La censure puhlijuc. Mercuriale prononcée en ICOO
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Nous avons cité ailleurs bien des éloges touchants, dictés aux enfants par la reconnaissance envers leurs parents. Nous aurions à cœur de faire admirer quelque chose de plus dans les pages qu'on va lire. Il n'est pas commun de voir en si haut lieu un tel personnage, un Chancelier de France, s'ouvrir à ce point même pour les siens. D'Aguesseau est un des exemples de la toute-puissance qu'exercent toute la vie, sur des enfants bien nés, le dévouement et l'infaillible autorité de bons parents. Cette impression, il la garde entière. Il se considère toujours dans son premier état de petit écolier. Il continue à se placer dans cette situation en présence de son père. Il semble vouloir mieux sentir ainsi dans une sorte de rajeunissement de cœur et de renouvellement de candeur l'influence encore présente de ses leçons, afin de mieux s'inculquer à lui-même la pensée de ses devoirs et d'obliger tous les siens à devenir « les vivants portraits » de cet incomparable modèle.
c( Heureux, avait-il dit un jour, en 1702, dans une de ses mercuriales, heureux les enfants que leur père conduit à la perfection, bien moins par la voie longue et difficile des préceptes que par le chemin court et facile des exemples ! Image vi-
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vante de la vertu, il la rend sensible à leurs yeux. Ce n'est plus cette vertu que les philosophes nous représentent assise sur un rocher escarpé ; c'est une vertu présente, accessible et familière, que ses enfants apprennent comme par goût et par instinct, qu'ils croient voir et sentir, et qui semble emprunter une forme corporelle pour s'accommoder à la faiblesse de leur raison naissante, et pour exciter en eux, non une admiration stérile, mais une utile imitation. Il conserve son ouvrage avec autant de soin qu'il l'a formé. Son attention redouble dans le temps qui voit cesser celle des autres pères. Cet âge dangereux où le cœur hésite entre le vice et la vertu, cette saison incertaine où le calme est toujours proche de la tempête, ces jours critiques qui décident de toute la vie, ont fait trembler de loin la timide tendresse du père de famille ; il les voit approcher avec encore plus de frayeur. C'est alors que, voyant la vertu de ses enfants aux prises avec la corruption du siècle, il leur apprend à soutenir les premières et souvent les plus rudes attaques d'un ennemi si redoutable ; et son active vigilance ne se repose jamais, jusqu'à ce qu'une entière victoire ait enfin terminé ce dangereux combat en faveur de la vertu. »
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Nous prions nos lecteurs de rapprocher de ces lignes le sublime passage où Antoine de Courtois, se mettant aux genoux de son fils, prenant ses mains et les yeux baissés devant les siens, l'entretient de ses mœurs, et le conjure de les garder, pour être heureux et rendre heureux les enfants que Dieu lui donnera'. D'Aguesseau tenait le même langage, après avoir été l'objet de la même vigilante tendresse. Lui aussi avait été entouré des mênies précautions infinies, pour qu'il ne reçut « aucune impression d'irréligion ou de vice ; » et, plus tard, il complétait ces enseignements pour les siens, en ajoutant que dans sa famille on avait toujours désiré ce plus la perfection des enfants que leur fortune 2. » Un pubîiciste de notre temps, en traitant la question de la famille, a opposé la paternité moderne à la paternité ancienne, en disant que l'autorité paternelle « a subi la loi de toutes les grandes fonctions sociales d'aujourd'hui ^. » Mais il se trompe. Il n'y a pas de principes nou-
1. Ci-dessu?, dans les conseils d'Antoine de Courtois à 803 enfants, § III, p. 123.
2. « Mon père et ma mère, dit-il ailleurs, donnaient à leurs enfants des exemples de vertus dignes d'être proposés aux plus saints religieux. »
8. Ernest Legouvé, Les pèrcS et les enfujits au XIX^ siècle, p. 19.
veaux, de devoirs nouveaux, surtout en pareillo matière, et les grandes fonctions sociales d'aujourd'hui sont subordonnées à la môme loi morale, dont la pratique a produit les familles vertueuses et les sociétés prospères de tous les temps.
D'Aguesseau nous dira comment son père fut son premier instituteur, et demeura son conseil, son guide, et, mieux que cela, son maitre, jusqu'au dernier jour. Il nous le montrera redevenant presque enfant avec lui, pour se mettre à sa portée, et travaillant à former sa raison par un plan d'études si naturel, si simple et en même temps si utile, que plusieurs de ses amis le lui avaient emprunté pour élever leurs fils de la même manière. Il nous fera assister aux tournées administratives de l'intendant de Limoges, effectuées en famille. Nous verrons la mère ouvrant chaque matin la marclie par la prière commune, le carrosse servant do salle de classe, les beaux vers récités et les versions latines improvisées, pendant que les chevaux galopent à travers monts et vallées. L'éducation se poursuit de la sorte à Bordeaux et à Toulouse. Dans cette dernière ville, Henri d'Aguesseau a fort à faire pour terminer le canal du Languedoc. Les ingénieurs envoyés par Colbert ne s'entendent pas entre eux, et il est obligé d'être sans cesse sur les
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chemins pour résoudre d'incessantes difficultés. Il prend en pareil cas son fils pour compagnon de route, s'attachant ainsi à développer son instruction pratique.
