‹ La vie domestique (volume 2)Chapitre 6 sur 60 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Au sud-est de la France, et sur les limites des départements actuels de Vaucluse, de la Drôme et des Basses-Alpes, la petite ville de Sault s'élève au centre d'une agreste vallée, parsemée de plusieurs villages, Aurel, Monnieux, Saint-Christol, Saint-Trinit, pour lesquels elle a eu le privilège d'être pendant des siècles une sorte de capitale, et qui, sous la souveraineté du roi de France et sous une seigneurie constituant une véritable autonomie, présentait, encore à la veille de la révolution, le curieux spectacle d'une fédération organisée pour la gestion et la défense des intérêts locaux.

Pays plein de souvenirs, bien qu'il n'ait jamais fait beaucoup de bruit dans le monde ! Il en est peu d'aussi isolés et qui offrent cependant plus de sujets d'observation.

Entrons-y avec la pensée qu'il y a là plus d'une découverte importante à faire, des horizons, des sites, des hommes, des familles, des mœurs, des institutions, des monuments même à connaître; et nous arriverons ainsi à bien voir sous son vrai jour l'œuvre par excellence, qui résume ces souvenirs et ces mœurs en quelque sorte dans tout leur suc.

Il n'est guère, dans le Midi, de vallée plus pittoresque que celle de Sault. Son territoire d'environ 25,000 hectares s'étend sur le versant sud du mont Venteux et sur les revers septentrionaux du mont de Yaucluse et de Lagarde. Là, dans l'espace compris entre les villes d'Apt, de Carpentras, de Nyons et de Forcalquier, se trouve un haut plateau dont l'altitude moyenne est de 800 mètres, et qui est enfermé de tous côtés par des chaînes de montagnes. Lorsqu'on quitte Avignon et ses plaines d'alluvion, les riantes contrées où coulent le Rhône, la Durance et la Sorgue, et qu'on monte dans la direction de Sault, tout saisit par le contraste. A mesure qu'on gravit la côte* l'air devient plus vif,

le climat se refroidit, le paysage prend de nouveaux aspects.

L'olivier, ne trouvant plus les chaudes expositions où sa souche semble puiser une éternelle vie dans un bain de soleil et de lumière, s'arrête là, par crainte de ne pouvoir y mûrir ses fruits et de succomber à la rigueur des hivers. Le mûrier disparaît, la vigne elle-même cesse d'être cultivée. En revanche, le noyer, l'amandier, le pommier y prospèrent. Les céréales et le bétail y sont les bases traditionnelles de l'agriculture du pays, de cette agriculture propre aux régions montagneuses qui ne donne pas rapidement la richesse, comme celle des contrées viticoles où For pleuvait avant l'invasion du phylloxéra, mais qui mesure l'aisance au travail et l'élève moralement en le plaçant sous l'égide d'un solide esprit de famille. A voir ce pays avec ses agrestes et sévères beautés, on se croirait transporté dans les Alpes ; mais ses rochers gardent tous les parfums balsamiques des collines du littoral méditerranéen. Les plantes aromatiques, la lavande, le thym, le romarin, le serpolet, l'aspic, y abondent; elles y sont distillées et produisent des eaux de senteur, de précieuses essences i;

^ 1. On estime que les communes du Ventoux retirent environ 50,000 francs par an des essences de lavande.

elles permettent aussi d'y multiplier les essaims d'abeilles, qui donnent un miel excellent. On entendra bientôt un disciple d'Olivier de Serres y parler à ses enfants de ses travaux d'agriculteur, devancer par ses enseignements, comme par sa pratique, les progrès que les sociétés agricoles ont vulgarisés dans les quarante dernières années, et joindre à ces leçons de son expérience les plus beaux conseils de sagesse.

