Euripid'i, Daccli. v. S'Û
tu formes un seul tout soumis a un ordre constant, que les infortunés et coupables humains troublent par leurs passions aveugles. Ils détournent leurs regards et leurs pensées de la loi de Dieu, loi universelle qui rend heureuse et conforme à la raison la vie de ceux qui lui obéissent. Mais, se précipitant au gré de leurs passions dans des routes opposées, les uns courent à la renommée, les autres à la richesse, les autres à de vils plaisirs qui en les séduisant les trompent. Auteur de tous les biens, Père des hommes, délivre-les de cette triste ignorance, fais-leur connaître la sagesse éternelle par qui tu gouvernes le monde ' ! »
Lorsqu'on s'éloigne de ces grandes sources, on voit la religion se corrompre, la notion des fondements de la loi morale s'altérer et iinir par se détruire, en se mêlant aux plus étranges aberrations de la raison et à l'apothéose des passions humaines. La nuit se fait et s'épaissit de plus en plus sur le monde, jusqu'au jour où paraît Celui qui est « la voie, la vérité et la vie, » par qui tout doit être relevé, tout sera réparé et restauré. Il reste cepen-
1. Cet hymne, attribué à Cléanthe, nous a été conservé par Scobée, Eclog. lib. 1. Il a été traduit en vers en plusieurs langues, et notamment au xviii* siècle, en français par Bougainville, et en allemand par Gedick,
dant assez de rayons de cette vérité, pour que les âmes droites puissent la reconnaître, pour que des familles et même des races, préservées par leur isolement de la corruption générale, et gardant, avec la solidité de la constitution de la famille, la rectitude de l'esprit et la simplicité du cœur, continuent à démontrer par leurs exemples où sont la vérité et les conditions de la vie heureuse Diodore de Sicile oppose les fermes croyances des Chaldéens aux vains raisonnements et au scepticisme des Grecs de la décadence i, et Tacite mettra les Mœurs des Germains sous les yeux des Romains dégénérés de l'époque des Césars.
Les beaux traités de Cicéron sur la république, sur les lois, sur les devoirs, sont autant de com-
1. Diodore de Sicile, liv. C, loue les Chaldi^ens « de n'avoir point d'autres maîtres que leurs parents, ce qui fait qu'ils possèdent une instruction plus solide, et qu'ils ont plus de foi dans ce qui leur est enseigna. » — « Pour les Grecs, ajoute-t-il, qui ne suivent point la docirine de leurs pères , et n'écoutent qu'eux-mêmes dans les recherches qu'ils entreprennent, courant sans cesse après des opinions nouvelles, ils disputent entre eux des choses les plus élevées, et forcent ainsi leurs disciples, continuellement indécis, d'errer toute leur vie dans le doute, sans avoir jamais riea de certain »
M. Auguste Nicolas a résumé tous ces témoignages de l'antiquité dans ses Etudes philosophiques sur Je Christianisme (liv. I, chap. IV et V), qui, depuis leur publication en 1845, ont été et sont toujours pour les intelligences de notre temps une lumière et une force.
mentaires pratiques des principes conservateurs de l'existence et de la paix des sociétés. « Garder les rites de sa famille et de ses pères, écrit-il, c'est garder une religion pour ainsi dire de tradition divine ; car l'antiquité se rapproche des Dieux. » Ecartons les rites religieux qui étaient devenus chez les païens une idolâtrie ; voyons la loi éternelle du vrai et du bien, formant l'objet de la tradition divine que représente la famille, et demandons à nos contemporains de relire le passage inspiré dans lequel Cicéron définit cette loi : « Il existe une loi rerifabîe, la droite liaison conforme à la nature^ immud' ble, éternelle, qui appelle l'homme au bien par ses commandemeiits et le détourne du mal par ses menaces... On ne peut l'infirmer par d'autres lois, ni déroger à quelqu'un de ses préceptes. Ni le Sénat, ni le peuple, ne peuvent nous dégager de son empire; il n'y en aura pas une à Rome, une autre à Athènes, une aujourd'hui, une autre dans un siècle; mais une seule et même loi éter» nelle et inaltérable régit à la fois tous les peuples, dans tous les temps. L'univers est soumis à un seul maître, à un seul roi suprême, au Dieu toutpuissant qui a conçu, médité et sanctionné cette loi. La méconnaître, c'est se fuir soi-même, renier sa nature, et par là seul subir les plus cruels
châtiments, lors même qu'on échapperait aux supplices infligés par les hommes '. »
L'abandon et l'oubli de cette loi sont les causes de la décadence des peuples, de la ruine des sociétés :
a Quand une fois l'insatiable soif de licence prend un peuple à la gorge, et que, mal ser\-i par ses échansons, on lui verse sans tempérament la rude liqueur de liberté, alors tout magistrat qui ne sait s'assouplir et ne relâche pas tout est poursuivi, insulté, accusé, traité de roi, de maître et de tyran. Quiconque obéit à quelqu'un est poursuivi par la populace qui l'appelle esclave volontaire. Le magistrat qui se fait simple citoyen, le simple citoyen qui traite le magistrat comme son égal, voilà ceux qu'elle accable d'éloges. Tout dans ce peuple ne