(( Il en fut bien récompensé, nous dit celui-ci, par l'entière perfection de l'ouvrage, dont il eut le plaisir de jouir lui-même, en faisant deux fois la navigation du canal depuis Cette jusqu'à Toulouse. J'eus le bonheur de la faire les deux fois avec lui, et ce fut un temps véritablement heureux pour moi, parce qu'il y était encore plus attentif à me former qu'à perfectionner les ouvrages du canal. »
Le mot de la fm n'est-il pas heureux, lui aussi? Et ne traduit-il pas bien cette pénétration mutuelle de la vie privée et de la vie publique que nous retrouvons sur tous les points, comme le trait distinctif des meilleures traditions françaises?
Plus tard, d'Aguesseau, devenu père à son tour, et malgré tous les soucis que lui donne sa charge de procureur général, fait pour ses quatre fils ce qui lui a été d'un si grand profit à lui-même. Nul n'ignore les belles instructions qu'il adressa en 1716 à celui d'entre eux qui, en qualité d'aîné, devait continuer l'œuvre propre de la famille daiis la magistrature i. Il veut le préparer à aborder le
1, Henri-François de Paule d'Aguesseau, né en 1G9S, fut
sanctuaire des lois, par l'étude approfondie de la religion, du droit, de l'histoire et des belleslettres.
« Vous venez, mon cher fils, d'achever le cercle ordinaire de l'étude des humanités et de la philosophie. Vous l'avez rempli avec succès; je vous en félicite de tout mon cœur, je m'en félicite moimême, ou plutôt nous devons l'un et l'autre en rendre grâces à Dieu, de qui viennent tous les biens dans l'ordre de la nature, comme dans celui de la grâce.
« Ne croyez pourtant pas avoir tout fait parce que vous avez fini heureusement le cours de vos premières études. Un plus grand travail doit y succéder, et une plus longue carrière s'ouvre devant vous. Tout ce que vous avez fait jusqu'à présent n'est encore qu'un degré ou une préparation pour vous élever à des études d'un ordre supérieur.
a L'essentiel est de vous former d'abord un plan général des études (Jue vous allez entreprendre....
nommé avocat général au Parlement de Paris le 21 août 1719. Il continua, même après son mariage, à demeurer avec son père et deux de ses frères dans l'hôtel de la place Vendôme.
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Je réduis ce plan à quatre points principaux, sur lesquels je ne marquerai à présent que ce que vous pourrez exécuter à peu près dans le cours d'une année. Je le continuerai dans la suite, à mesure que le progrès de vos études le demandera, et j'espère que le succès de chaque année m'encouragera à vous tracer, avec une nouvelle confiance, le plan de l'année suivante... »
Et d'Aguesseau résume, dans autant de traités substantiels, les fruits de ses observations et méditations, indiquant avec une expérience consommée les sources pures et sûres. Ces instructions ont été et seront toujours des modèles à suivre; mais il convient de noter qu'il les avait trouvées en germe dans celles qu'avait rédigées pour lui son père. Dix mémoires ou plans d'études avaient été composés par Henri d'Aguesseau, et un contemporain qui les avait lus nous dit, en les rapprochant de l'œuvre du Chancelier : « A l'étendue près, ce sont les eaux du même fleuve ; elles ont la même profondeur et la même limpidité. » Il résulte du même parallèle entre les deux que le père et le fils se distinguaient par des qualités d'esprit très-différentes. Le premier était précis et concis; il ne disait que ce qu'il fallait, cherchant toujours la voie la plus courte, tandis que le Chancelier adorait et
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mettait partout l'ampleur de la période cicéronienne.
Tous les deux avaient du reste la môme méthode pratique d'éducation, et rien n'est plus intéressant que d'assister aux exercices scolaires, par lesquels le fils, à l'exemple de son père, se faisait petit avec ses enfants pour les élever ensuite peu à peu jusqu'à lui.
