‹ La vie domestiqueChapitre 39 sur 106 · Rollin, Traité des Etudes, discours préliminaire · texte numérisé non relu

Rollin, Traité des Etudes, discours préliminaire

Nous trouvons à la date de 1730 un spécimen très-complet des instructions domestiques, données par les parents aux enfants avec la substance même des Livres sapientiaux. Ce sont deux ouvrages qu'un sieur Du Puy, secrétaire au traité de Ryswyk, avait composés pour l'éducation de son fils et de sa fille ^ — « J'ai tiré de l'Écriture sainte les instructions que je vais vous donner, dit-il à sa fille. Cest de ce livre sacré, de ce livre qui depuis des siècles est le fondement de la piété des fidèles, que j'ai recueilli la plus grande partie de ce que je vais vous enseigner. J'ai pris soin de ramasser ce qu'il y a de plus touchant concernant les mœurs... Les instructions que je vous donnerai, ma chère fille, sont le seul patrimoine que vous devez attendre de moi. La Providence ne m'a pas laissé d'autre bien à ménager; si vous savez en profiter, votre sort sera heureux... » Remarquons ici la conclusion qui se reproduit toujours invariablement la même ; mais,

1. Instruction d'un père à son fils sur la manière de se conduire dans le monde; Paris, Jacques Etienne, 1730.

Instruction d'un père à sa fille, tirée de l'Ecriture sainte, sur la religion, les mœurs et la manière de se conduire dant l« monde, 2 vol. in-18.

Ces deux ouvrages eurent plusieurs éditions, dont la troisième fut publiée à Bàle, par Jean Schweigbauser, en

à la différence des autres pères non chrétiens qui ont mêlé à leurs instructions une foule de divagations, celui-ci parle au nom d'une règle sûre, certaine, infaillible, et il est toujours dans le vrai.

Mais rien n'égale, comme type de la tradition, la famille d'Aguesseau. Tous, depuis l'aïeul jusqu'aux petits-fils, y sont tellement pénétrés de l'esprit de la Bible qu'il n'est pas une pensée, pas un acte de leur vie, à l'occasion desquels elle ne soit citée et invoquée.

Henri d'Aguesseau est un patriarche ; il reproduit en sa personne, il rappelle à la fois les modèles de l'Ancien Testament et ceux du Nouveau. Au lit de mort, en même temps qu'il met une sollicitude scrupuleuse à expliquer les clauses de son testament, à s'occuper du sort temporel de ses fils, de ses filles, de ses petits-fils, de ses serviteurs, de ses pauvres, de tous ceux qui peuvent attendre encore de lui quelque secours ou quelques conseils, il dit à ses enfants, après les avoir bénis : « Je prie Dieu, mes chers enfants, de vous faire à tous la grâce de vous attacher à vos devoirs, de les remplir selon son esprit et de vivre selon les règles de VÉvangile. Lisez-en toujours quelque chose; méditez ce que vous en lirez... d II

recommande à un de ses fils de n'être pas trop philosophe, et il revient avec lui sur ce sujet : « Je prie Dieu qu'il vous donne la foi, Vespérance, la charité, l'humilité... Je vous recommande la lecture de VÉcriture sainte, non par un esprit de curiosité, mais pour y apprendre vos dei:oirs. Lisez-en tous les jours quelque chose, et faites-vous-en une étude... î

Et le Chancelier fera pour ses enfants ce que son père a fait pour lui. Son fils aîné, âgé de dixneuf ans, va se trouver en contact avec une jeunesse, pour laquelle « un faux point d'honneur consiste à douter de tout ; » il devra tenir tête à « un torrent de libertinage. » — « Le meilleur parti, lui dit-il, sera pour l'ordinaire de ne pas répondre à ces prétendus esprits forts qui blasphèment ce qu'ils ignorent. » Mais il veut le mettre en état de soutenir le choc, et il entend que son fils « se fasse de bonne heure un grand fonds de religion, étude qui doit être le fondement, le motif et la règle de toutes les autres. »

« Je ne crois pas avoir besoin de vous recommander la lecture de VÉcriture sainte. Je prie Dieu, mon cher fils, que vous vous y attachiez toujours avec fidélité, pendant tout le cours de votre vie. Je vous conseillerai, pour vous mieux

