Liv. V, lett
« D'un autre côté, les villes maritimes sont assiégées par le luxe. Tout les y porte... ; on y respire le goût d'une vie fastueuse et molle... K y>
Ces philosophes de l'antiquité, bien différents des lettrés de nos jours, avaient, sur les points où la grande lumière morale ne leur manquait pas, toute une pratique avec laquelle contrastent notre phraséologie superficielle et notre infatuation pour les théories spéculatives. Nous parlons beaucoup de la science; nous prônons la méthode scientifique à tout propos, et exclusivement pour tout ce qui est du domaine de la matière; mais qu'en faisons-nous dans l'étude 'sérieuse et exacte des choses morales? Et comment traitons-nous les plus graves problèmes, desquels dépendent l'existence et le sort futur de la patrie française?
(c Depuis longtemps, disait-on naguère, il y a comme une diminution du sentiment sérieux de la vérité, une sorte de dédain ou d'oubli de la précision, de l'exactitude, qui se traduisent par un àpeu-près en toutes choses, dans l'action, comme dans la pensée. C'est l'esprit d'à-peu-près qui règne et gouverne sous toutes les formes et sous des noms divers. Il a remplacé dans l'enseigne-
i. De Ja République, liv. IT, 4.
ment les fortes méthodes et les vigoureuses disciplines, par lesquelles se formaient les intelligences; il s'est substitué à la critique dans les jugements littéraires, aux traditions de gouvernement dans la politique, à la rectitude morale dans les luttes de la vie. Il a envahi sous le nom de fantaisie le domaine de l'histoire K »
Quels services ne rend donc pas à notre pays celui de nos contemporains qui, après avoir, mieux que personne, décrit ce mal dans ses conséquences sociales, nous remet sur la voie de l'étude expérimentale du vrai et du bien, démontrés par les faits méthodiquement observés! Nous aurons souvent l'occasion, dans les pages qui suivront, de mettre en pleine évidence les solides et forts enseignements établis sous ce rapport de toute ancienneté, consacrés par la tradition et par la religion elle-même , soutenus par un patriotisme auquel l'éducation empruntait un stimulant énergique. M. Le Play a remarqué avec raison que l'étude des modèles a été pratiquée par tous les peuples qui ont su se maintenir puissants et prospères, qu'elle était d'un usage habituel chez les Grecs, que les Romains en firent un des objets de
]. Charles de Mazade. Uexamen de conscience après la dé* faite. — Revue des Deux-Mondes^ 1" avril 1875.
la science du gouvernement i, et que le moyenâge s'en est servi avec un égal succès pour organiser ses institutions communales 2, corporatives, universitaires ^, représentatives, politiques. Notre société souffre, c'est un fait indubitable, et les révolutions incessantes qu'elle subit en sont la preuve trop manifeste. Or, demande M. Le Play à quiconque veut réfléchir, où est le ndoyen pratique de la guérir des maux qui la désorganisent, et de nous guérir nous-mêmes de nos idées préconçues, vagues, confuses et contradictoires? Les meilleurs ont peine à se défendre contre les erreurs et les passions dominantes. Il devient de plus en plus difficile, même pour de bons esprits, de s'entendre sur les moindres réformes. N'est-ce pas le temps ou jamais de nous plonger dans l'observation, de nous adresser à l'expérience, de pénétrer dans le vif des réalités qui nous échappent, de rechercher dans quelles conditions la vertu s'est toujours conservée parmi les hommes?
1. Le Play. UOrgajxisation du iravailj selon la couiume des ateliers et la loi du Décalogue ; 3^ édit., ch. vi, § 62.
2. M. l'abbé Defourny signalait naguère, dans son livre sur la Loy de Beaumont-en-Argonne, le faU de l'adoption de cette coutume remarquable par plus de 500 communes du nord-est de la France.
3. Il est presque superflu de noter que toutes les Universités de l'Europe s'organisèrent au moyen-âge sur le modèle de celle de Paris.
Ce qu'on peut recommander en pareille matière est de commencer par étudier son propre foyer, le milieu où l'on vit, la localité, puis la région que l'on habite, et de se poser cette simple question : Comment tout cela s'est-il créé et a-t-il progressé? L'arbre se juge par ses fruits : les œuvres du bien seules durent, elles nous disent où sont les vrais principes; celles du mal périssent comme elles sont nées.
Lorsqu'on étend ainsi ses observations de proche en proche et qu'on arrive à l'histoire comparée des races, on ne tarde pas à voir à quel point cette histoire reproduit toujours deux périodes qui se succèdent presque invariablement.
