plus grands K Chez eux, « même aux dernières assises de la société, la chute d'une vieille famille soulève d'unanimes regrets, tandis que son élévation à l'assise supérieure est considérée par chacun comme une gloire
1. « Il existe dans la Constitution britannique un pouvoir qui est à la fois plus sage et plus stable que les trois principales autorités de son organisme politique ; qui, aux bonnes époques, développe la prospérité en déférant l'action gouvernementale aux vertus de la royauté, aux talents de la noblesse et au mécanisme du Parlement; qui, aux époques de défaillance de ces trois institutions, intervient plus directement pour conjurer l'efTet des catastrophes intérieures ou des empiétements de l'étranger , qui enfin a fait grandir la nation anglaise plus régulièrement qu'aucun peuple connu, depuis la fondation de l'heptarchie , jusqu'à l'époque de gloire et de prospérité qui a suivi immédiatement la paix de 1815. Ce pouvoir prépondérant dans la Constitution sociale de l'Angleterre est la famille anglo-saxonne. » Le Play, La Constitution de V Angleterre , considérée dans ses rapports avec la loi de Dieu et les coutumes de la paix sociale, 2 vol. ia-12, Mame^ Tours, 1875, t. I, p. 99.
locale et un heureux présage^. » Chacun, en effet, a ja notion des devoirs qu'impose la supériorité créée par l'union du talent, de la naissance et de la richesse. Une famille qai se consacre à faire le bien dans sa localité ou dans son Comté, est sûre d'y rencontrer l'affection et le respect ; mais quel est le conservateur de cet élément si précieux de félicité domestique et publique? sinon le père. « Quiconque, écrivait naguère un judicieux observateur, sait inspirer à sa famille l'esprit de devoir, lui donne une force suprême qui relèvera incessamment, tant que cette tradition puissante et féconde y sera conservée. Il a fondé une race ^. » Voilà bien l'esprit qui vivifie toute la Constitution de l'Angleterre. Notre pays ne l'avait-il pas lui aussi au même degré, avant l'invasion du désordre moral, suivi du renversement révolutionnaire du foyer, qui a été le point de départ de sa désorganisation actuelle? Quand on étudie l'histoire de la famille française, n est-on pas émerveillé des trésors de travail et de vertu employés par une, deux et plusieurs générations à fonder une race? Nous n'en citerons pas d'autre exemple que celui auquel nous