‹ La vie domestique (volume 2)Chapitre 51 sur 60 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

2. G. Le Ilardv, Et' de^. sur le principe an.^focralique, Caen, 1S7J. p. Tvî. '

avons hâte d'arriver, parce qu'il résume en lui tout ce qu'il y a de plus grand, de plus noble, de plus pur, de plus glorieux pour notre pays. Les Mémoires des Lefèvre d'Ormesson, publiés dans ces derniers temps ', nous les ont révélés comme des modèles de la tradition ; mais est-il rien qui soit comparable aux d'Aguesseau?

a Mon père pouvait dire de lui ce qu'il nous a mis en état de dire de nous-mêmes : « Nous som-^ mes les enfants des saints. »

« Il était fils d'un père et d'une mère dont il avait reçu la sainteté comme par une espèce de succession... »

Ainsi commence l'histoire de la famille, au moment où elle entre en scène dans la vie publique. Le Chancelier reporte d'abord tout le mérite des bénédictions temporelles,, dont il a plu à Dieu de la combler, à son aïeul, Antoine d'Aguesseau, qui fut successivement maître des requêtes, président du Grand Conseil, conseiller d'État, in-

1. Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, et extraits des Mémoires d'André Lefèvre d'Ormesson, publiés par M. Chéruel dans la collection des Documents inédits de l'Histoire de France, 2 vol. in-4.

tendant de Picardie, et premier président à Bor deauxi. Après Antoine, vient Henri d'Aguesseau, né en 1636, homme éminent en tout point. Il prit une part importante à l'œuvre administrative du xvii^ siècle, dans les intendances de Limoges, de Bordeaux et de Toulouse, dans la direction générale du commerce et des manufactures, au Conseil d'État, au Conseil royal des finances et au Conseil de régence. Son amour des lettres et sa grande science le mirent en rapport avec les personnages les plus considérables de son temps. Il fut à la veille d'être appelé à remplacer le chancelier Boi> cherat, mais sa modestie fit si bien qu'il put se dérober à un tel honneur. Enfin, Hcari-François d'Aguesseau, son fils, atteint au faîte ; il devient en 1717 Chancelier de France, et une des œuvres principales de sa vie va être de raconter à ses enfants les mérites, les vertus et la sainteté de ce père modèle, dans le portrait duquel il semblera vouloir fixer à jamais la tradition de l'ancienne famille française, au moment où elle se détruit à Versailles et à Paris.

Nous ne nous proposons pas de refaire une nou-

1. Avant Antoine, l'histoire fait mention, en 1493, d'un Jacques d'Aguesseau, gentillioinme de la reine Anne de Bretagne, femme de Charles YIII.

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velle fois à son sujet l'éloge qui, depuis un siècle, se reproduit sous les mêmes formes oratoires dans les solennités judiciaires. Les détails de sa vie sont trop connus, pour qu'il soit besoin de les indiquer. — « La voie du juste, disait-il sans doute en pensant à son père, n'est d'abord qu'une trace imperceptible de lumière, qui croît par degrés jusqu'à ce qu'elle devienne le jour parfait. » En prononçant ces paroles, il ne se doutait pas qu'il prophétisait l'avenir réservé à sa mémoire. La trace de lumière laissée par Antoine et Henri d'Aguesseau s'est fixée sur la figure de leur descendant et historien, et c'est elle que nous désirerions suivre, dans un aperçu rapide. Peu de spectacles sont mieux faits pour traduire à nos yeux la portée sociale du quatrième commandement de Dieu \ que celui de cette sereine physionomie, traversant nos révolutions sans rien perdre du respect dont elle fut entourée il y a cent ans, s'idéalisant chaque jour davantage et finissant par passer à l'état légendaire.

D'Aguesseau avait eu, pendant le cours d'une longue existence, une de ces situations hors de

1. « Honorez votre père el votre mère, afin de vivre longtemps sur la terre, i

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pair, comme il y en a eu peu de tout temps, même pour les hommes les plus éminents. Pendant près de trente-quatre ans , il avait été Chancelier de France ; il avait tenu avec les sceaux le gouvernement d'un grand corps encore très-puissant, bien qu'il fût déjà sur son déchn. Avocat général au Parlement de Paris à vingt- deux ans, procureur général à trente-deux, ses triomphes oratoires avaient fait époque au palais. Jurisconsulte érudit et historien, il avait touché à tout, il avait même tout approfondi, droit naturel, droit des gens, droit public, droit romain, droit coutumier, etc.. Législateur, il avait attaché son nom à des lois importantes. Philosophe et moraliste, il s'était élevé parla méditation jusqu'aux sommiets de la métaphysique , interrogeant la raison et le cœur de l'homme, la conscience du genre humain, l'antiquité, remontant jusqu'aux grandes sources pour démontrer qu'en Dieu et dans sa loi sont le principe et la sanction de toutes les lois. Versé même dans les sciences mathématiques, il n'avait pas moins étonné ses contemporains par sa- facilité à s'approprier les langues comme instruments d'étude, et non pas uniquement beaucoup de langues européennes, mais encore les langues orientales, l'hébreu et l'arabe. Quant à son amour des lettres,

