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LA LOI DE DIEU ET LES PÈRES DE FAMILLE DE TOUS LES TEMPS

De tout temps, les pères de famille ont été socialement les meilleurs juges de ce que les nations ont un intérêt majeur à croire et à faire respecter comme autant de dogmes fondamentaux. De tout temps, et chez tous les peuples prospères, les hommes qui ont eu des enfants à élever, des serviteurs et des subordonnés à commander, des ateliers de travail à garder dans la paix, ont exercé en réalité la partie la plus importante du gouvernement.

Ces pères de famille, combien peu se soucient de les interroger? Beaucoup d'érudits recherchent dans le passé les moindres détails propres à satisfaire leur curiosité. De nombreux savants recueillent de nos jours avec passion les vestiges de l'âge

de pierre et de l'âge de bronze, et quelques-uns mettent une ardeur sans égale à inventer un homme préhistorique, qui aurait été à peu près au niveau des espèces animales alors existantes. En est-il qui se posent le problème des problèmes, celui duquel dépend plus que jamais notre existence, et qui pensent à demander à ceux qui ont qualité pour parler dans quelles conditions, partout et toujours, les familles ont vécu, possédé la vertu et le bonheur, progressé, prospéré, et élevé les peuples à la vraie civilisation?

Un grand penseur de l'antiquité a dit : « L'État le plus parfait est en même temps le plus heureux et le plus prospère. Le bonheur ne peut suivre le vice. L'État, non plus que l'homme, ne réussit qu'à la condition de la sagesse et de la vertu i. »

Il est devenu absolument nécessaire d'étudier, dans l'histoire des foyers domestiques, les applications de cette maxime. Or, il y a une époque où l'on a déclaré que l'antique sagesse avait fait son temps, que la vertu était chose indifférente pour le progrès des sociétés et même qu'elle était un obstacle dont il fallait se débarrasser. La fin du XVIII- siècle a vu le Contrat social mis à la place

1. Aristote, La Politique, liv. IV, chap. I, p. 9. (Traduct. de M. Barthélémy St-Hilaire).

de la tradition; elle marque la ligne de partage des eaux. Nous allons la prendre pour point de départ de notre enquête, et, remontant de siècle en siècle, il nous suffira de marquer la voie, de planter quelques jalons.

Ainsi, au xyiif siècle, un père de famille écrit dans son Livre de raison : — « /e recommande à mes enfants, d'avoir Dieu en vue dans tout ce qu'ils feront et de tout rapporter à sa plus grande gloire. Qu'ils apprennent que c'est de luy que nous tenons tout, car de nous-mêmes nous ne sommes capables que de produire le péché. C'est luy qui bénit et fait prospérer nos entreprises. Nous serons toujours heureux, si nous obsei^ons sa sainte loi et gardons ses commandements, et, si nous faisons le contraire, toutes sortes de malheurs fondront sur nous.... »

Qui trace ces lignes? C'est un marchand de drap, sorti d'un village près de Toulon, simple cadet de famille, et qui a fondé à Aix par son travail une maison de commerce importante. Et l'aîné de ses enfants, continuant le Livre paternel, d'ajouter : — « Moy, Joseph il/., fils à feu Toussaint M..., voU' lant laisser à mes enfants et désirant bien leur inculquer les principes de religion, dont mon père a eu soin de m'entretenir dès Vâge le plus

tench^e, je les exhorte à méditer sans cesse les brièves instructions qu'il m'a laissées écrites ci' devant de sa propre main, et à mettre à profit les leçons qu'il me donne. Qu'ils prennent Vidée la plus avantageuse de ce grand homme. »

Au XVII* siècle, un autre père de famille adresse à ses enfants des conseils sous ce titre : Mémoire jjoitr ma maison (1687). Voici une de ses premières recommandations : — « Ayez en vue toU' jours dans vostre conduite les commandements de Dieu. Qu'ils soient empreints dans vostre esprit et clans tout ce que vous ferez. Quand v;ous aurez accoustumé cette douce façon de vie, elle vous sera aisée, et vous serez contents et iDour l'âme et pour vostre repos, pour celui de vostre maison et de vos affaires i. »

En 1671, Colbert place les instructions suivantes en tête d'un mémoire, sur ce que son fils, le marquis de Seignelay, alors âgé de vingt ans, doit observer pendant un voyage qu'il va faire à P>.ochefort, pour compléter son éducation théorique par des études pratiques sur la marine :

« Estant persuadé, comme je le suis, qu'il a pris une bonne résolution de se rendre autant

1. Livre de raison de M. de Mongi', habitant de la commune de Puymichel (Basses-Alpes).

honneste homme qu'il a besoin de l'estre, pour souteiiir dignement, avec estime et réputation, mes emplois, il est surtout nécessaire qu'il fasse toujours réflection et s'applique avec soin au règlement de ses mœurs. Qu'il considère surtout que la principale et seule partie d'un honneste homme est de faire toujours bien son debvoir envers Dieu. Ce premier devoir tire nécessairement tous les autres après soy, et il est impos' sible qu'il s'acquitte de tous les autres, s'il manque à ce premier. Je crois luy avoir assez parlé à ce sujet en diverses occasions, pour croire qu'il n'est pas nécessaire que je m'y estende davantage.

c Après ce premier debvoir, je désire ciu'il fasse réflection à ses obligations envers moy, non seulement pour sa naissance qui m'est commune avec tous les pères, et qui est le plus sensible lien de la société humaine, mais mesme pour l'élévation dans laquelle je Vay mis, et par la peine et le travail que j'ay pris et que je prends tous les jours pour son éducation.

a Qu'il pense que le seul moyen de s'acquitter de tout ce qu'il me doibt est de m'aider à fournir à la fin que je souhaite, c'est-à-dire qu'il devienne autant et plus honneste homme que moy.

s'il est possible, et qu'en y travaillant, comme je le souhaite, il satisfasse en môme temps à tous ses debvoirs envers Dieu, envers moy et envers tout lemonde...; moyens sûrs et infaillibles de passer une vie douce, ce qui ne se peut jamais qu'avec estime, réputation et règlement des mœurs *. »

Sully ne parle pas autrement à ses enfants : — « Prenez tousjours, leur dit-if, les commandements de Dieu pour les règles de vos pensées, désirs et desseins, la vraye vertu pour but et pour guide ordinaire de vos actions et opérations, une douceur, loyauté et facilité d'accès envers vous, une aversion de tous vices et voluptés, et une raisonnable économie domestique, sans préjudice de qui que ce soit 2. »

Au XVI* siècle, Jeanne du Laurens nous raconte comment ses parents sans fortune, mais riches de vertus, avaient élevé dix enfants, dont huit fils docteurs, en leur répétant souvent cette maxime : « Il n'y a que de marcher par les grands c/iemins des commandements de Dieu, et Dieu nous mandera ce c^ui nous est nécessaire 3. »

1. Pierre Ck'ment. Histoire de la vie J de V administration de Colbert; Paris, 1846, p. 297.

2. Siges et royales ^Économies d'Zslat de Henry le Grand, chap. cxxxvii.

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