Chronique de Jtaija.dj par le Loyal Serviteur, ch. ii
(0 LES l'Èr.ES DE FAMILLE
ment que tu aimes Dieu de tout (on cœur et de tout ton pouvoir; car sans ce nul ne peut valoir quelque chose. Tu dois te garder de tout ton pouvoir de toutes choses que tu croiras qui doivent lui déplaire ^ »
Ce n'est pas le lieu de dire quelle grande tradition représente saint Louis, ni à quel haut degré de prospérité la France s'éleva sous son règne. Ces faits sont connus de tous; en voici qui le sont moins. Nous n'avons encore cité que des textes appartenant à notre pays. Transportons-nous maintenant non loin des confins de l'Europe et de l'Asie, et nous entendrons les mêmes enseignements.
Au xiie siècle, un peu plus d'un siècle après la conTersion des races slaves au christianisme, et cent ans avant l'invasion mongole, Vladimir II, un des fondateurs de la civilisation de la Russie et grand-prince de Kieff, donne à son peuple un code de lois, qui témoigne d'un état social avancé, et à ses enfants toute une législation domestique qui n'est pas moins remarquable. « Cette période est
1. Nous reproduisons en entier à Ja fin de ce volume Jes enseignements de saint Louis à son fils Philippe, et aussi ceux qu'il laissa à sa fille Isabelle. Il faut aujourd'hui mettre ces beaux textes sous les yeux de tous, les rapprocher de ceux de la Bible et des autres monuments de la t:adition.
DE TOUS LES TEMPS Gt
riche en beaux exploits pacifiques, dit M. de Gerebtzoff; les principales villes furent entourées de murailles de pierre pour garantir la sécurité des habitants, de nouvelles cités furent fondées. Le grand-prince se distinguait surtout par ses lumières; il est probable qu'il n'était pas moins instruit que son père qui parlait cinq langues étrangères : le grec, le latin, l'allemand, le hongrois et le polonais. Vladimir développa beaucoup l'enseignement. Pour donner une idée du degré de culture morale que la Russie avait atteint en ce tempslà, nous ne saurions mieux faire que de citer quelques passages du testament qu'il adressait à ses enfants en 1125, à l'âge de soixante-douze ans :
€ En approchant de la tombe, je remercie Dieu pour la longue vie qu'il m'a accordée. Sa main m'a soutenu jusqu'à une vieillesse reculée. Pour vous, mes enfants, et vous tous qui lirez ces lignes, suivez les principes que j'écris
« La crainte de Dieu et Vamour pour les hommes sont les sources de toute vertu. Grand est le Seigneurj et merveilleuses sont ses œuvres.
« 0 mes enfants! louez Dieu, mais aimez aussi les hommes... N'oubliez pas aussi les pauvres, nourrissez-les, et souvenez-vous toujours que ce que nous avons appartient à Dieu et ne se trouve en notre possession que temporairement. Soyez les pères des orphelins, jugez les veuves vousmêmes, et ne permettez pas aux forts d'offenser les faibles
« A'^e jurez point par Dieu inutilement; mais, si vous avez une fois juré, exécutez la promesse de votre serment. N'abandonnez pas les malades et ne craignez pas les morts, nous mourroiis tous. Recevez avec amour la bénédiction des prêtres; ne vous éloignez pas d'eux, faites-leur du bien, afin qu'ils prient Dieu pour nous.
« N'ayez de fierté ni dans l'esprit, ni dans le cœur, et pensez : nous ne sommes i^as éternels, aujourd'hui nous sommes vivants et demain nous serons morts. Evitez toutes sortes de mensonges.
« Respectez les gens âgés comme des jjères, aimez vos cadets comme des frères. Dans votre ménage, veillez vous-mêmes à tout.
a Soyez actifs à la guerre, car alors il n'est plus temps de songer aux festins. Quand vous voyagerez dans vos États, ne permettez pas à
votre suite d'offenser les ha.hita.nts. Surtout respectez votre hôte, qu'il soit puissant ou faible, qu'il soit marchand ou ambassadeur.
