‹ La vie domestiqueChapitre 41 sur 106 · D'Aguesseau, Réflexions sur Jésus-Christ, p · texte numérisé non relu

D'Aguesseau, Réflexions sur Jésus-Christ, p

Au XVI* siècle, Du Vair avait dit de même : « Avec l'innocence du cœur vient le droit jugement '. » Par contraire, la corruption du cœur produit les idées fausses, et M. de Bonald a bien jugé le xviii^ siècle dans cette brève formule : c( Une conduite déréglée aiguise l'esprit et fausse le jugement. »

Le tableau que vient de nous offrir la femme au foyer domestique pourrait être déroulé successivement, de la sorte, dans ses diverses parties et dans ses divers personnages. Après la mère, il y aurait à montrer le père et les enfants, obéissant au même esprit, ayant ces mœurs toutes pleines de l'inspiration de la Bible ; mais nous avons déjà retracé ce tableau, et nous avons produit à cet égard une moisson de textes. En voici un que nous détachons d'un livre récent, et dans lequel un de nos contemporains, le poète national de la Provence, a voulu faire revivre la figure de son vénérable père et en même temps nous dire tout ce qu'il doit aux principes et à la tradition sous l'égide desquels il a été élevé.

M. Frédéric Mistral nous fait admirer à son foyer la coutume domestique des fortes races ru-

l. Du Vairj Œuvres complètes, édit. de 1636, p. 172-173.

raies qui fondèrent les libertés des vieilles communes du midi de la France, et qui leur donnèrent les moyens de s'organiser, de s'administrer et de se gouverner en paix pendant de longs siècles 1 :

a Un homme ne se forme pas tout seul, et la race dont il sort, comme le milieu où il vit, lui apportent leurs diverses influences.

« Je suis né à Maillane, village du pays d'Arles, comptant une quinzaine de cents âmes, et situé au centre d'une vaste plaine barrée au midi par les Alpilles bleues.

« Mes parents habitaient la campagne et exploitaient eux-mêmes leur bien patrimonial... Mon pauvre père, — je l'ai perdu en 1855 dans ses quatre-vingt-quatre ans, — était ce qu'on appelle un homme du vieux temps... Mon enfance première se passa à la ferme, en compagnie de laboureurs, de faucheurs et de pâtres. Je me souviens toujours de cette époque avec délices. Chaque saison renouvelait la série des travaux. Le labour, les semailles, la tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le dépicage, les vendanges et la cueil-

1, Les Familles, t. I, cliap. ïv et v.

lette des olives, déployaient à ma vue les actes majestueux de la vie rustique, éternellement dure, mais éternellement honnête, salubre, indépendante et calme. Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois, de journaliers, allaient et venaient dans les terres du mas \ avec la houe ou le râteau, ou bien la fourche sur l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles comme dans les peintures de Léopold Robert. Mon vénérable père les dominait tous par la taille, par le sens comme aussi par la noblesse. C'était un grand et beau vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement, bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul. Engagé volontaire pour défendre la France pendant la révolution, il se plaisait le soir à raconter ses vieilles guerres. Sous la Terreur, il avait creusé un souterrain pour cacher les suspects, et, tant qu'avaient duré les discordes civiles, il avait abrité les proscrits fugitifs, de quelque parti qu'ils fussent...

« Mon père avait une foi profonde. Le soir, en été comme en hiver, il faisait à haute voix la prière pour tous, et puis, quand les veillées deve-

1. Mot qui signifie maison rustique, ferme, métairie, et qui est surtout usité dans rarrondissement d'Arles et dans le Languedoc.

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liaient longues, il lisait l'Évangile à ses enfants et domestiques. Fidèle aux vieux usages, il célébrait avec pompe la fête de Noël, et, lorsque pieusement il avait béni la bûche, il nous parlait des ancêtres, il louait leurs actions et il priait pour eux. Lui, quelque temps qu'il fit, il était toujours content; et si, parfois, il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit des pluies torrentielles : « Bonnes gens, leur disait-il, Celui qui est là-haut sait fort-bien ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut. »

G II avait toute sa vie travaillé et épargné ; mais sa table, comme sa bourse, était ouverte à tout venant; et, lorsque devant lui on parlait de quelqu'un, il demandait toujours si c'était un travailleur, et si on répondait oui : « Alors, c'est un honnête homme, je suis son ami, » disait-il.

« Il fit la mort d'un patriarche. Après qu'il eut p reçu les derniers sacrements, toute la maisonnée y nous pleurions autour du lit : k

« Mes enfants, nous dit-il, allez! Moi je m'en vais, et je rends grâces à Dieu pour tout ce que je ; lui dois, ma longue vie et mon labeur qui a été béni. »

« Et il rendit son âme à Dieu.

a Tel était l'homme fort, et naturel et doux, aux

pieds duquel je passai mon enfance et mon adolescence ^ »

• Nous prions nos lecteurs de rapprocher de ce beau portrait celui que Louis Racine nous a laissé de son père. Les situations et les temps n'ont aucun rapport entre eux ; et cependant nous sommes toujours et de plus en plus frappé de retrouver les mêmes mœurs.