ET SON GOUVERNEMENT 13 l

remplir de toutes les vérités qu'elle renferme, de vous prescrire un travail que je regretterai toujours de n'avoir pas fait pendant ma jeunesse : c'est d'extraire des Livres sacrés tous les endroits qui regardent les devoirs de la vie civile et chrétienne, de les ranger par ordre, et ri'e?z faire comme une espèce de corps de morale qui vous soit propre. Il y a des auteurs qui ont travaillé sur l'Écriture sainte dans cette vue ; mais je ne suis point d'avis que vous vous serviez de leurs ouvrages, si ce n'est peut-être après que vous aurez fait le vôtre, pour voir s'il ne vous sera- rien échappé. La grande utilité et le fruit solide de ces sortes de travaux ne sont que pour celui qui les fait soi-même, qui se nourrit par là à loisir de toutes les vérités qu'il recueille et ciui les convertit dans sa propre substance.

a II ne me reste^ après cela, que de prier Dieu qu'il répande sa bénédiction sur l'étude que vous ferez de la religion. Qu'il vous préserve de cet esprit de curiosité qui se perd en voulant approfondir des questions vaines, inutiles, ou même dangereuses. Qu'il vous inspire ce goût solide de la vérité, qui la cherche avec ardeur^ mais avec simplicité, qui s'occupe des vérités

utiles, bien moins ijour les connaître que pour les pratique!" '. »

Le Chancelier n'est pas seul à suivre les exemples et les conseils paternels. Sa sœur Madeleine, mariée à M. Le Guerchois, conseiller d'État, non contente d'écrire pour son fils des Réflexions sur les livres historiques de VAncien Testament^ lui adresse des avis si beaux, si éloquents, si pleins de l'esprit de l'Évangile, qu'ils furent imprimés après sa mort, sur la demande de tous ceux qui, en ayant lu des copies, voulaient les posséder et en faire leur profit pour l'éducation de leurs enfants. On disait d'elle dans la préface de l'édition qu'on en publia en 1743 : « C'était une mère que saint Jérôme aurait présentée comme modèle à son siècle, qui à l'exemple de Tobie donna des avis à son fils pour le rendre digne d'une vie meilleure que celle-ci, et qui voulut lui laisser pour héritage des règles de conduite, comme des biens infiniment plus précieux que ceux qu'il pourrait un jour recueillir dans sa succession. » L'idée qui se retrouve partout est encore exprimée ici : il y a une règle, une tradition du bien, et ce sont elles qui forment la meilleure partie du patri-

1, Instruction contenant un plan g-^na'ral d'études, p. 11.

moine des familles. Or voici ce que Madeleine d'Aguesseau dit à son fils :

« Commencez^ mon fils, par vous bien rem,' plir des grandes vérités de la religion. Regardez cette étude comme votre principale occupation, et rapportez-y toutes les autres. Vous serez obligé d'apprendre bien des choses qui, pour Vordinaire, et à moins d'une grande attention sur soi-même, dissipent l'esprit, l'amusent, le fatiguent souvent en pure perte, et Véloignent de Jésus-Christ, unique objet de notre foi et le seul qui mérite notre cœur.

« Pour remédier à cela, il faut commencer par vous faire des principes sur toutes les vérités réduites en règles de conduite....

« Prenez Vhabitude de ne pas passer de jour sans lire quelque chose du Nouveau Testament.

« Dieu, qui nous conduit par le ministère de ses créatures, donne pour Vordinaire des lumières aux pères et aux mères pour l'éducation de leurs enfants, et pour leur conduite. Il faut suivre cet ordre, et, après Dieu, ce que vous devez préférablement respecter, craindre et aimer, ce sont ceux qu'il vous a donnés pour père et pour mère ; c'est à now: à ne nous con-

duire que par lui, et malheur à nous, si nous a^'ons d'autres vues...

« Évitez avec attention un défaut où tombent les jeunes gens qui se croient maîtres d'euxmêmes et hors de toute dépendance, dès que leurs études sont finies. Éloignez-vous de cette conduite ; conservez toujours pour nous le respect et la confiance que vous nous devez ; regardez-nous comme vos amis. Nous serons pour vous, monsieur votre père et moi, les plus véritables, les plus désintéressés et les plus tendres que vous puissiez avoir. Ne faites jamais de projets, de parties, de liaisons, ni de connaissances, que vous craigniez que nous ne sachions. Si vous faites des fautes, faites-nous-en sincèrement l'aveu; montrez-vous à nous tel que vous serez...

