Des Lois, II
lement le partage d'une classe, ils ennoblissent les petits comme les plus haut placés, et là même est la source de la vraie noblesse. Les civilisations antiques, nous aurons plus d'une fois l'occasion d'en donner la preuve, leur durent les éléments d'ordre moral qu'elles gardèrent dans les vices de l'idolâtrie. Les Romains y puisèrent ces fortes mœurs qui les rendirent les maîtres du monde et dont Bossuet a tracé un tableau si digne de lui i. Des centaines de millions d'hommes en Orient se maintiennent en paix par la seule puissance de leurs traditions domestiques , et c'est en contemplant la quiétude dont la propriété permanente du foyer est le gage pour eux, dans toutes les classes, que l'on comprend à quel point nous sommes sortis des lois naturelles et nécessaires à la conservation des sociétés. -
1. Relire le cbap. VI, liv. III, da Discours sur l'histoire u)iiverseUe.
« Pour entendre parfaitement les causes de l'élévation de Rome, considérons attentivement les mœurs des Romains. De tous les peuples du monde, le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux et enfin le plus patient, a été le peuple romain. . .
« L'épargne régnait dans les maisons particulières. Celui qui augmentait ses revenus et rendait ses terres plus fertiles par son travail, qui était le meilleur économe et prenait le plus sur lui-même, s'estimait le plus libre, le plus puissant et le plus heureux... »
Les ruines qui se succèdent en France, depuis un siècle, sont faites pour nous instruire. « Pourquoi serions-nous moins hardis que ces ruines? écrivait il y a quatre ans un homme de science et de cœur. Pourquoi nous aussi ne parlerions-nous pas ouvertement, et ne dirions-nous pas tout haut ce que nous pensons tout bas; bien mieux, ce que nous dirions dans toute conversation où se rencontrent deux Français, possédant le sentiment de l'histoire nationale et quelque peu soucieux des destinées futures de leur pays? Il semble que ce qui coûte le plus au cœur de l'homme contemporain , c'est de se rendre à la vérité. De toutes nos infortunes, celle-là est peut-être la plus grande i. »
Ce n'est pas ici le heu de dire à quelles conditions morales d'existence sont réduites les populations agglomérées dans nos centres manufacturiers ou dans nos grandes villes. Non-seulement elles n'ont plus de foyer; mais elles ne croient plus à aucun principe supérieur, sinon au droit brutal à la jouissance; et dès lors que deviendra le pays...?
Nous nous occupons d'un très-petit point de la carte de France, de la vallée de Sault; nous la prenons comme type d'un ordre excellent; nous y
1. Emile Montégut. Simples notes sur la situation actuelle. — Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1871
sommes entré et nous allons l'explorer, pour arriver au plus beau des monuments dont elle ait le droit d'être fière. Or, là même que voyons -nous? Malgré son isolement, elle commence à se ressentir de la souffrance générale du pays. Malgré son enceinte de montagnes, elle a peine à empêcher le mal de pénétrer chez elle; et ce mal s'attaque de suite, là comme partout, à la famille, au respect des parents, à la conservation du foyer; il prend d'année en année des proportions inquiétantes, et déjà on peut prévoir le jour où il n'y aura plus un coin de terre qui échappera à ses atteintes. Et comment n'en serait-il pas ainsi ? Le nouveau régime est absolument contraire aux mœurs que nous venons de décrire. Nos lois des successions et l'action des gens de loi, les faux dogmes dont nous avons fait autant d'axiomes, les préjugés, les passions d'envie, la maxime établie même chez de bons esprits que la destraction de l'ancienne tradition est fatale et irrémédiable, enfin l'inattention générale en ces matières qui sont traitées et écartées comme importunes, à cause de leur gravité même i, tout concourra à sacrifier tôt
1. Les événements de 1870 ont empêché d'aboatir un projet de loi, provoqué par l'Enquête agricole, et consistant à modifier les articles 820, 832 et 1079 du Code civil. Dès la
OU tard les vieilles et respectables races populaires, dans lesquelles étaient les immuables fondements de la moralité et du bon ordre de notre pays. Elles n'existent déjà plus dans bien des régions de la France. Là où elles résistent au torrent avec une union qui fait leur force, elles se trouvent aux prises avec des difficultés légales qui finissent par avoir raison de leur obscur héroïsme. Donc, s'il n'y a un grand effort pour conjurer les extrêmes conséquences du mal, elles sont condamnées à être submergées ; et ij^jvjlli-JTl^^^l^i-^^^'^'^'^^'^'^^ nprps AJ2pg sera rempli par la famille instable, dont l'idéal est dejouir, donUe trait tristement caractéristique est Fabanjon des \ùeux4m£eiits^Déjà, nous en sommes témoins chaque jour, la maison paternelle ne peut plus se conserver au-delà d'une générationjusque dans les campagnes, là où il y a beaucoup d'enfants. Il est vrai que les familles instables ont peu d'enfants, et les dénombrements quinquennaux portent à cet égard des révélations affligeantes.
réunion de l'Assemblée nationale, trois de ses membres, MM. Lucien Brun, Baragnon et Mortimer-Ternaux, ont pris l'initiative d'une proposition semblable, heureusement complétée sur quelques points, et cette proposition a été prise en considération le 17 juin 1871; mais tel est l'empire des préoccupations politiques qu'elle est demeurée comme non avenue.
sa LA VALLÉE DE SAULT
Mais alors que faut-il penser de notre théorie du progrès?
Voilà ce que les observateurs les plus consciencieux et les plus exacts s'accordent unanimement à constatera Nous disions que le jour est venu pour les bons citoyens de s'arracher aux vains objets de leurs discordes intestines, pour étudier le miheu où ils vivent. Nous n'avons nous-même entrepris cette étude, sur une vallée très-ignorée de la Provence, que pour marquer Timportance de semblal^s observations, dont le profit est d'autant plus grand qu'elles prennent comme point de départ l'état des races rurales, attachées au sol et vivant exclusivement de ses produits. Le temps des illusions est passé ; il est urgent de se mettre en présence de la pleine réalité des faits, et rien n'est plus nécessaire que de s'éclairer sur elle, parce qu'elle nous conduira à opposer aux ravages du mal les modèles et les principes du bien.
1. Voir les monographies de familles publiées par M. Le Play dans son livre intitulé ; Les Ouvriers européens. Études eur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations de l'Europe.
Ce travail d'études a été continué dans la collection des Ouvriers des Deux-Mondes, publiée par la Société d'économie sociale; 4 vol. in-8, Paris, au siège de la Société, place diâ Louvre, 1.