CHAPITRE VI
UN MAITRE ET UN ÉLÈVE DANS l'aNCIENNE SOCIÉTÉ.
Ce que nous venons d'étudier dans la famille, voyons-le aussi en action à l'école. Un exemple va nous dire combien l'enseignement scolaire s'inspirait directement de la Bible, et sous quelle forme les préceptes sur les devoirs étaient gravés dans l'esprit des enfants.
M. Saint-Marc-Girardin nous a laissé, au sujet de la Bible, des souvenirs de son professorat. Le récit est charmant, et nous en noterons quelques traits, bien qu'il soit beaucoup au-dessus de la sphère à laquelle appartient le texte que nous allons citer.
Un jour, dans un de ses cours de Sorbonne, il fut conduit à commenter le chapitre V du livre des Proverbes. L'auditoire, dit-il, n'était guère approprié à la leçon. A propos de l'éducation, il fallait
parler de l'innocence des mœurs à une jeunesse émancipée ; il y avait à faire écouter et même applaudir par elle les principes , les maximes, les règles de la sagesse, et tout ce qui constitue la vertu. La Bible était en cause; elle eut ce jour-là pleine victoire.
Le professeur lut ce qui suit : « Mon fils, prête ton oreille aux conseils de la prudence ; aime la règle, et pratique-la de cœur et de bouche. Défietoi de la ruse des femmes perdues. Les lèvres de la courtisane distillent le miel, et sa parole est plus douce et plus brillante que l'huile ; mais attends un peu , bientôt vient l'amertume de l'absinthe, îse la suis pas, ses pieds vont à la mort et ses pas descendent dans l'enfer. Elle ne marche pas vers la vie et le jour. Sa marche est tortueuse et obscure. Mon fils, écoute-moi, mon fils, ferme l'oreille à sa voix ; ne mets point le pied sur le seuil de sa maison, ne livre pas ton honneur aux étrangers, ne donne pas ta jeunesse en proie aux méchants. » — « Quel verset! disais-je aux jeunes gens qui m'écoûtaient. L'honneur ! et non-seulement l'honneur tel qu'on l'entend dans le monde honnête, mais l'honneur de la jeunesse, plus pur et plus déhcat qu'aucun autre, et qui ressemble à l'innocence ! Et à côté de votre honneur, qu'il ne faut pas livrer
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aux étrangers, les années de votre jeunesse qu'il ne faut pas non plus donner en proie aux méchants ; car c'est votre patrimoine, et votre âge mûr ne récoltera que ce qu'aura semé votre jeunesse. Défendez donc, défendez votre nom et votre temps... Mais comment me défendre, comment me sauver? dites-vous. Écoutez la parole du salut : « Buvez de l'eau de votre citerne, et n'allez pas aux puits étrangers ; » c'est-à-dire ne quittez pas votre famille, non son séjour, mais son esprit ; aimez la vie domestique, et, une fois marié avec la femme que vous avez choisie pour compagne, qu'elle vous soit toujours chère et sacrée, que son amour soit votre joie et son honneur... »
M. Saint-Marc- Girardin ajoute qu'en avançant dans sa lecture et son commentaire, il sentait son jeune auditoire de plus en plus gagné et entraîné, « tant il y a dans les Livres saints de vérité et de poésie en même temps , tant cette poésie de la Bible s'adresse bien à rame et au cœur des jeunes gens , en leur donnant l'avertissement le plus approprié à leur âge, sous la forme la plus appropriée à leur imagination ' . »
Et maintenant, rapprochons de cette scène sco-
1. Saint-Marc-Girardin, J. -Jacques Rousseau, sa vie et ses ouvrages. — Revue des Deu.v-Mondes, 15 décembre 1851.
laire du xix' siècle une autre du commencement du xvIII^ Nous ne sommes plus à Paris, au milieu déjeunes gens pour lesquels une étude des Proverbes de Saloraon devait paraître chose extraordinaire ; nous nous trouvons dans une petite ville de la Provence, à Manosque , et sous le régime de la tradition.
Un maître enseigne à un enfant les premiers éléments des connaissances humaines. C'est un religieux, et son nom de famille ne manque pas d'illustration. Un de ses devanciers a eu l'honneur d'être un des fondateurs de l'Académie française. « Lorsque du cénacle familier assemblé chez Conrard, dit un érudit de notre temps, sortit l'Académie française, François d'Arbaud de Porchères figura au nombre des premiers quarante. Élève et parent de Malherbe, il s'était adonné au lyrisme sacré, et ce dernier dont la voix rauque et franche n'épargnait personne, qui n'avouait même pour siens que deux ou trois de ses disciples, l'avait estimé assez pour lui léguer la moitié de ses livres, en le chargeant de recueillir ses œuvres qui nous sont parvenues par cette main filiale K t> Tout