Il y a la période du bien; c'est celle où les grandes choses se font et se fondent, où la vertu fait régner la prospérité. Il y a ensuite celle où la corruption née des abus de cette prospérité donne la puissance au mal, engendre le désordre, la souffrance.
a Ces mouvements alternatifs vers le bien et vers le mal, observe l'éminent moraliste, procèdent toujours des mêmes causes et aboutissent aux mêmes résultats. L'ère de la réforme est amenée par des calamités nationales : le peuple voit ses fautes et veut les réparer; il revient à Dieu, prie
et fait pénitence ; pratiquant le bien, il reprend sa force, retrouve l'abondance et restaure la prospérité. Mais ce bien-être dure peu : le peuple, dans son fol orgueil, en oublie le Souverain Auteur ; il viole de nouveau la loi divine, abuse de sa puissance et de sa richesse ; il retombe enfin dans la corruption qui ramène la souffrance i . »
Cependant certaines contrées font exception à cette loi. Ce sont celles qui, se trouvant préservées par leur isolement de la corruption du dehors, et des abus de la richesse par les conditions d'une vie où toutes les classes se soumettent au devoir du travail, ont pu jusqu'à ce jour, depuis les temps les plus anciens, garder les grands principes de l'ordre moral solidement établis sur une coutume dont les pères de famille, sous l'égide de la religion, enseignent et transmettent la pratique à leurs descendants. Ces points qui demeurent invariablement libres et prospères se reconnaissent partout aux mêmes traits ; ils se trouvent presque partout disséminés dans de petites régions montagneuses; et c'est là qu'il faut aller étudier les modèles, car
1. Le Play. La Question sociale et VAssemhlée. Réponse aux questions des députés membres de l'Union. — Correspond dance 71» 4 de V Union de la paix sociale, 1871, p. 17 et 18.
LA VALLÉE DE SAULT l7
ils se conservent là pour notre instruction. La vallée de Sault est un de ces modèles.
Nos lecteurs pourront s'assurer, par les textes que nous aborderons, combien ces vérités d'expérience sont confirmées par les monuments de la tradition religieuse et par le témoignage du genre humain. Ici, bornons nous à exprimer le profit et l'intérêt que nos contemporains retireraient de semblables études, s'ils voulaient s'y livrer, ou, tout au moins, s'employer à les mettre en lumière, à les faire connaître et en propager les résultats acquis.
Il nous a été donné d'en goûter le charme, nonseulement en nous attachant à décrire l'existence de familles distinguées et plusieurs fois séculaires 1, mais aussi en recherchant comment et sur quelles bases se sont établies les races des paysans de la Provence, surtout dans les parties montagneuses; et nous ne pouvons mieux caractériser les mœurs de la vallée de Sault, qu'en nous reportant à ces observations.
On ne sait presque plus de nos jours ce qu'était,
1. Nous avons cité, dans notre livre sur Les Familles, i. I, p. 214-216, les Devdier d'Ollioules, près Toulon (Var;, dont les papiers domestiques retracent l'histoire depuis l'année 1250 jusqu'à nos jours.
ce que représentait autrefois dans nos campagnes la qualification si expressive de ménager. Le ménager était le petit propriétaire foncier qui cultivait lui-même ses champs héréditaires, sans avoir besoin du travail d'ouvriers salariés, et sans descendre jamais à cette condition. Il avait au plus haut degré conscience de sa situation indépendante, et il a été pendant des siècles une des pierres angulaires du vieil édifice des libertés locales; il en résumait dans sa famille l'esprit d'ordre et d'économie, la règle, la tradition populaire. Nous avons suivi ces ménagers avec une véritable prédilection, à travers l'histoire, depuis l'an 1200 jusqu'en 1789. Nous avons essayé de les décrire dans leur coutume et aussi dans leur costume. Nous les avons vus en action, d'une frugalité et d'une simplicité de vie qui ne se démentaient jamais, et en même temps d'une distinction de sentiments qui les élevait au niveau des classes supérieures; assez instruits souvent pour être en état d'écrire leur testament, sans recourir à un notaire; ayant leurs livres de comptes, rédigeant leur généalogie de la même main qui venait de tenir le manche de la charrue; enfin, dans les conseils municipaux de l'époque, où ils avaient leur place marquée et dont les procès -verbaux de déli-
bérations gardent beaucoup de leurs signatures, n'étant point embarrassés de siéger et d'opiner à côté des bourgeois, revêtant comme eux les beaux insignes de la magistrature consulaire, le chaperon 1.