« L'aîné et le deuxième de ses fils, raconte un de ses historiens, suivaient des cours à Paris et avaient un précepteur. En été, ils allaient à Fresnes, et d'Aguesseau, qui s'appelait lui-même leur répétiteur de campagne, leur envoyait des sujets de narration, de lettres et de discours, Chaque semaine, il recevait leurs copies, les corrigeait et les leur renvoyait annotées. Si c'étaient des sujets philosophiques, il discutait avec eux pour les échauffer; il leur faisait entendre des maîtres de diiïérentes opinions, et il les excitait, surtout l'aîné qui était judicieux, mais un peu réservé comme sa mère, à prendre parti l'un contre l'autre. Paulin *
1. Jean-Baptiste PauWn d'Aguesseau de Fresnes, né en 1702, entra au Conseil d'Etat, et il en était le doyen, lorsqu'il mourut à la veille de la Révolution.
Devenu après la mort de son frère aîné le dépositaire des manuscrits du Chancelier, il se consacra tout entier à achever leur publication. Ce fut lui qui longtemps se refusa à
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avait plus d'imagination; son père lui parlait poésie, éloquence, en riant même du feu qu'il y mettait î. )) On ajoute que l'aïeul, Henri d'Aguesseau, reprenait parfois son ancien rôle de maitre avec ses petits-enfants, et même qu'il correspondait avec eux. Il se plaisait à leur faire goûter les descriptions de la vie rurale, tracées par Virgile. « Je suis bien aise d'apprendre, écrivait-il à Paulin, que vous lisez les Géorgiques de "Virgile. C'est une lecture qui convient merveilleusement au séjour de la campagne. Vous avez l'avantage de pouvoir vous instruire avec les laboureurs, les jardiniers et les paysans, du fond des matières qui y sont traitées... »
Claire-Thérèse d'Aguesseau, la fille aînée du Chancelier, après avoir appris chez les dames de Sainte-Marie de la rue Saint-Jacques l'histoire, la Uttérature, la philosophie et la langue latine, com-
laisser imprimer la vie de son aïeul, et qui finit par céder à d'universelles prières, dans des circonstances que nous allons retracer. Son éloge figure en tête du tome XlIIe et dernier des œuvres de d'Aguesseau.
Le troisième fils du Chancelier, Henri-Louis d'Aguesseau d'Orcheux, suivit la carrière des armes.
Le quatrième, Charles d'Aguesseau de Plainmont, devint avocat général comme son frère aîné.
1. Francis Monnier, Le chancelier d'Aguesseau, Paris, Didier, 1 vol. in-8,p. IGO.
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pléta et termina de même son éducation intellectuelle chez son père. « J'espère, lui écrivait -il, que vous humilierez par vos réponses la vanité de vos frères, qui se croient d'habiles gens, et que vous leur ferez voir que la science peut être le partage des filles comme des hommes... Ce que je trouve de beau en vous, c'est que vous ne dédaignez pas de descendre du haut de votre érudition, pour vous abaisser à faire tourner le rouet... »
Le temps n'était plus où les femmes faisaient tourner le rouet, en cultivant la science, et où Catherine Des Roches chantait en des vers charmants son fuseau et sa plume ^ . Le Chancelier voulait que ses filles conservassent ces anciennes mœurs, dont ses sœurs avaient reçu et gardaient également la tradition. Ainsi Madeleine d'Aguesseau n'était pas moins instruite et lettrée que son frère. Mariée à M. Le Guerchois, conseiller d'Etat, elle se consacra tout entière à ses enfants. Elle leur laissa, elle aussi, de beaux enseignements qui, jrouvés dans ses papiers, furent publiés après sa mort 2. Nous n'avons pas encore nommé, dans l'é-
1. Les Fa . illes et la Société en France avant la réKoluliotif t. II, liv. 11, chap. 8, « La mère de famille. »
2. Avis d'une mère à son fils, Paris, 1713-1747, 2 vol. in -1-2.
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numération des membres de la famille, celle qui n'y tenait pas une moindre place que le Chancelier, et entre les mains de laquelle se trouvait même toute son administration. La mère était à la hauteur du père. Anne Lefèvre d'Ormesson appartenait à une de ces races exemplaires qui ont été rhonneur de la France chrétienne. Elle descendait de cet Olivier Lefèvre dont l'histoire est une sorte d'épopée domestique, d'abord simple clerc chez un procureur, puis s'élevant degré par degré jusqu'à la présidence de la Chambre des Comptes, père de sept fils et de huit filles qu'il avait établis par son épargne, enfin couronnant son œuvre, achevant la fondation de sa maison, par Tachât de la terre d'Ormesson, et y implantant l'avenir de sa postérité i. La descendante d'Olivier était digne de lui. La figure de Mme d'Aguesseau nous est retracée en quelques traits qui nous la rendent presque présente : « Elle avait, dit la marquise de la Tournelle,* une figure charmante, beaucoup de grâce, infiniment d'esprit et de conduite, la régularité et la piété les plus grandes, avec de la gaieté, un extrême attachement pour son mari et ses enfants, bonne mère de famille, gouvernant bien sa maison