Notons un détail sur la constitution physique de la vallée : elle est verdoyante, mais les sources manquent généralement, ià où Ton croirait qu'elles doivent être inépuisables,

La cause en est dans un curieux phénomène local : le sol caillouteux et très-perméable est de plus profondément crevassé en certains endroits. On montre du côté de Saint-Ghristol, au milieu des rochers et des terres, d'insondables cavités ayant l'aspect de cratères et qui sont nommées dans le pays des Avens. Elles s'entr'ouvrent aux époques d'orage, etonles avues absorberen quelques heures de véritables lacs. Aussi les pluies ne semblent tomber dans ce cirque de montagnes, que pour aller alimenter au loin la célèbre fontaine de Vaucluse. Au nord, se trouvent les sources minérales de Montbrun, fréquentées et recherchées pour

LA VALLEE DK S.'iULT

leurs vertus curatives. La vallée môme en possède une qui est sulfureuse, et où les habitants vont faire gratuitement des cures. Au fond de ce petit bassin géographique, la rivière de la Nesquc s'est creusé un lit où se déroule son mince filet d'eau qui, réuni à la Sorgue, va se jeter dans le Rhône au-dessus d'Avignon.

Malgré le déboisement et l'extension des landes dénudées, le pays conserve de précieuses richesses forestières. Il est presque une oasis, au milieu de l'Arabie Pétrée des parties montueuses de l'aride Provence.

Quand on est sur le plateau, on a laissé derrière soi les taillis de chêne vert, on est entré dans la région du hêtre et du chêne rouvre. On contemple et on admire de vrais arbres, aux majestueuses proportions, aux fortes membrures, avec des cimes vigoureuses qui filent droit et montent à vingt mètres de hauteur. Il n'y a rien de plus beau dans les futaies de chênes du nord et du centre de la France. Quelques-unes de celles de Sault datent de deux siècles ; elles restent debout, par une sorte de prodige; elles représentent les derniers débris d'un monde végétal, qui s'en va avec les familles dont les vertus d'épargne et la stabilité trouvaient là leur image. Aujourd'hui, elles sont très-clairiérées, et

SOUS leur ombre se sont formés naturellement des prés-bois, servant au pâturage.

Chose plus remarquable encore ! on peut entendre raconter à Sault Thistoire de futaies, qui sont les produits de semis effectués, il y a quatre-vingts ou cent ans, sur des terrains stériles. L'homme éminent dont la famille, la vie et le Livre domestique vont nous occuper, a été le créateur de l'une d'elles, dont il voulut enrichir et embellir le domaine de ses ancêtres. De simples paysans ont fait de même. De petits propriétaires jetaient en terre des glands de chêne, au moment où toutes les coutumes conservatrices de l'ancienne France étaient frappées à la racine; ils honoraient la mémoire de leurs pères, en continuant et accroissant leur œuvre.

a Et majores vestros et posteras cogitate : voilà ce que tout Anglais sait hre sur le fronton de la maison de ses pères, qui lui rappelle l'indépendance dont ils ont joui et dont il est à son tour responsable devant sa postérité i ». Les citoyens de Sault avaient cet esprit et ces mœurs. Ce que Burke disait des familles historiques siégeant à la Chambre des lords, pouvait s'appliquer aux modestes

1. De Montalembert. De Vavenir politique de l'Angleterre, Pari?, 6e édit., J810, p. 123,

familles de la vallée que nous explorons. Burke parlait de ces grands chênes qui perpétuent leur ,;, ombrage sur une contrée, de génération en génération 1. Ici, nous voyons les chênes du haut pla-, teau de Sault naître, s'élever et s'étendre, en thé-l saurisant pour de modestes cultivateurs le plus sûr des éléments de fortune. Un hectare de landes qui n'aurait pas valu deux cents francs, il y a un siècle, porte maintenant un capital en bois de six mille francs 2. On en cite plus d'un exemple, et ces exemples sont encore suivis.

Pays salubre pour le corps, pays sain pour les âmes.

Les montagnes n'ont pas seulement le privilège de nous offrir, avec les grands spectacles de la nature, les paysages les plus gracieux, les scènes les plus riantes. Elles ne sont pas seulement des réservoirs d'air pur où se retrempent les tempéraments et se refont les santés maladives. Elles remplissent aussi dans l'économie des sociétés un rôle fécond, partout où les ferments du mal ne viennent pas du dehors y désorganiser les forces

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