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développé dès sa jeunesse dans la société de Racine et de Boileau, il avait été si vif qu'il s'était accusé plus tard à son fils de s'y être livré ce comme à une espèce de débauche. » Et, au-dessus de tout cela, une grande foi; une religion non exempte sans doute de l'empreinte des idées du temps, mais lumineuse, servie par une vive éloquence, dans laquelle l'érudition s'unissait aux ressources du style le plus persuasif pour raffermir autour de lui les âmes dans la foi aux vérités fondamentales du christianisme; enfin un sens des choses divines qui, se retrempant chaque jour dans la lecture des Livres saints, lui dictait ses belles Réflexions sur Jésus-Christ.

Il était impossible que, même dans cette société du xviii^ siècle, si légère, si frivole, et qui faisait passer l'esprit avant les premiers principes, le lustre d'une telle vie ne saisît pas l'opinion publique. L'Académie française , où sa modestie Tavait empêché d'entrer, lui accorda les mêmes honneurs qu'au vainqueur de Fontenoy, à Maurice de Saxe, et mit au concours son éloge. Lorsque la collection de ses œuvres fut publiée, le Roi voulut que tous les présidents de Parlements en reçussent un exemplaire.

« Que tous, disait-on, fassent leur étude la plus

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chère de ses exemples, qu'ils lisent l'histoire de sa vie, et qu'ils apprennent à bien vivre. »

Malgré l'éloge de Thomas, on se demande néanmoins si d'Aguesseau fut alors l'objet des sentiments qu'il nous inspire aujourd'hui après un siècle. Des témoins nous racontent quelle étrange impression il produisait dans un monde si différent de celui qu'il représentait, au milieu de ces hommes « ivres de nouveautés, courant par la volupté après la fortune. » Plus tard, le flot du matérialisme ne cessant de monter, on l'avait oublié dans l'hôtel de la place Vendôme, dont il avait fait une sorte de sanctuaire domestique, dans lequel il s'entourait de ses fils, de ses filles et d'une nombreuse postérité. Enfin, quand, âgé de quatrevingt-un ans, il rendit les sceaux au Roi en 1750 \ il était devenu presque un étranger, pour une société qui était prête à tout accepter, hormis de se remettre à l'école des anciens sages. La génération sensuelle et révolutionnaire, dont Voltaire et Rousseau furent les héros , n'était pas de celles qui pouvaient apprécier une si droite conscience. D'Aguesseau avait pour maxime « qu'il fallait com-

1. Il mourut peu après le 9 février 1751, âgé de 82 ans, 2 mois, 13 jours. Son père avait eu lui aussi une belle vieillesse, presque exempte d'infirmités, et était mort à 81 ans.

mencer par soi-même la réforme du public K » Or, cette réforme de soi-même était la dernière de toutes, pour les promoteurs de la nouvelle morale.

On a dit de lui qu'il jouit aujourd'hui d'une fleur de renommée où les mœurs ont plus de part que le génie. Ne sont-ce pas les mœurs en efi^et qui, àla distance où nous sommes, donnent à sa figure tout son relief? Son art oratoire, le parfum de belle et saine littérature qui s'exhalait de ses discours, ont perdu beaucoup de leur attrait. On ne lit plus ses mercuriales qui ont encore cependant la valeur d'œuvres morales exquises, et où, se livrant à autant d'examens de conscience que le ministère de la justice impose de devoirs, il traduisait au dehors le feu intérieur dont il était rempli. Mais on lira toujours avec émotion le discours qu'il écrivit sur sa famille et pour sa famille. 11 avait été éloquent au palais, comme interprète du droit et des lois ; mais il devait l'être beaucoup plus comme fils, dans l'expansion de sa piété filiale et domestique.

Ce sont quelques accents de cette éloquence, toujours jeune et toujours nouvelle, que nous voudrions faire pénétrer dans nos foyers modernes.

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