« Aimez-nous, et vous trouverez plaisir d'être avec nous. Rendez à monsieur votre père et à moi, en toute occasion, des marques de déférence, d'attachement et de complaisance, en tout ce que nous pourrons désirer qui ne sera pas contre la loi de Dieu.

« N'ayez jamais d'autre volonté que la nôtre, affermissez-vous dans ces principes, et ne vous en écartez point pour quoi que ce soit. Vous

viériterez par là les bénédictions que Dieu a promises à ceux qui honoreront leurs pères et leurs mères ^. »

Quel commentaire de la loi de Dieu et du quatrième commandement ! Nous avons déjà entendu à leur sujet bien d'autres témoignages; nous avons suivi à travers les temps les échos de cette grande voix de la conscience et de la tradition, s'exprimant par la bouche d'hommes ignorants de la vraie rehgion, mais gardant le respect de Dieu et la notion de vérités supérieures à la raison individuelle et aux passions humaines ; mais nous n'avons pas encore rencontré, et nous ne trouverons pas en dehors des sociétés chrétiennes, une mère tenant un tel langage à son fils. Ici, nous sommes dans un monde où la femme, relevée de sa déchéance, a une place, une dignité et une beauté morale, absolument inconnues ailleurs que dans les civilisations nées de la Bible et de l'Évangile. Puisque Madeleine d'Âguesseau nous a conduit à parler de la mère de famille, arrêtons-nous à elle. On lira les textes incomparables dans lesquels les Livres saints nous tracent le portrait de

1. Avis d'une mère à son fils; Paris, Oesaint et Saillant, 1743, p. 15-16, 47-Ô0.

la femme forte, « dans le cœur de laquelle les commandements de Dieu sont comme des fondements éternels, » de la femme pure et sans tache, « dont la grâce surpasse toutes les grâces, qui est la part de ceux qui craignent Dieu et qui est donnée à l'homme pour ses bonnes actions. » Nous esquisserons aussi l'histoire de Tobie, pour en rapprocher, au point de vue du testament, les monuments de l'ancienne vie domestique. En attendant, recherchons l'idée que nos pères se faisaient du foyer ; voyons comment ils comprenaient la sainteté de l'union conjugale par laquelle se fondent les familles, et nous jugerons de l'esprit qui présidait au gouvernement de ce foyer, à l'éducation di.'s enfants, aux rapports avec les serviteurs, etc.

Le Livre de Tobie est le modèle ; nous le citons :

Raguel et Anne, père et mère de Sara, donnent leur fille à Tobie, « parce qu'il est le fils d'un homme très-sage et très-vertueux, d'un homme qui craint Dieu. » Puis, prenant sa main droite et la main droite de celui que Dieu leur a envoyé, ils lui disent : a Que le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob soit avec vous! Que

lui même vous unisse et qu'il accomplisse sa bénédiction sur vous ! ' »

D est marqué dans le récit qu'ayant pris un livre, ils y écrivirent l'acte de mariage. C'était le Livre de la famille, et nous savons que sa tenue pour l'enregistrement des actes de la vie domestique s'est conservée dans l'Extrême Orient. Il est ntéressant de retrouver la coutume, avec la vieille angue biblique, dans nos Livres de raison de l'anT cienne France. Nous avons cité ailleurs plusieurs des formules employées par nos pères, en pareille circonstance. En voici d'autres, empruntées aux journaux d'une famille établie à Aix, dans la dernière moitié du xv!!** siècle.

Le 27 janvier 1684, Balthazar de Fresse-Monval écrit dans son Livre de raison :

« Aujourd'hui/, je me suis marié dans la ville d'AiXf et ay espousé noble demoiselle Thérèse de Bougerel, fille de M. de Bougerel, conseiller et

1. Un érudil, retraçant naguère les coutumes des mariages observées jusqu'à ces derniers temps par les populations des montagnes dans les Vosges, nous fait assister à des scènes qui rappellent la Bible : € Avant d'aller à la messe, dit-il, les époux et toute l'assistance se mettent à genoux et récitent une prière qui est terminée par la bénédiction que le père de l'époux donne au nouveau couple. » Xavier XLiriat, La VaUit de Cleurie, Mirecourt, 1869.

secrétaire dv Roy, et de dame Isabeau d'Eyguisier.