(a En apprenant à conna.ître le bien, efforcezcous de vous en souvenir, et, ce que vous ne comprendrez pas, ayez soin de l'étudier. La paresse est mère de tous les vices, veillez à vous en préserver. Que jamais le lever du soleil ne vous trouve à votre lit! Allez de bonne heure à l'église offrir votre prière à Dieu; ainsi faisait mon père, ainsi font tous les honnêtes gens. Quand le soleil les éclairait, ils louaient Dieu avec bonheur. Ensuite ils discutaient les affaires avec leur conseil (droujina), ou rendaient la justice au peuple. Je faisais par moi-même tout ce que j'aurais pu confier à un suivant (otrok). A la chasse comme à la guerre, le jour ou la nuit, sous les brûlantes chaleurs de l'été comme dans les terribles froids de l'hiver, je ne me permettais pas le repos. Je ne me fiais pas à mes lieutenants (possadniks), j'interdisais aux forts d'opprimer les pauvres et les veuves, je veillais moimême aux affaires de l'Église, sans négliger l'ordre du ménage.
G J'ai fait quatre-vingt-trois campagnes; quant aux petites expéditions, je ne m'en rappelle plus
le nombre... Dieu me gardait. Et vous, mes enfants, ne craignez pas la mort.., mais soyez braves; vous êtes sous la main de Dieu... Dieu garde mieux que les hommes *. »
N'y a-t-il pas là un beau commentaire pratique des commandements de Dieu, et surtout des deux plus grands dans lesquels se résume la loi 2? Ce prince du xii<= siècle, appartenant à une époque et à un pays qui nous paraissent livrés à la barbarie, a la notion la plus parfaite des devoirs du père et du souverain. Il répète à ses enfants ce que son père lui a enseigné, ce que les pères modèles de tous les temps ont travaillé à inculquer à leurs fils. Il leur dit : « Demeurez fidèles à la loi de Dieu, soyez religieux et respectueux, soyez justes, soyez charitables; repoussez loin de vous l'orgueil, sou-
1. Nicolas de Gerebtzoff, Essai sur l'histoire de la civilisation en Russie, Paris, Amyot, 1857; t. I, p. 8J-91.
2. a Un docteur s'approcha pour le tenter : « Maître, quel est le grand commandement de la loi? » Jésus répondit : a Tu aimeras e Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. C'est là le plus grand et le premier commandement; et voici le second, semblable à celui-là: Tu aimeras ton prochain comme toi-iréme. Ces commandements renferment toute la loi et les prophètes. » St Maihieu, xxii, 35-40.
mettez-vous au devoir du travail, veillez constamment sur vous-mêmes, et c'est ainsi seulement que vous serez heureux. » Son testament exprime plus qu'une tradition domestique. Nous y retrouvons les traits distinctifs des races slaves, les vertus qui caractérisent encore de nos jours le peuple russe, cette foi profonde, cet esprit de famille, ce respect de la vieillesse, cet attachement au foyer, cet amour du prochain, et enfin ce courage devant la mort qui ont toujours constitué les nationalités puissantes et les sociétés prospères.
Quelles utiles et opportunes études n'y aurait-il pas à entreprendre sur de tels sujets! Cicéron a donné une belle définition de l'histoire; il l'a appe lée « le témoin des temps, la lumière de la vérité, l'école de la vie. 7> N'importe-t-il pas aujourd'hui plus que jamais de voir et de savoir à quel point cette école a été universellement et invariablement la même? Il n'est pas une race, si ancienne qu'elle soit, chez laquelle cet ordre fondamental ne se montre indissolublement lié à son degré de civilisation, à ses institutions, à ses conditions privées et publiques d'existence. Il n'est pas un peuple prospère, si étranger qu'il semble être à nos mœurs, dont on ne puisse dire : il a respecté Dieu, il a respecté le père, il a respecté et honoré le foyer
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domestique. Voulons-nous nous en convaincre? Ne nous arrêtons pas aux siècles dans lesquels s'est renfermée jusqu'ici trop exclusivement l'histoire; remontons jusqu'aux âges les plus lointains; et abordons l'antique Egypte autrefois renommée pour ses sages, où Platon avait trouvé quelques rayons de cette lumière qui l'a fait appeler « le divin Platon, » et qui est aujourd'hui explorée par de consciencieux savants.
