‹ La vie domestique (volume 2)Chapitre 53 sur 60 · Les Familles, t. I, iiv. 1, chap · texte numérisé non relu

Les Familles, t. I, iiv. 1, chap

et ses affaires dont elle avait seule l'administration... »

i Le Chancelier savait tout ce qu'il devait à sa femme ; il le proclamait très-haut , et il souriait lorsqu'on lui parlait du souverain pouvoir dont elle était investie, pour les détails positifs de la vie, et auquel il était le premier à obéir '. Délivré des sollicitudes journalières du ménage , il pouvait d'autant mieux gouverner et instruire ses enfants; mais il ne vivait point pour cela dans le seul commerce des livres. A l'exemple des anciens, il s'occupait des choses de l'agriculture; ses plus beaux jours, disait-il, étaient ceux qu'il pouvait leur consacrer, et il fut un des premiers à avertir Louis XIV de la disette qui devait éclater d'une manière si cruelle en 1709. A ce souvenir s'en joignait pour lui un autre qu'il consigne dans ses annales domestiques. Il raconte que son père fut mis à la tète d'une commission, pour conjurer le fléau de la famine, en animant de son zèle toutes les administrations provinciales et locales.

1. Elle mourut, avant le Chancelier, le l*"" d''cembre 1735. Dans son humilité chrétienne, elle avait voulu qu'on l'ensevelît au milieu des pauvres de la paroisse d'Auteuil ; ses ^ intentions furent suivies, et c'est aussi dans ce cimetière • que fut érigé plus tard le tombeau de d'Aguesseau, dont Louis XV fournit le bronze et les marbres.

582 LA FAMILLE D'AGUESîEAU

Lors donc que, dans ses remontrances patriotiques prononcées à l'occasion des mercuriales, il s'indignait contre les nouvelles mœurs et surtout contre l'abandon de tous les devoirs de la paternité, il faisait mieux que de vaines dissertations de morale. En réalité, c'était une famille qui rappelait par ses exemples la nécessité de revenir à la tradition.

(( Tel est le changement produit dans le monde, depuis qu'on en a chassé la raison, qu'avec elle en a vu disparaître l'amour de l'ordre et de la discipline. On a secoué le joug importun du respect...; en a méprisé l'âge des anciens.

« On ne connaît plus son état, on ne se connaît plus soi-même. Le fils dédaigne d'habiter la maison de ses pères, il rougit de leur ancienne simplicité. Un patrimoine, amassé pendant tant d'années par les mains de la tempérance et de la frugalité^ est bientôt sacrifié au spectacle enchanteur d'une vaine magnificence... »

Il a des accents pleins d'une inspiration toute biblique, en voyant le mal envahir les vieilles familles du Parlement : « Et vous, que la justice a portés dans son sein, qu'elle a vus croître sous ses yeux et qu'elle a regardés comme sa suprême espérance ; vous, pour qui la sagesse des mœurs

était un bien acquis et liéréditaire que vous aviez reçu de vos pères, et que vous deviez transmettre à vos enfants, qu'est devenu ce grand dépôt que Dieu vous avait confié? Enfants des patriarches, qu'avez-vous fait de la plus précieuse portion de leur héritage, de ce patrimoine de prudence, de modération et de simplicité, qui était le caractère et comme le bien propre de l'ancienne magistrature?... »

Les plus grands coupables sont les pères. Mme de Maintenon l'écrivait à cette époque : « On manque aujourd'hui à tous ses devoirs par maxime : c'est là le grand changement et la grande corruption du siècle... On dit que la vie n'est donnée que pour se divertir, qu'il ne faut point se contraindre, qu'un mari ne doit point se soucier de la réputation de sa femme, de la conduite de ses enfants et de la règle de sa maison ^ » C'est aussi à cet esprit nouveau, destructeur des devoirs et du respect de la plus grande des institutions sociales, que d'Aguesseau s'attaque : — « Il semble que les magistrats même aient oublié qu'ils doivent à leurs enfants une seconde vie beaucoup plus précieuse que la première. Bien loin de s'appliquer au pénible tra-

1. Mme de Maintenon, Conseils aux demoisellea, publiés par M. Th. Lavallée, t. I, p. 141.

vail de former leurs mœurs, ils se donnent à peine le loisir de les voir. Leur présence importune, leur souvenir même est amer et corrompt toute la douceur d'une vie molle et délicieuse. Ils croissent inconnus à leurs pères et ne les connaissent pas eux-mêmes. Ce sont des plantes que l'on jette au hasard dans le champ de la république; une heureuse nature en sauve quelques-unes ; le reste périt par défaut de nourriture ou est entraîné par le torrent de la corruption commune i. »

Tristes et douloureux témoignages ! Ils marquent le point de départ de la chute, avec les origines d'un mal qui, en s'étendant jusqu'aux couches profondes du pays, a pris les proportions d'un redoutable péril social. Ceux qui connaissent les torrents des Alpes savent à quelles lois ils obéissent, comment leurs cônes de déjection se forment et s'étendent, et ils peuvent prédire à quelle date les cailloux roulés et de vastes lits couverts de pierrailles auront remplacé les vertes prairies, les chaumières et les hameaux voisins. Le monde moral et l'ordre des sociétés subissent un semblable travail d'érosion depuis plus d'un siècle. Les pères absolus d'autrefois, sous les traits desquels, au théâtre et dans les

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