« Nos espousailles se sojit faites à la paroisse Sainte-Magdeleine. Fasse le ciel que ce soit pour un heureux estahlissement et pour Vhonneur et gloire de Dieu, afin que, s'il me donne des enfants, ils soient élevés pour l'honorer et le servir! t

Douze enfants naissent successivement du 22 décembre 1685 au 13 janvier 1701, et leurs naissances sont marquées avec des invocations à Dieu, à la Sainte Vierge et au saint patron.

Antoine de Fresse-Monval, fils aîné de Balthazar, se marie le 23 février 1716. Il continue le Livre de raison de son père, et il écrit :

« Le '2-J février 1116, je me suis marié et j'ay espousé Gabrielle-Anne de Blacas, fille de messire Joseph de Blacas, chevalier, seigneur d'Ampus, de Véingnon et de Fabregues, et de dame Anne d'Abran de Seillans, de Montpezat. Nos espousailles ont eu lieu à la paroisse du Saint- Esprit.

€ Fasse le ciel que ce soit pour un heureux establissement et pour la gloire de mon Dieu, afin que, s'il plaît à ^a divine providence de me donner des enfants, ils soient élevés pour

l'honorer et le glorifier éternellement! Amen. »

Suit la mention de sept enfants, nés du 22 dé- [ cembre 1716 au 17 février 1730.

L'histoire des deux Tobie père et fils nous fait admirer la tradition dans toute sa pureté et sa simplicité, et nous lui consacrerons bientôt des observations d'un intérêt plus étendu que celles qui nous occupent ici. En attendant, notons encore quelques rapprochements.

Les vœux, formés par les parents et les proches pour les jeunes époux, sont autant d'hymnes à Dieu. — a Faites, Seigneur , disent le père et la mère de Sara, que ces deux enfants vous bénissent de plus en plus et qu'ils vous offrent le sacrifice de louanges^ pour la santé qu'ils ont reçue de vous, afin que toutes les nations sachent que, dans toute terre, il n'y a point d'autre Dieu que vous. » — « Que le Dieu d'Israël vous bénisse, dit également Gabelus à Tobie, parce que vous êtes le fils d'un homme bon et juste, craignant Dieu et faisant l'aumône! Et que vous voyiez vos fils, et les fils de vos fils jusqu'à la troisième et quatrième génération, et que votre race soit bénie ! »

Toussaint M. , modeste marchand de drap, dont nous connaissons déjà les recommandations der-

\ nières adressées à ses neuf enfants, exprimera le même vœu pour son fils destiné à être l'héritier de sa race : a Je désire que Dieu vous donne une épouse selon son cœur, avec laquelle vous viviez chrétiennement, afin que Dieu sanctifie les en' fants que vous aurez de votre mariage. »

Et ce fils, devenu à son tour père d'une nombreuse famille, remerciera Dieu d'avoir exaucé et réalisé la bénédiction de son père : « Le Seigneur hénit mon mariage, n'ayant eu d'autres vues que de me donner une compagne, pour avoir des enfants et les élever, à Vexemple de mon père, dans l'amour et la crainte de Dieu. »

Le père et la mère de Sara donnent des instructions à leur fille, au moment où elle va les quitter. € Et le père et la mère embrassèrent leur fille ; ils la laissèrent aller, en l'avertissant d'honorer son beau-père et sa belle-mère, d'aimer son mari, de gouverner sa famille, de mettre l'ordre dans sa. maison et de se conserver irréprochable. » Tout est là en quelques traits précis. Le ministère de la femme est de concourir avec son mari au gouvernement de la maison ; or, qu'est ce gouvernement, sinon la mise en pratique de la loi de Dieu ? Nous avons entendu sur ce point les réponses d'un

simple catéchisme de l'ancienne France. Donnons maintenant la parole aux parents qui nous les montrent en action. Nous ne pouvons citer ici de longs textes, mais on trouvera dans un appendice, à la fin de ce volume, des instructions toutes spéciales, données par un père à sa fille au moment de son mariage.