... « Fils et père à la fois, je remplis un de mes devoirs envers vous, mon cher fils, puisque je mets devant vos yeux celai qui... doit être votre modèle... Maintenant qu'à ces Mémoires je suis en état d'ajouter un recueil de ses lettres, et qu'au lieu de vous parler de lui, je puis vous le faire parler lui-même, j'espère que cet ouvrage, que j'ai fait pour vous, produira en vous les effets que j'en attends...

« Vous ne pourrez sentir que dans quelque temps le mérite de ses lettres à Boileau et de celles de Boileau. Ne soyez donc occupé que de ses dernières lettres qui, quoique simplement écrites, sont plus capables de former votre cœur, parc©

1. Frédéric Mistral, Les Iles d'or (Lis Isolo d'or); Avignon, Eoumanille, 1876; préface traduite en français, p. 3-13.

lis LE FOYER DOMESTIQUE

qu'elles vous dévoileront le sien. C'est un père qui écrit à son fils comme à un ami. Quelle attention, sans qu'elle ait rien d'affecté, pour le rappeler à ce qu'il doit à Dieu, à sa mère et à ses sœurs! Avec quelle douceur il fait des réprimandes, quand il est obligé d'en faire! Avec quelle modestie il donne des avis! Avec quelle franchise il lui parle de la médiocrité de sa fortune! Avec quelle simplicité il lui rend compte de tout ce qui se passe dans son ménage ! Et gardez-vous bien de rougir, quand vous l'entendrez souvent répéter les noms de Babet, Fanchon, Madelon, Nanette, mes sœurs; apprenez, au contraire, en quoi il est estimable.

« Quand vous l'aurez connu dans sa famille, vous le goûterez mieux, lorsque vous viendrez à le connaître sur le Parnasse; vous saurez pourquoi ses vers sont toujours pleins de sentiment.

« Plutarque a déjà pu vous apprendre que Caton l'Ancien préférait la gloire d'être bon mari à celle d'être grand sénateur, et qu'il quittait les affaires les plus importantes, pour aller voir sa femme remuer et emmaillotter son enfant. Cette sensibilité antique n'est-elle plus dans nos mœurs, et trouvons-nous qu'il soit honteux d'avoir du cœur? Celui dont on vous a dit tant de fois, et trop souvent peut-être, que vous deviez ressusciter le nom,

n'était jamais si content que quand, libre de quitter la cour, où il trouva dans les premières années de sa vie de si grands agréments, il pouvait venir passer quelques jours avec nous. En présence même des étrangers, il osait être père, il était de tous nos jeux, et je me souviens (je le puis écrire, puisque c'est à vous que j'écris), je me souviens de processions dans lesquelles mes sœurs étaient le clergé, où j'étais le curé, et où l'auteur d'At/ialie chantant avec nous portait la croix.

« C'était une simplicité de mœurs si admirable qu'en copiant pour vous ses lettres, je verse à tous moments des larmes, parce qu'il me communique la tendresse dont il était rempli...

a II revenait un jour de Versailles , lorsqu'un écuyer de M. le Duc vint lui dire qu'on l'attendait à dîner à l'hôtel de Condé. ce Je n'aurai point l'hont neur d'y aller, lui répondit- il ; il y a plus de huijours que je n'ai vu ma femme et mes enfants, qui se font une fête de manger aujourd'hui avec moi une très-belle carpe; je ne puis me dispenser de dîner avec eux. » L'écuyer lui représenta qu'une compagnie nombreuse, invitée au repas de M. le Duc, se faisait aussi une fête de l'avoir, et que le prince serait mortifié s'il ne venait pas. Une personne de la cour, qui m'a raconté la chose, m'a

assuré que mon père fit apporter la carpe, qui était d'environ un écu, et que, la montrant à l'écuyer, il lui dit : « Jugez vous-même si je puis me dispenser de dîner avec ces pauvres enfants, qui ont voulu me régaler aujourd'hui et n'auraient plus de plaisir s'ils mangeaient ce plat sans moi. Je vous prie de faire valoir cette raison à Son Altesse sérénissime. » L'écuyer la rapporta fidèlement, et l'éloge qu'il fit de la carpe devint l'éloge de la bonté de mon père, qui se croyait obligé de la manger en famille. Quand un homme a mérité qu'on admire son caractère dans ces petites choses , il est permis de les rapporter , en disant ce que Tacite disait de son beau -père : Bonum virum facile crederes, magnum libenter....

a On peut bien assurer que mon père n'a jamais rougi de l'Évangile. Chef de famille, il se croyait obligé à une plus grande régularité. Il n'allait jamais aux spectacles, et ne parlait devant ses enfants ni de comédie, ni de tragédie profane. A la prière qu'il faisait tous les soirs au milieu d'eux et de ses domestiques, quand il était à Paris, il ajolitait la lecture de l'Évangile du jour, que souvent il expliquait lui-même par une courte exhortation proportionnée à la portée de ses auditeurs, et pro-

