Prov., XI, 18. « Impius facit cdus instabile
nation, sont autant de chefs sociaux qui représentent et doivent réaliser l'idée, les devoirs de la paternité. Le respect n'existe qu'à cette condition. La conscience l'atteste, l'expérience le démontre. En fait, partout et toujours, les peuples n'ont pu et su mieux louer les chefs auxquels ils ont obéi, qu'en les appelant des hommes paternels, c'est-àdire des hommes essentiellement droits d'intention, justes, bons, dévoués. Tant qu'ils ont trouvé en eux cet esprit, ils ont vécu en paix ; il n'y a pas eu du moins d'abus qui ne fussent réparables. Mais, lorsqu'ils se sont sentis et vus abandonnés par ceux qui avaient la charge de les conduire, quand la ruine de la famille et des vertus de famille n'a plus laissé de place qu'à la dureté de cœur, à l'indifférence et à l'égoïsme, ils n'ont jamais accepté cette condition de vie, et l'ère des catastrophes s'est ouverte.
Le xviii^ siècle devait creuser l'abîme, dans lequel l'ancienne France s'est engloutie, en se livrant à un désordre inouï de mœurs. Le nôtre a rendu le gouffre encore plus profond, par le désordre des idées qui, des classes supérieures, est descendu jusque dans les dernières couches sociales. Nous avons cité Proudhon célébrant le Décalogue, alors qu'il niait Dieu, la famille, la propriété ;
en cela, il est sans doute une exception ; mais ses contradictions traduisent le mal propre à un temps où les hommes veulent trouver l'ordre, en aimant le désordre et en s'y livrant presque tout entiers. Entendons Rousseau ; il a passé sa vie à se donner des démentis à lui-même i. Ainsi, il écrira ceci : « Observez à Paris, dans une assemblée, l'air suffisant et vain, le ton ferme et tranchant d'une impudente jeunesse, tandis que les anciens, craintifs et modestes, ou n'osent ouvrir la bouche, ou sont à peine écoutés. Voit-on rien de pareil dans les provinces? Et pour toute la terre, hors les grandes villes, une tête chenue et des cheveux blancs n'impriment- ils pas toujours le respect 2? »
1. Rousseau, qui s'est attaqué aux grands principes fondamentaux de l'autorité paternelle, de la famille, de la propriété, de l'héritage, a, dans son Discours sur l'économie poli' tique, fait pour l'Encyclopédie, soutenu l'intérêt social de la conservation des biens dans les familles. « Il faut, dit-il, que de père en fils, et de proche en proche, les biens de la famille en sortent et s'aliènent le moins qu'il est possible...» Tout ce passage que nous ne pouvons citer en entier esi à lire.
2. J.-J. Rousseau, Lettre à d'Alemlert sur les spectacles. Valère Maxime, racontant sous Tibère les bonnes mœurs
des anciens Romains, dit : « La jeunesse avait autant d'égards et de vénération pour la vieillesse, que si chaque vieillard eût été le père commun des jeunes gens... L'adolescence rendait à la vieillesse un juste hommage ; la vieillesse épuisée, au terme de sa course, animait et soutenait par ses encouragements ceux qui entraient dans la vie active.
Et il dira, d'autre part, en tête du Contrat social . « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers... La plus ancienne de toutes les sociétés, et la seule naturelle, est celle de la famille. Encore les enfants ne restent-ils liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de l'obéissance qu'ils devaient au père, le père exempt des soins qu'il devait aux enfants, rentrent tous également dans l'indépendance. » Si le père demeure sans autorité sur son fils, quels seront les droits du vieillard ? Et quelle inconséquence n'y a-t-il pas à déplorer la ruine des mœurs, lorsqu'on commence par proclamer le renversement du principe sacré qui les produit et les soutient? Mirabeau va jusqu'au bout de la logique du mal. Il a déchaîné la révolution, après toute une vie de révolte contre son père, et il meurt, en laissant dans une formule la négation de toute autorité divine et humaine : « Moins les lois accorderont au despotisme paternel, plus il restera de force au sentiment et à la
a Athènes, académie, études étrangères, qu'êtes-vous au prix de cet enseignement domestique? ne cette école sortaient les Camilies, les Scipions, les Fabricius, lesMarcellus, les Fabius. » Fact. dictor, memorab. Lib. nov., liv. II, chap. i.
nature... Cet abîme de la mort, ouvert par la nature sous les pas de l'homme, engloutit ses droits avec lui. Supposer le contraire, c'est transmettre au néant les qualités de l'être réel i . » Enfin, au lendemain de la Terreur, les théophilanthropes essaient de faire rentrer le respect au foyer domestique. Mais quelle n'est pas leur impuissance ! (( Une religion, disait M. de Chateaubriand, qui a voulu s'élever sur les ruines du Christianisme et qui a cru mieux faire que l'Évangile, a déroulé dans nos églises ce précepte du Décalogue : « Enfants, honorez vos pères et vos mères. » Pourquoi les théophilanthropes ont-ils retranché la dernière partie du précepte, afin de vivre lon-
1. Le manuscrit de ce discours, trouvé dans les papiers de Mirabeau, fut lu solennellement par M. de Talleyrand, à la tribune de l'Assemblée constituante, le 2 avril 1791, et il y fut acclamé comme le testament politique du célèbre orateur révolutionnaire.
Mirabeau ne s'attaquait pas moins à la propriété qu'à la paternité. « Il faut voir, disait-il, si la propriété existe par les lois de la nature, ou si elle est un bienfait de la société ; il faut voir ensuite si, dans ce dernier cas, le droit de disposer de cette propriété par voie de testament en est une conséquence nécessaire. » Et il répondait : a La propriété n'est qu'une création sociale... Les droits de rhomme, en matière de propriété, ne peuvent s'étendre au-delà du terme de son existence. »
Telle fut la nouvelle sagesse qui fut glorifiée en la personne de Mirabeau, et il ne faut pas s'étonner qu'elle ait produit ce que nous voyons aujourd'hui.
guement ? C'est qu'une misère secrète leur a appris que l'homme qui n'a rien ne peut rien donner. Comment aurait-il promis des années, celui qui n'est pas assuré de vivre deux moments ? Tu me fais présent de la vie, lui aurait-on dit, et tu ne vois pas que tu tombes en poussière... La morale est la base de la société ; mais, si tout est matière en nous, il n'y a réellement ni vice ni vertu, et conséquemment plus de morale *. »
Et maintenant, après avoir mis en présence la tradition et sa négation, sachons plus complètement encore quelle a été l'éducation de l'ancienne société française, au point de vue de ce grand devoir du respect pour le père, qui est en même temps le premier des dogmes sociaux.
Nous avons vu la loi de Dieu invoquée par les sages, promulguée dans la Bible, enseignée au foyer domestique. Demandons-nous comment le clergé en. faisait la base de l'instruction religieuse. Les peuples chrétiens auraient-ils pu ne pas réaliser dans toute sa vérité, et en son entier, ce que des peuples très-inférieurs à eux en moralité, ayant une idée trèsobscure de Dieu, viennent de nous faire admirer?