« Appliquez-vous au gouvernement de vostre maison, écrit M'"^ de Chantai à M"« de Toulongeon ; travaillez à cela, et prenez l'habitude et façon de vivre d'une vraie mère de faniille i. » Louise de Castellan tient le même langage à sa fille : « Ma mère me fît une belle remonstrance de prendre bien garde à mes enfans, que j'estois obligée de ce faire, que j'en recevrois de l'honneur et mes enfans du profit : car l'honneur des pères et mères est que leurs enfans soient bien sages et vertueux. N'estant bien instruits ni chastiés, ils viennent en liberté de conscience et ne peuvent faire que mauvaise fin. Elle me dit encore : « Ma fille, je vous recommande vos enfans, faites leur apprendre une vocation; ayant cela et la crainte de Dieu, ils ont assez. Qu'est-ce qui manque à vos frères ? Quand je fus veufve avec tant d'en'

1. Lettre écrite en 1625. Archives de la Visitation d'Annecy.

fajis, je n'avois après Dieu que mes voisins et amis ; car, de parens, je n'en avois -point, vostre père estant de Savoy e, et moy de la haute Provence... Je me recommanday fort à Dieu, et le priay de m'inspirer de bien gouverner mes enfans, estant sortis d'un si bon et si sage père. Que je fus heureuse et plus qu'heureuse d'avoir eu tant d'enfans de luy ! Il estoit venu de rien, et, espérant que mes enf ans suivroient les traces de leur père, je me résolus de faire tout mon pouvoir à les bien gouverner et les élever le mieux possible... ^ »

Combien de mères, devenues veuves, et ayant à maintenir dans la voie droite de nombreux enfants 2, se sont distinguées par des qualités éminentes et par une virilité de caractère, presque audessus de leur sexe ! La Provence n'est pas seule à nous offrir de précieux monuments de la vie du foyer. Nous en trouvons aussi en Champagne. Voici ce qu'écrivait en juillet 1662, dans son Livre domestique , Jeanne Le Duc , fille de Pierre Le Duc, écuyer, seigneur de Compertrix, et de Marie

1, Une famille au XVI' siècle, p. 122-127.

2. Voir ci-dessous, chap. VII, par quelles clauses insérées dans leurs testaments les pères de famille faisaient à

eurs enfants une loi de respecter leur mère et de lui obéir.

ET SON GOUVEriNEMENT 143

de Bar, et qui avait épousé le 25 novembre 1630 Gilles Hennequin, écuyer, seigneur de La Motte et de Cramant, conseiller du Roi, et président au grenier à sel, de Ghâlons sur-Marne ' :

« Je suis demeurée veuve le 10 février 1661 avec cinq enfants, sans aucun secours humain, dans le plus pitoyable état où puisse être réduite, en un moment, une femme qui avait été trente ans fort heureuse. Mais Celui qui m'avait donné ce bien, sans me le faire connaître au point où je pouvais le posséder, et qui m'a .frappée par ce cruel coup de séparation, m'a aussi soutenue et protégée par une providence divine et par une bonté paternelle que je ne mérite pas.

a J'adore ses ordres sacrés, je consens à tout ce qu'il lui plaira de faire de moy et de la famille qu'il me fait l'honneur de me confier. Je ne veux autre protection pour eux et pour moi que la sienne. J'espéreray en Dieu seul, et je prie mes enfants de se tenir fermes sous cet asile, sans murmurer des fausses apparences de bien qu'ils verront aux autres ; mais qu'ils attendent avec patience le temps du bonheur que Dieu a ordonné pour eux. Je les prie aussi de croire à une grâce que

1. Cette famille a donné plusieurs de ses membres au Parleqient de Paris.

Dieu me fait; elle n'est pas commune, et il m'inspire de la dire dans le plus sincère de mon âme : c'est que je les aime également tous avec tendresse, quoiqu'il semble qu'elle ne paraisse pas pour ceux que je veux mettre à leur devoir; mais Dieu le veut! »

Une femme qui sait gouverner sa maison est un trésor au-dessus de tous les trésors. Charles Barcilon de Carpentras en est bien convaincu. Il vient de se marier, et, en tête de son Livre de raison qu'il a commencé le l^"' juillet 1700, dressant l'inventaire de ce que sa femme lui apporte en ménage, il écrit : « Droits et biens de demoiselle Anne-Marie Bremond, ma, femme, dont la personne vaut mieux que tous les biens. » Avant lui, la Bible avait dit : « Qui trouvera la femme forte? Les pays reculés n'ont rien de si précieux... » Antoine de Courtois est d'une éloquence presque sublime, quand il en parle à ses enfants : « C'est le comble de la sagesse humaine. Celui qui a fait le meilleur choix possible a donné la plus haute preuve de prudence, et s'est assuré la plus grande garantie de véritable félicité. Il aura un jour la reconnaissance de ses enfants et sera béni par toute sa postérité. »

Veut-on voir à l'œuvre la mère de famille, ainsi formée par la Bible? Ne trouvera-t-on pas autant de charme que de profit à contempler le gouvernement d'une maison, tel qu'il était autrefois pratiqué selon la coutume, surtout dans les familles objets de nos études i? Nous allons citer, non plus des textes anciens, mais un témoignage moderne. M. de Lamartine avait fait pour tous les siens quelques extraits d'un journal manuscrit, que sa mère avait pris l'habitude de rédiger comme un examen journalier de conscience, et qu'elle avait continué de 1801 à 1829. Plus tard, il consentit à les livrer au pubhc, et l'ouvrage a paru après sa mort 2.