Ces gentlemen rustiques et aux mains calleuses, mais dont la noblesse de cœur était égale à la droiture de leur esprit, ont, depuis les temps les plus reculés (les cadastres en témoignent), constitué la petite propriété dans le midi de la France, et ils nous donnent l'explication d'un problème bien fait pour nous intéresser, celui de la longue durée des petites démocraties communales, dans des pays où les imaginations et les passions sont naturellement si incandescentes. Ils personnifient à nos yeux les races qui, dans toutes les langues, ont porté avec honneur le nom de paysans; et c'est à ces races qu'il faut s'adresser, pour découvrir le roc sur lequel l'ordre pubhc repose.
Ils' ont disparu déjà presque partout, avec leurs
1. Ch. de Ribbe. L'Organisation et la transmission de la profriété chez les paysans de l'ancienne Provence, dits Ménagers^ t. III de la collection des Ouvriers des Deux-Mondes.
Ces fortes moeurs raralcs ont trouvé, de nos jours, un grand peintre dans M. Frédéric Mistral, qui s'applique à restaurer l'ancienne langue de la Provence et qui a produit tant de chefs-d'œuvre de poésie, inspirés par le vif sentiment de nos meilleures traditions.
traits essentiels. Dans les régions de la France où nous les retrouvons, comme à Sault, conservant avec le toit paternel leurs bonnes mœurs, ils le doivent à une situation exceptionnelle.
Sur les parties les plus hautes du plateau de Sault, à Saint-Christol et à Saint-Trinit, on peut encore admirer les héritiers des anciens ménagers. On peut contempler là des modèles qui valent bien qu'on s'arrête au seuil de leurs demeures, et qu'on leur témoigne de la sympathie et même le plus vif intérêt. Là sont des familles de paysans propriétaires, établies depuis des siècles dans de petits domaines , où les fils succèdent aux pères, domaines qui ont été sauvés de la destruction par l'esprit d'attachement au foyer, comme par les difficultés du morcellement.
Les enfants continuent d'y être élevés dans la pensée que la maison des ancêtres ne peut pas, ne doit pas sortir de la famille, que l'ancienneté du nom et de ce domaine, identifiés l'un à l'autre, est pour eux d'une valeur inappréciable, que la sacrifier à un calcul exclusivement personnel et égoïste serait forfaire au premier des devoirs. La coutume est telle, ou du moins a été telle jusqu'à ce jour, que le plus souvent on la respecte. On n'abandonne pas les vieux parents, on ne se dispute pas
avec âpreté les lambeaux de la terre patrimoniale, pour les revendre ensuite et émigrer dans les villes. On sait ce que cette terre a coûté de sueurs et d'épargne pour la conserver et la faire prospérer, et, du reste, l'intérêt de tous est de laisser la famille en situation de les aider, quelle que soit la carrière à laquelle ils se destinent, et de leur garder, s'il est besoin, un asile sous le toit paternel \
Le père fait religieusement son testament, selon la tradition et la pratique de ses devanciers. Son ardente préoccupation est d'assurer l'avenir de son foyer. Cet avenir repose sur un des enfants, qui a consenti de bonne heure à se dévouer, en demeurant près de lui et devenant l'auxiliaire de ses travaux.
Nous avons raconté ailleurs, et analysé avec des détails qu'il nous serait difficile de reproduire ici, l'économie du régime 2. Bornons-nous à dire que
1. Consult. sur ce sujet la Note sur Vorganisation de la famille dans le département de la Drôme, par M. Eug. Helme^ juge au tribunal de Saint-Marcellin. — Bulletin de la Soci'fî'i d'économie sociale, 1867, p. 263,
M. Helme raconte que, dans le canton de SéderoH; vf^isi*» de celui de Sault, il n'est pas rare de voir des puîn<^« e,t)andonner spontanément, et comme par obligation, K oiiovité disponible à l'héritier, au soutien de la maison, lorsque le père, surpris par la mort, n'a pas eu le temps de la lui donner ou de la lui léguer.
2. Voir, dans notre livre sur Les Familles, le chapitre intitulé : a Le Testament et l'Héritage paternel. »
le Soutien de la maison (c'est le nom qui lui est donné) n'axas toujours un sort des plus enviables, et il faut plus d'une fois toute la puissance de la tradition pour lui en faire accepter les charges. Le devoir est rude, et aujourd'hui nos lois le rendent écrasant ^ . Il consiste à travailler gratuitement et sans relâche pour les intérêts de la communauté, à sacrifier ses goûts et son indépendance, à soigner les parents vieux et infirmes, à supporter les risques des mauvaises années, et cependant à épargner par un labeur énergique, et sans engager le capital, les sommes nécessaires à rétablissement des frères et des sœurs. Par quel& efforts et quelles combinaisons l'héritier parvenait-il à remplir sa mission, de manière à trouver ensuite les moyens d'établir ses propres fils et filles? En quoi un tel régime fondé sur l'exercice de l'autorité paternelle, et sur le puissant ressort de finitiative individuelle, se distingue-t-il essentiellement des tristes abus d'un droit d'aînesse dégénéré? M. Le Play
1. Il y en a bien des causes, et M. Claudio îannet les a mises en évidence dans un travail plein de faits sur les Hesultats du partage forcé des successio7is en Provence, 1 broch. in-8, Paris, Durand, 1871. — Il suffit de constater ici que l'héritier succombe sous le poids de l'hypothèque, parce que les sou'tes en argent à payer sont trop fortes, surtout si la famille compte beaucoup d'enfants.