1. L. de Berluc-Pérussis, Revue de Marseille et de Provence, 1EG5, p. 339.
François d'Arbaud de Porchères était né k Brignoles en
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autre et bien plus modeste était la mission que remplissait à Manosque, il y a cent cinquante ans, Jean-François de Porchères. Il était du nombre de ces prêtres dévoués qui se faisaient volontiers, comme professeurs, les auxiliaires des familles, pour l'éducation et l'instruction de la jeunesse. Son rôle était simplement d'enseigner à un élève, appelé Pierre Verdet, l'art de la numération. Le manuscrit de ce dernier, contenant des formules propres à se fixer dans sa mémoire, porte le titre de Livre de comptes. La partie pédagogique n'a rien qui mérite de nous occuper, mais une scène morale qui lui donne son intérêt va mettre en relief sous nos yeux la tradition et l'esprit de la Bible. Le jeune Verdet tient la plume; son professeur lui dicte à la fois ce qu'il doit savoir et ce qu'il doit croire. Le préambule est à citer.
a Ce Livre de comptes a été commencé le 8 mars de cette année 1128 et a été fini ce jour d'hui du mois de novembre de la même année., par Pierre Verdet de cette ville de Manosque,
1590. Reçu à l'Académie française dès 1G34, mais s'étant retiré en Bourgogne quatre ans après, il fut remplacé par Patru en 1640.
enseigné par le R. Jean-François d'Arhaud de Porchères, religieux observantin.
« Dieu lui fasse la grâce cVen faire son profit ! Puisse-t-il faire bon usage des instructions et bons enseignements, des fréquentes leçons ciuc je lui ai donnés, afin que mes peines ne soient pas inutiles dans la suite! »
Telles sont les lignes que Jean-François d'Arbaud de Porchères fait écrire à Pierre Yerdet à la première page du registre. Voici maintenant celles qui le clôturent et qui sont le couronnement de l'instruction donnée.
« Mon très-cher enfant,
« Faites attention à cette leçon que je vais vous « faire écrire pour votre bien. Gravez-la dans votre « mémoire, lisez-la très-souvent et portez-la même « sur vous ; car, si vous prétendez faire quelque « progrès dans la science que vous avez apprise « avec moi , vous devez être convaincu , avant « toutes choses, que le véritable savoir, comme le « dit le sage Salomon, a pour principe la crainte « de Dieu.
« Après avoir posé pour premier fondement a qu'il faut avant tout craindre le Seigneur, j'en
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0 ajouterai un second : c'est qu'il faut porter le a respect dû à ceux qui vous ont donné la vie. Là « est un des plus importants avis que je puisse « vous donner. Soyez attentif à recevoir les ins- « tructions de vos parents , exact à l'obéissance « que vous êtes tenu de rendre à tous leurs com- « mandements. Par ce moyen, vous vous attirerez «les grâces et les bénédictions de Dieu, et vous « mériterez devant les hommes une couronne « d'honneur. Cette obéissance vous sera une pac rure infiniment plus éclatante que ne le sont les a perles et les diamants.
« Mais, autant vous devez être prompt à suivre « les commandements de ceux auxquels Dieu et la « nature vous ont soumis, autant vous le devez « être à rejeter les mauvais conseils de ceux qui, « par flatterie, vous feraient tomber dans un abîme « de confusion. Si donc certains esprits, aban- « donnés de Dieu, tâchaient de vous corrompre par « de fausses promesses et par d'artificieux dis- « cours, gardez-vous bien d'ajouter foi à leurs pa- « rôles trompeuses ; n'ayez aucune société, ni au- « cune union avec les âmes impies, éloignez-vous « de leurs voies, et défiez-vous toujours du poison « qu'elles vous présentent.
« Celui qui s'engage dans la compagnie des mé*
a chants périt avec les méchants. Les cruels et « les fourbes n'arriveront point jusqu'au milieu « de la vie que Dieu leur avait préparée.
« Mes conseils vous découvrent les périls où « vous exposeraient les compagnies dangereuses. « Evitez aussi promptement celles-ci que l'oiseau « fuit le piège qu'il a vu tendre pour le prendre. « N'attendez pas de reconnaître l'utilité des avis « que je vous donne, lorsque vous ne pourriez « plus en profiter et que vous seriez plongé dans « les malheurs où les hommes de mauvaise vie « précipitent ceux qui les suivent. Rappelez -vous « ce qu'a dit sur ce sujet le Roi-prophète : « Un « abîme en appelle un autre. »
« La correction de vos mœurs, mon cher en- « fant, dépend de la docilité que vous apporterez « à suivre mes enseignements. J'ai fait de ma part (( tout ce qui m'a été possible pour vous inspirer « l'esprit de Dieu et une sainte ambition de faire ec votre fortune en ce monde, avec droiture et « sans fraude, en n'épargnant jamais vos soins et c( vos peines, afin d'acquérir l'amitié d'un chacun, « en gardant une soumission mesurée et une par- « faite obéissance, lorsque vous y serez obligé ; (( car l'obéissance vaut mieux que les plus grands « biens. Par elle, vous éviterez l'oisiveté qui est
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« le principe de tous les malheurs auxquels vous « serez exposé. Le Seigneur vous dit par la bouche « du Sage que le serviteur inutile sera jeté dans les « ténèbres extérieures.