Mme de Lamartine vit retirée à la campagne, en Bourgogne. Sa dot est des plus modiques; son mari n'a qu'un modeste patrimoine, la petite terre de Milly, qui ne donnait alors que deux à trois mille francs de rente , et avec cela il faut élever de nombreux enfants.

1. Rapprocher des détails qu'on va lire les deux chapitres des Mémoires de la mère de Chaugy sur la vie et les vertus de sainte F. de Chantai, intitulés : o De sa demeure à la campagne, où elle prend tous les soins domestiques. — Comme elle se comporta en son ménage, et le bon ordre qu'elle mit en sa maison. »

2. Lamartine, Le Manuacrit de ma mère, avec commentaires, prologue et épilogue; Paris. Hachette, 1873.

« La volonté de Dieu soit faite ! écrit-elle. G'est^ bien petit, mais c'est assez grand, si nous savons y proportionner nos désirs et nos habitudes. Le bonheur est en nous ; nous n'en aurions pas da^^ vantage, en étendant les limites de nos prés et de nosjdgnfîs. Le bonheur ne se mesure pas à l'arpent, comme la terre ; il se mesure à la résignation du cœur ; car Dieu a voulu que le pauvre en ait autant que le riche, afin que Tun et l'autre ne songeassent à le demander à un autre qu'à lui, d — « J'ai assisté aujourd'hui, 5 février 1805, à une prise d'habit de religieuse hospitalière, à l'hôpital de Mâcon. On leur a fait un discours, on leur a dit qu'elles embrassaient pour la vie un état de pénitence et de mortification, on leur a mis une couronne d'épines sur la tête. J'ai beaucoup admiré leur dévouement; mais j'ai réfléchi que l'état d'une mère de famille, si elle remplit ses devoirs, peut approcher de celui-là. On ne pense point assez, quand on se marie, qu'on fait aussi vœu de pauvreté, puisqu'on remet sa fortune enjre les maii^s de son mari, et qu'on ne peut disposer que de ce qu'il nous permet de dépenser. On fait vœu I d'obéissance à son mari et vœu de chasteté, en ce qu'il n'est pas permis de chercher à plaire à aucun autre homme. L'on se voue aussi à l'exercice de la

charité vis-à-vis de son mari, de ses enfants et de ses domestiques, à l'obligation de les soigner dans leurs maladies, de les instruire autant qu'on le peut et de donner de sages conseils. Je n ai donc rien à envier aux hospitalières; je dois tâcher de remplir fidèlement mes devoirs tout aussi difficiles que les leurs, et peut-être davantage en ce qu'on n'y est point engagé par l'exemple, mais au contraire que tout tend à vous en distraire. Ces réflexions m'ont fait grand bien à l'âme; j'ai renouvelé mes vœux devant Dieu, et je le prie de me faire la grâce d'y être fidèle ' . »

Son mari et elle n'ont qu'un cœur et qu'une âme; et elle se sent heureuse dans l'accomplissement de ses devoirs. <;< — 6 mars 1804. — C'est l'anniversaire de mon mariage. Il y a aujourd'hui quatorze ans que j'ai eu le bonheur d'épouser un homme selon le cœur de Dieu. Je le savais bien aimable, mais je ne le savais pas si parfait. Il n'a pour défaut que les scrupules de l'honneur et une probité qui prend ombrage de la moindre indélicatesse ; mais c'est un bien beau défaut. Il ne vit que pour moi et pour ses enfants. Il a souvent bien des soucis, pour une si nombreuse famille, avec

une si étroite fortune. Ah! c'est à moi de le soulager, et à la Providence de nous assister. Je me fie à elle. Cette confiance est ma seule vertu; pour tout le reste, je suis bien imparfaite i. »