a jeté sur tous ces points la plus vive lumière, en faisant vivre sous nos yeux la Famille-souche^ telle qu'elle s'est constituée spontanément partout, comme l'expression du plus haut degré de moralité, de dignité et de progrès des classes rurales et même urbaines ', telle qu'elle subsiste aussi partout où les lois civiles nes'emploient pas à la désorganiser -. C'est par la famille-souche que la race anglosaxonne déborde sur le monde, avec une force d'expansion qui n'a d'égale que son esprit de conservation 3 . C'est par ses planters et ses farmers que l'Amérique du Nord s'est défrichée et s'est donnée ses libres institutions'*. La France avait en elle la même sève, lorsqu'elle colonisait le Canada. Les moeurs que nous venons d'esquisser, et que
1. Le Play. La Reforme sociale en France, déduite de l'observation comparée des peuples européens; 5^ édit., 3 vol, in-12, Tours, Marne, 1875; t. I, chap. xxx.
•2. Le Play. ^Organisation de la famille^ selon le vrai modèle signalé par l'histoire de toutes les races et de tous les temps; 2« édit., 1 vol. in-12, 1875.
3. L'éminent écrivain dont nous indiquons ici les travaux vient de les compléter en traçant une monographie de société, d'après la méthode d<'jà suivie dans les monographies de familles. Cette publication, faite avec le concours de M. A. Delaire, est intitulée : Constitution de VAngleterref ? vol. in-] 2.
4. Claudio Jannet. Les Élats-TJnis contemporains, ou les mœurs, les institutions et les idées depuis H guerre de sécession; 1 vol. in-12, Paris, Pion, 1875.
nous allons voir traduites si éloquemment à Sault dans un Livre de famille modèle , ne lui sont donc pas particulières ; elles représentent le principe de vie que de grands peuples ont mis au cœur même de leurs institutions sociales, civiles et politiques. Ce qu'il en reste encore dans notre pays passe inaperçu ; on ne soupçonne pas la salutaire influence que ces débris, si amoindris qu'ils soient, ont sur la santé morale de la nation ; on ne sait pas quelles réserves d'hommes et de forces les régions où la famille-souche se défend par ses vertus contre la loi et les gens de loi, envoient à celles qui sont livrées au fléau de la famille ins-
' table. Des hauts plateaux des Alpes, des Pyrénées, des Cévennes, de l'Auvergne, du Jura et des Vosges, descendent des hommes qui ont la crainte de Dieu, respectent le père, et regarderaient comme un crime d'abandonner les vieux parents avec la
"maison paternelle. Cette maison demeure sans cesse présente à la pensée des émigrants ; ils n'aspirent qu'à y rentrer et à y terminer leur vie. On voit encore cela à Sault. Avec de tels hommes, et surtout grâce à de si excellentes familles, la so-
' ciété française a pu lutter jusqu'à ce jour contre les effroyables haines qui menacent de la jeter au plus profond des abîmes.
Il y a soixante ans surtout, à l'époque où se placeront nos récits, le moindre des propriétaires de Sault pouvait ressentir à son foyer le légitime orgueil, lepanouissement de cœur et la douce quiétude que Gicéron venait goûter à Arpinum :
« Ici est ma vraie patrie et celle de mon frère Quintus; ici nous sommes né s d'une très-ancienne famille; ici sont nos sacrifices, nos parents, de nombreux monuments de nos aïeux. Que vous dirai-je? Vous voyez cette maison et ce qu'elle est aujourd'hui : elle a été ainsi agrandie par mon père. Enfin, sachez que je suis né en ce lieu, mais du vivant de mon aïeul, du temps que^ selon les anciennes mœurs, la maison était petite comme celle de Curius, dans le pays des Salins.
« Aussi, je ne sais quel charme s'y trouve qui touche mon cœur et mes sens i. »
Sentiments qui sont de tous les pays et de tous les temps! Ils sont l'honneur de la nature humaine, un des grands ressorts dont elle a besoin pour porter le poids de la vie ; ils ne sont pas seu-