On a osé prétendre, au nom de la science, que la famille est une création du progrès humain, et qu'elle est sortie sans Dieu, sans autorité paternelle, sans loi morale, d'un état de promiscuité bestiale. La raison suffit à confondre de si monstrueux systèmes, qui prennent pour point de départ l'abaissement où sont tombées certaines races sauvages dégradées. La vraie science nous montre au contraire les sociétés anciennes d'autant plus pures qu'elles se rapprochent davantage de leurs origines. L'Egypte des premiers temps, avant l'invasion de l'idolâtrie introduite par ses castes sacerdotales, et qui précipita sa décadence, professe les grands principes de la loi naturelle, révélée d'en haut : l'adoration d'un seul Dieu créateur, l'union des époux, l'autorité paternelle et le respect des parents, l'obligation du travail, l'immortalité de l'âme,
la récompense des bons et la punition des méchants; on retrouve même chez elle la croyance h la rédemption, à la vie future, à la résurrection des corps et à la justification des âmes par les mérites du Rédempteur K.. » '
Des hommes de toute classe, des pères, des enfants, vivant il y a trois à quatre mille ans, vont nous répéter ce que nous ont dit nos pères de famille français.
Les papyrus, trouvés dans les tombeaux de cette terre conservatrice, justifient le témoignage de Diodore de Sicile 2, en nous expliquant la supériorité d'une race éminemment religieuse et morale.
Les plus anciennes inscriptions, déchiffrées sur les stèles funéraires, nous font assister à des examens de conscience, traduits souvent avec une élévation de sentiments remarquable. L'âme du
1. Alexis Chevalier, La civilisation égyptienne, d'après les découvertes les plus récentes; Douniol, 1872.
2. i. Les honneurs extraordinaires qu'on rend aux parents ou aux ancêtres, qui ont échangé leur vie contre le séjour éternel, constituent chez les Egyptiens une des pratiques les plus solennelles. On ne saurait trop admirer ceux qui ont institué ces coutumes, et qui ont basé la pureté des mœurs, non-seulement sur le commerce avec les vivants, mais encore, autant que possible, sur le respect qu'on doit aux morts... Chez les Egyptiens, le châtiment du vice et l'honneur rendu à la vertu sont des faits visibles qui rappellent journellement chacun à ses devoirs. ■ Diodore de Sicile, liv. i, 93.
mort paraît devant le Souverain Juge, et elle lui rend compte de la manière dont elle a observé sa loi.
Sur le tombeau de Mai, fonctionnaire du Nouvel- Empire, on lit : « Je me suis attaché à Dieu par mon amour; j'ai donné du pain à celui qui avait faim, de Veau à celui qui avait soif, des vêtements à celui qui était ?iit, j'ai donné un lieu d'asile à Vahandonné. »
« Ce n'est point par hasard, dit M. Mariette, que ces touchantes paroles, où se font jour les aspirations d'une morale toute évangélique, se rencontrent ici. Les monuments égyptiens en font un si fréquent emploi, que nous sommes presque autorisé à y voir une sorte de prière d'un usage pour ainsi dire quotidien ^ »
Un sarcophage de l'époque grecque, où était enseveli un basilicogrammate, prophète d'Osiris, nommé Onnophris, porte cette prière : « J'ai rënéré mon père, j'ai respecté ma mère^ j'ai aimé mes frères ; je n'ai jamais fait de mal contre eux pendant ma vie sur la terre. J'ai protégé le
1. Notice au musée âe Boulaq, Alexandrie, 18Gi, p. 7-2. Nous empruntons les inscriptions lumulaires ici citées à l'excellent travail de M. Alexis Chevalier.
pauvre contre le puissant, j'ai donné Thospifaiité à tout le monde. J'ai été bienfaisant et ai" mant les dieux. J'ai chéri mes amis, et ma main a été ouverte à celui qui n'avait rien. Jamais mon cœur n'a dit : Ne donne pas. J'ai aimé la vérité et détesté le mensonge, etc. *. »
— « Toutes les terres étaient labourées et ensemencées du nord au sud, est- il dit dans l'inscription du tombeau d'Améni, gouverneur de province à une époque beaucoup plus ancienne, sous la. XII* dynastie. Rien ne fut volé dans mes ateliers. Jamais petit enfant ne fut affligé, jamais veuve ne fut par moi nialtraitée. J'ai donné également à la veuve et à la femme mariée, et je n'ai pas préféré le grand au petit dans les jugements que j'ai rendus 2. »
Dans la salle qui précède le sarcophage royal de Rhamsès V, de la xviiF dynastie, à Thèbes, ce prince est représenté se justifiant devant Dieu : ï 0 Dieu ! le roi, soleil modérateur de justice, approuvé d'Ammon, n'a point commis de méchancetés, n'a point blasphémé, ne s'est p)oint enivré, n'a point été paresseux, n'a point enlevé L^ biens voués aux dieux, n'a point dit dz