Ses enfants! voilà les objets constants de ses pensées, de ses prières, de ses examens de conscience. Elle nous parle beaucoup de son fils : « Die^i le rende sage et chrétien! Puisset-il aimer ce que j'aime dans les croyances qui me donnent la paix ici-bas et la vraie immortalité en perspective ! » Lorsqu'elle doit le corriger de ses défauts, elle comprend chaque jour davantage quelle force d'en haut est nécessaire pour faire une éducation. « Mon Dieu ! qu'il est difficile de faire un homme ! » Elle travaille à le défendre contre les erreurs qui vont l'assaillir dans le monde : « J'ai connu ces fameux philosophes dans ma jeunesse. Faites, ô mon Dieu, qu'il ne leur ressemble pas! Je lui fais de bien fermes représentations sur le danger de ces idées... Une fois qu'une mère a mis au monde un fils, et qu'elle lui a inculqué sa propre foi, que peut-elle? sinon mettre toujours sa laible main entre le flambeau de cette foi et le vent du siècle qui veut l'éteindre... ^. »

Elle nous initie à ses efforts, elle nous retrace son existence quotidienne. « Je vais à la messe tous les jours à sept heures, avec mes enfants. Nous déjeunons ensuite; puis quelques soins du ménage; puis le travail, en lisant tour à tour la Bible, ma leçon de grammaire et l'histoire de France, toujours en travaillant... Dès que je suis un peu tranquille avec mes enfants quelque part, c'est toujours le plan ordinaire de notre vie... Mon grand objet est de leur inspirer beaucoup de piété et de les occuper beaucoup ' . »

Le 5 septembre 1802, elle écrit : « Nous venons^ d'étabhr chez nous la prière en commun. C'est un usage bien touchant et bien uT;ile, si l'on veut que sa maison soit, suivant l'expression de l'Écriture, une maison de frères. Rien ne relève autant l'esprit des serviteurs que cette communion quotidienne avec leurs maîtres par la prière et par l'hu- , miliation devant Dieu, qui ne connaît ni grands et petits. Cela est bien bon aussi pour les maîtres qui sont ainsi rappelés à l'égalité chrétienne avec leurs inférieurs selon le monde; et cela accoutume les ) enfants à penser à leur vrai père qu'ils ne voient pas, mais à qui l'on s'adresse ainsi avec respect et avec confiance. »

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En commençant son journal, après quelques années de mariage , elle était effrayée d'avoir à diriger toute une maison. « L'éducation de mes enfants ne sera pas une petite tâche; j'ai en outre six domestiques à gouverner. Mon Dieu! comme j'ai besoin de votre secours! » Plus tard, elle nous apprend comment elle remplit les devoirs de ce gouvernement. Non contente de la prière en commun, elle instruit elle-même ses domestiques, elle leur lit V Évangile médité. Elle suit l'exemple de Mme de Chantai qui se consacrait à ce soin, lorsqu'elle vivait dans le monde. Elle fait ce que les parents ne négligeaient jamais de recommander à leurs enfants, au sujet 'des preuves d'intérêt et d'affection à donner aux serviteurs. « Ayez soin de vos domestiques dans leurs maladies, disait Madeleine d'Aguesseau à son fils, allez les voir vous-même, c'est une charité que vous leur devez... S'ils ignflr rent lareligion, faites-la leur apprendre, dès qu'ils seront chez vous. Facilitez-leur tous les moyens de s'instruire eFdecultiver ce qu'ils auront appris... N'oubliez pas leur famille, s'ils en ont une, après leur mort. A l'égard de ceux qui vous auront servi, regardez-vous comme chargé d'eux; donnez-leur de quoi s'établir, et placez-les de manière que rien ne manque pour leur nécessaire; assis-

tcz-les dans la suite de leur vie selon leurs besoins '. » ,

— « Ma mère, ajoute M. de Lamartine, parlait et écrivait avec cette simplicité sobre, claire, limpide, d'une personne qui ne se recherche jamais elle-même, et qui ne demande aux mots que de rendre avec justesse sa pensée, comme elle ne demandait à ses vêtements que de la vêtir et non de la parer. »

Combien de fois n'avons-nous pas fait la même observation au sujet de tous ces modèles du bien qui se reproduisent sous nos yeux, avec une si frappante ressemblance ! Un trait commun les caractérise : ils sont simples comme les vérités qu'ils nous enseignent. Les âmes chez eux sont en quelque sorte comme du cristal de roche ; elles en ont

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