« Donc, puisque vous avez le bonheur de pos- « séder par mes soins ce bel art de l'arithmétique « et aussi celui de bien écrire, suivez les conseils « de V Ecclésiastique qui nous dit que, lorsque « nous avons un talent, il ne faut pas négliger d'en « faire usage.
« Ne vous élevez jamais plus haut et n'entre- « prenez jamais rien que vous ne vous en jugiez a capable. Ne souhaitez jamais de grands biens : il « suffit que vous ayez de quoi passer honnêtement « votre vie ; car ce ne sont pas les richesses qui € font la félicité de l'homme, et souvent, au con- « traire, elles attirent sur lui toute sorte de cha- « grins et de malheurs.
0 Enfin, mon très-cher enfant, le soin que j'ai mis « jusques au jour d'hui à vous instruire serait inu- « tile, s'il y avait un jour de votre vie où vous pusc slez perdre le souvenir de mes préceptes. C'est « pourquoi je vous exhorte de nouveau à les con- « server éternellement. Votre intérêt est du reste « aussi un puissant motif pour vous porter à les 0 pratiquer.
« Je VOUS recommande, sur toutes choses, d'être « sensible à la misère des affligés et d'être fidèle « à la vérité. C'est le conseil du Sage : « Miseri- « corcUa et veritas non te deserant. » Ne lais- « sez passer aucune occasion de pratiquer la pre- « mière de ces vertus, et que la seconde se trouve « toujours dans vos paroles. Imprimez-en si fortece ment l'amour dans votre cœur qu'elles ne s'en « effacent jamais. Elles vous attireront les grâces « de Dieu, elles vous rendront agréable à ses yeux, « et elles vous feront acquérir l'amitié et l'approba- « tion des hommes. « Et invenies gratiam et dis- <i ciplinam bonam, coram Deo et hominibus. »
Il était dit autrefois dansions les règlements scolaires : « Les enfants apprendront à craindre 0 et à louer Dieu. Ils seront instruits dans la lec- « ture, récriture et le calcul, et principalement « dans les bonnes mœurs. » Telle était la formule consacrée, et on la trouve partout exactement la même*. Comment était-elle appliquée? La scène et le texte que nous avons sous les yeux nous le disent ; ils traduisent à la fois les préceptes et
1. Voir le règlement général des écoles, promulgué le 12 août 1723 par le grand Frédéric, et qui est encore en vigueur en Prusse.
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la méthode. Le professeur que nous venons d'entendre est un religieux, vivant dans les règles de la perfection évangélique ; et cela ne l'a pas empêché de ne rien négliger, « pour inspirer à son élève, avec l'esprit de Dieu, la sainte ambition de faire fortune en ce monde, avec droiture et sans fraude, par la vertu, par l'application au travail, en se montrant respectueux et obéissant à l'égard de ses supérieurs, et en n'attachant pas son cœur à la richesse. »
Mettons en regard de ces enseignements scolaires ceux qu'Olivier de Serres recommande au père de famille d'adresser à ses serviteurs dans le ménage rural. Li:\i aussi, il s'inspire des Livres sapientiaux.
« Selon la portée de leur esprit, il les exhortera à suivre la vertu et à fuir le vice... Il leur remontrera combien la diligence apporte de profit en toutes actions et spécialement au mesnage, moiennant laquelle plusieurs pauvres personnes ont fait de bonnes maisons, comme au contraire, par négligence, infini nombre de riches familles est tombé en extrême ruine. Sur ce propos, il leur alléguera les beaux dicts des sages : « Que la main du diligent l'enrichit.., et, à l'opposite, que le paresseux ne voulant travailler en hiver mendiera
en esté... » Tels et semblables discours seront les devis ordinaires du sage et prudent père de famille avec ses gens, d'où lui-même prendra instruction pour estre le premier à suivre la vertueuse diligence, de la bouche duquel ne sortira jamais aucune parole blasphématoire, lascive, sotte, ne médisante, afin qu'il soit miroir de toute modestie ^.. »
Voilà la tradition ; c'est ainsi que dans l'atelier, comme dans le foyer et à l'école, la sagesse de la Bible a jusqu'à nos jours instruit les hommes sur la science de la vie.
La civilisation des peuples européens s'est partout produite sous la même influence. Tous ont marché dans la même voie. Un écrivain russe nous dit : « L'éducation en Piussie avait pour principale base le développement du sens moral. Dans les classes aisées, on étudiait l'Écriture sainte, ainsi que les œuvres des écrivains sacrés. L'immoralité des enfants était un opprobre qui rejaillissait sur toute la famille. Aussi voyons-nous que le premier soin des parents était d'inspirer à leurs enfants la morale chrétienne, la crainte de Dieu, la charité envers les pauvres, les veuves et les orphelins,
1. Olivier de Serres, Théâtre d'agriculture et mesnage des chamjps, liv, I, chap. vi.