1. Passage de La République, liv. III, 22, conservé par Lactance, 7/(s/it., VI, 8.
Ailleurs Cicéron dit encore : « Tandis que les hommes ont pris de leur mortelle origine tout le fragile et le périssable auxquels ils demeurent attachas, l'âme leur est donnée de Dieu, et c'est pour cela qu'on peut nous appeler la famille, la race ou la lignée des êtres célestes. Aussi, de tant d'espèces, il n'est aucun animal, hormis l'homme, qui ait quelque connaissance de Dieu; et parmi les hommes il n'est point de nation si féroce et si barbare qui, si elle ignore quel Dieu il faut avoir, ne sache du moins qu'il faut en avoir un. » Des Lois^ liv. I, 8.
peut plus être plein que de liberté pure. Le foyer domestique lui-même doit être vide d'autorité; il faut que le père tremble devant son fils, et que le fils n ait aucun souci de son père. Il faut abolir la pudeur, pour qu'enfin on soit libre en tout. Plus aucune distinction d'homme à homme : le maître doit craindre ses élèves et les flatter, les élèves doivent mépriser leur maître ; les jeunes gens prennent le poids et l'autorité des vieillards, et les vieillards doivent se mettre à l'école des jeunes gens, pour être tolérés par eux. La femme se croit l'égale de son mari .. Que produit cette dilatation de licence? des âmes molles, lâches, qui, à tout appel du devoir, répondent par la colère et le refus de rien porter i. »
Ces textes et bien d'autres sont en pleine harmonie avec ceux des Livres saints ; ils nous permettent de juger combien M. de Bonald avait raison, lorsqu'il disait : « Il y a des lois pour les fourmis et les abeilles. Comment a-t-on pu penser qu'il n'y en avait pas pour la société des hommes, et qu'elle était livrée aux hasards de leurs inventions? Ces lois, quand elles sont oubliées de la
1. Passage de Platon, reproduit par Cicéron, dans la République, liv. I, 43.
société politique, se retrouvent dans la société domestique i. »
Elles s'y retrouvent, parce qu'au milieu des révolutions qui bouleversent les institutions politiques, la famille demeure toujours par la force même des choses l'unité sociale irréductible, qu'elle seule forme les mœurs, préside aux éducations, organise le foyer, l'atelier, le travail, la corporation, la commune, etc.. L'homme n'est complet que dans la famille et par la famille. Et cela est si vrai qu'il ne se retrouve lui aussi que là, dans rintégralité de sa conscience et dans ce qu'il a de meilleur. Aujourd'hui combien de pères ont à leur foyer des maximes, une conduite, une politique, toutes différentes de celles qu'ils affichent au-dehors et qu'ils veulent imposer à leur prochain ! Combien sont les adversaires publics et déclarés de la tradition, des vieux principes, de la religion elle-même, et qui ont grand soin de confier leurs enfants à des instituteurs chrétiens, de leur faire enseigner par autrui l'antique sagesse !
On cite de Beaumarchais un mot qu'il répétait souvent dans sa vieillesse : « Tout homme qui
1. Esprit de M. de Bonald, ou recueil méthodique de ses principales pensées, par le docteur de Beauraont; Paris, Wattelier, 1870, p. r>8.
n'est pas né un épouvantable méchant finit toU' jours par être bon, quand l'âge des passions s'éloigne, et surtout lorsqu'il a goûté le bonheur d'être père i. »
Nous n'avons pas à apprécier ici ce que Beaumarchais entendait par être bon. Il avait concouru trop activement, pour le repos de ses vieux jours, à déchaîner la révolution ; il se piquait de professer peu de morale, et cependant il avait senti, en devenant père, s'éveiller en lui de nouvelles impulsions. Non-seulement il n'avait pas formé sa fille unique à l'école de Voltaire, dont il avait édité les œuvres complètes; mais il lui avait fait donner dans un couvent une éducation religieuse, et, <c s'il n'allait pas beaucoup à la messe, il n'était pas fâché qu'elle y allât pour lui 2. »
La paternité est donc plus qu'une chose humaine, et, là où elle se rabaisse à ce niveau, l'autorité qui lui est propre disparait.