Des Devoirs, liv. II
2. P. Lacordaire, Lettres à des jeunes gens, recueillies et publiées pftr l'abbé Perreyre; Paris, Douniel, 1863; p. 59.
à des points de vue très-divers; mais on ne nous en montre guère que les surfaces. Quant au fond de sa vie morale, il demeure dans les ténèbres. Or, c'est cette vie intime qu'il importerait le plus de connaître. « Pour entrer dans la pratique, pour prendre le gouvernement des âmes, pour se transformer en un ressort d'action, écrivait- on naguère, il taut qu'une doctrine se dépose dans les esprits à l'état de croyance faite, d'habitude prise, d'inclination établie, de tradition domestique, et que des hauteurs de l'intelligence elle descende et s'incruste dans les bas-fonds immobiles de la volonté ; alors seulement elle fait partie du caractère et devient une force sociale... *. » Alors seulement, ajoutons-le, on peut juger de ce qu'elle produit et de ce qu'elle vaut comme élément de progrès. Écartons ce qui est artificiel et factice dans toute civilisation et dans toute société; ne nous arrêtons pas aux apparences. En observant le passé, allons à l'homme vrai, à l'homme réel, tel qu'il se manifestait dans la trame de sa vie, pour savoir à quelles idées simples il obéissait, quelles étaient ses mœurs, sa manière d'être, de penser, de sentir, d'agir; et, lorsque nous l'aurons ainsi
1. H. TaiD\ Les origines de la France contemporaine. Paris, Hachette, 1876, p. 275.
envisagé en lui-même, à son foyer, dans ses rapports avec ses semblables, dans la plénitude de sa personnalité, de son activité et de sa moralité, nous apprendrons à discerner où est la sérieuse et solide philosophie de l'histoire.
Or, il y a eu en France jusqu'à nos jours toute une grande tradition religieuse , domestique et sociale, et cette tradition est presque absolument ignorée !
Il y a eu dans notre pays tout un ensemble de coutumes, qui étaient autant d'applications pratiques de la loi morale. Ces coutumes constituaient les mœurs ; elles présidaient aux mariages, aux éducations, à l'économie et à la paix domestique, aux testaments ; elles réglaient la vie des individus, la conduite des familles, l'exercice de l'autorité paternelle, les rapports des parents et des enfants, des maîtres et des serviteurs, des patrons et des ouvriers, et aussi des gouvernants et des gouvernés. Que savons-nous d'elles?
Il y a eu dans la famille chrétienne, telle qu'elle a existé pendant de longs siècles, tout un esprit qui s'est inspiré directement de la loi de Dieu. La Bible était alors vénérée comme le Livre par excellence contenant, avec les vérités de la foi, la science pratique du gouvernement de soi-même et
de celui du foyer. Là était l'ordre fondamental dont les sociétés antiques n'avaient gardé que quelques vestiges ; là était le monument sacré de la sagesse divine. Dieu s'y montrait traçant à l'homme la voie droite à suivre, lui donnant dans ses commandements autant de principes éternels et immuables, faisant de ces commandements le palladium des familles, et voulant que les familles, ainsi organisées comme des unités vivantes, devinssent des écoles de vertu. Rien n'est au-dessus du formulaire de la science domestique et sociale que renferment et résument les Livres saints. On y voit enseigné comment les familles sont en petit l'image de la nation, par quel labeur elles se fondent, quelle prudence les conserve dans la paix et les consolide, quelle pratique du bien forme des hommes au cœur droit, produit des races pures, fécondes et énergiques, constitue des sociétés florissantes. Et d'autre part, on y trouve, sur les causes toujours renaissantes des désordres sociaux, les axiomes mêmes du vrai, exprimés dans cette belle langue biblique qui unit la plus haute des philosophies à l'analyse profonde du cœur humain : les abus de la prospérité, l'orgueil et la corruption chez les riches, l'envie et la révolte chez les pauvres, le renversement de l'autorité pa«
i24 LE FOYER DOMESTIQUE
ternelle, la déchéance de la vieillesse, la ruine du foyer, l'instabilité des idées, des mœurs et des lois, etc.. Or, que reste-t-il chez nous de cet esprit de la Bible? Et quelle place les Livres saints ont-ils dans nos respects et dans notre vie domestique?
Voilà tout un grand côté de la tradition qui nous est à peu près inconnu. Nos lecteurs trouveront-ils intérêt à le considérer quelques instants de près ?
Sans être trop prodigue de détails, et sans remonter trop loin dans le passé, notons simplement les traits qui sont le plus à notre portée.
Ainsi, il suffit de parcourir les lettres de Fénelon, pour voir quelles étaient encore au xvii* siècle les mœurs établies dans beaucoup des plus grandes familles de France. Elles sont adressées à des gens du monde , à des dames, à des hommes d'État, à des personnages illustres, à des militaires. Elles sont pleines de conseils au sujet des Livres saints, elles marquent le choix à faire dans les lectures. « Tous les endroits, observe Fénelon, ne sont pas également propres à donner des instructions directes, immédiates et proportionnées à l'intelligence de chacun. On doit choisir ceux qui
conviennent à l'état où l'on est, à la correction des défauts, et qui inspirent la fidélité aux devoirs de sa condition i. » — « Il faut tâcher de raisonner peu et de faire beaucoup, écrit-il encore ; si on n'y prend garde, toute la vie se passe en raisonnements, et il faudrait une seconde vie pour la pratique 2. »
a Le Psautier, dit le P. Lacordaire, était le manuel de la piété de nos pères; on le voyait sur la table du pauvre comme sur le prie-Dieu des rois '. » Ajoutons qu'on lisait aussi, dans les moindres foyers, les Livres sapientiaux avec l'Évangile. Il y avait à cet égard une coutume aussi ancienne que possible, et on la trouve recommandée dans les premiers siècles chrétiens. « Gardez-vous de regarder comme superflue l'étude des saintes Écritures, écrivait alors saint Jean Chrysostome. C'est en ce livre divin qu'il faut apprendre à vos enfants à honorer leur père et leur mère ; vous y gagnerez
1. Lettres spirituelles de Fénelon, édit. de M. de Sacy (Paris, Techener, J85G); t. I, p. 260-264, 381-384, t. II, p, 429.