ET SON GOUVERNEMENT IGl

noncée avec cette âme qu'il mettait dans tout ce qu'il disait,

« Pour occuper de lectures pieuses M. de Seignelay malade, il allait lui lire les psaumes. Cette lecture le mettait dans une espèce d'enthousiasme, et il faisait sur-le-champ une paraphrase du psaume. J'ai entendu dire à M. l'abbé Renaudot, un de ses auditeurs, que cette paraphrase leur faisait sentir toute la beauté de la sainte Écriture et les enlevait 1. »

Racine avait la simplicité qui toujours et partout a distingué les grands hommes ; il était simple comme les plus illustres de ses contemporains, qui, élevés sous l'mfluence de la réforme morale inaugurée par les exemples de Louis XIII, donnèrent à la première moitié du règne de Louis XIV une gloire suivie, hélas ! d'un si funeste renversement de la tradition. R.ien de plus intéressant que de trouver -^îes vieilles mœurs, au fond des provinces, en plein xviii^ siècle. Elles continuaient à s'y maintenir, parce qu'elles y étaient identifiées à des races profondément implantées dans le sol,

1. Mémoires sur la vie et les ouvrages de Jean Racine, par Louis Racine, publiés en iête des Œuvres de Jean Racine; Paris, Didot, 1864, p. 1, 25 et 27.

et que le mal y rencontrait encore des barrières.

Un bourgeois de Toulon écrit, en 1743 : « Mon bon père est décédé le 9 août. Il était bon parent, bon ami, bon citoyen, d'une simplicité dans sa façon de vivre et d'une modestie infiniment rares. On trouvait en lui une prudence et une discrétion sans égale, une supériorité .de raison admirable, un grand fonds de jugement, beaucoup de pénétration, de netteté et de présence d'esprit. C'était l'homme du conseil le plus solide qu'il y eût dans la ville, où il fut généralement regretté. Tous les honnêtes gens donnèrent des larmes à sa perte, il fut surtout comblé de bénédictions par le peuple qui est toujours appréciateur du vrai mérite ^ »

Il est impossible de n'être pas frappé de tout ce qu'il y a de clarté dans ces lignes si simplement écrites, au courant de la plume, et qui cependant présentent une si juste et si exacte analyse des qualités de celui auquel elles sont consacrées. Leur auteur avait certainement dans l'esprit des idées et toute une tradition dont il semble ne plus rester trace aujourd'hui. D'Aguesseau est un lettré, un philosophe, un métaphysicien, et, lorsqu'il nous parle de son père, il met un art merveilleux

1. Livre de raison de J.-B. Laugier, bourgeois de Toulon' commencé en 1743 et continuant celui de J. -Claude Laugier.

à nous décrire les diverses parties de l'homme, à nous faire admirer en lui l'époux, le père, le maître, l'ami, et surtout le chrétien, pour arriver à nous mieux faire comprendre ce qu'était le citoyen, et à nous dire que l'humilité de sa foi ne l'empêchait pas d'avoir « l'âme robuste d'un vérir table Romain. » Mais ce bourgeois de Toulon écrit sans se donner la peine de chercher la formule de sa pensée ; et il réussit à nous rendre sensibles les vertus qui, s'étendant du foyer à la cité, de la vie privée à la vie publique, créent les fortes mœurs, les solides institutions, les vraies libertés.

Enfin, il faut rapprocher de ces traits, que nous empruntons à quelques documents de famille, ceux sous lesquels Olivier de Serres nous retrace l'organisation du travail , dans le ménage des champs, l'office et l'œuvre du père de famille, propriétaire foncier, ayant à gouverner ses enfants, ses serviteurs et ses ouvriers, à garder la paix autour de lui, et à défendre l'ordre public dans son pays. Nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici en entier cet admirable chapitre, placé en tête d'un livre de science agricole du xvie siècle, comme un résumé complet et, on peut le dire, parfait de la tradition appliquée à la vie rurael.

Tout y est biblique, le fond, la forme, les idées, les préceptes, les règles à suivre. On y voit le père de famille « s'estudiant à se rendre digne de sa charge, afin que sçachant bien commander ceux qu'il a sous soi, il en puisse tirer l'obéissance nécessaire, » et, a accompagné d'une sage et vertueuse femme, telle qu'elle est descrite par Salomon, poliçant sa maison, instruisant ses enfans dans la crainte de Dieu, ses serviteurs aussi, afin que, avec la révérence due, chacun fasse sa charge sans bruit, vivant honnestement et religieusement, sagement se comportant avec ses voisins i. »

11 y a lieu aussi de demander à un publiciste du xvi« siècle, à un précurseur de Montesquieu, Jean Bodin, comment il définit la famille et l'État. « Le mesnage, dira-t-il, est un droit gouvernement de plusieurs subjects sous l'obéissance d'un chef de famille. — La respublique est un droit gou' vernement de plusieurs mesnages et de ce qui leur est commun avec puissance souveraine. » Et il ajoutera : « Il est impossible que la respublique vaille rien, si les familles qui sont les pilliers d'icelle so7it mal foïidées 2. »

1. Théâtre d'agriculture et mesnage des champs; liv, I, chap. vr, « De l'office du père de famille envers ses domesr tiques et ses voisins... »

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