Avis d'une mère à son fils, p. I-IO
Les pères et les mères bénissaient autrefois leurs enfants avant de mourir; mais, en prévision du cas où ils en»eraient empêchés par la maladie, ils leur donnaient souvent cette bénédiction par écrit dans leur testament. Voir dans les Familles le chapitre intitulé : « La bénédiction paternelle et la vie future. »
de ce qu'a été jusqu'à nos jours la mère chrétienne, élevant ses enfants au nom et sous l'œil de. Dieu, pour les conduire au souverain bien.
Voici maintenant un texte d'un ordre différent. C'est un père qui, avant de quitter la terre, remplit le grand devoir du testament, pour assurer l'avenir de sa famille et de son foyer, et qui, selon la coutume, mêle au règlement qu'il fait de sa succession tout un ensemble de conseils. Ce testament est d'une date assez récente; mais son auteur avait conservé tout l'esprit de la tradition.
« A l'exemple de mes chers père et mère de très-heureuse mémoire, et pour lesquels je conserverai jusqu'à ma mort amour, respect et reconnaissance, je recommande à mes enfants :
« 1° De porter toute leur vie honneur, respect et soumission à leur mère, qui, à juste titre, mérite d'être appelée la meilleure des mères et la plus vertueuse des épouses ;
« 2° D'avoir même respect et soumission envers leurs oncles, dont toute Vambition est de les rendre heureux;
« 3° De conserver parmi eux la paix, l'amitié et la bonne intelligence, dont les avantages im^
menses ont été justement appréciés par ma famille et par moi en particulier ;
« 4° D'avoir constamment la volonté d'être utiles à tout le monde et de ne jamais nuire à personne, précepte d'autant plus facile à suivre qu'il est commandé par toutes les lois divines et humaines et encore par la raison et l'intérêt ;
« 5° De fuir avec soin, la sordide avarice toujours méprisable et toujours méprisée, de fuir avec le même empressement toute profusion et prodigalité , leur observant que celui qui absorbe annuellement son revenu, sans égard aux dépenses accidentelles et imprévues, prend sur son capital, que celui qui ébrèche sa fortune est bientôt forcé de recourir aux emprunts par lesquels on est toujours plus ou moins rapidement conduit à une ruine certaine, et que l'homme ruiné, semblable à un lépreux que tout le monde repousse, a la double douleur de se voir honteusement méprisé et amèrement censuré par tous ceux qui ont connu ses désordres, et particulièrement par ceux qui ont provoqué, excité et même conseillé son inconduite;
a 6° D'être prudents dans les entreprises, patients et résignés dans le malheur, humbles et avisés dans la prospérité, et, par là, imposer
silence à un langage toujours pénible à entendre ;
« 7° De bannir Voisiveté comme la mère de tous vices, et de s'occuper utilement de leurs affairées, en comptant souvent avec eux-mêmes;
« 8° Enfin de rappeler sans cesse à leur mémoire les avis et les conseils de celui qui s'occupa toute sa vie de les rendre heureux^ et qui désire consolider leur bonheur en ce monde et dans l'éteriiité.
Et^ venant à la disposition de mes biens... *. »
Qu'est ce testament? sinon une inspiration directe de celui de Tobie. Entrons dans l'examen d'un point si intéressant, et, sans trop étendre nos citations , voyons une fois de plus quels liens étroits rattachent à la tradition biblique nos anciennes coutumes domestiques.
Le Livre de Tobie a gardé sa forme originale, dans les premiers chapitres de la traduction grecque qui en a été conservée '^.
1. Testament olographe de M. J.-C. P...; notaire, demeurant à A... (Vaucluse); 11 janvrer 1833.
2, M. l'abbé Darras dit sur ce sujet dans le tome III de son Histoire générale de l'Église (Paris, Vives, 1863) :
« Livre des paroles de Tobie, fds de Tobiel^ fils d'Ananiel, fils d'Ariel, fils de Gabaël, de la famille d'Asiel, de la tribu de Nephtali, qui fut enlevé au temps d'Enémessar, roi des Assyriens, à la ville de Thesbé, sa patrie, à droite de Cadès en Galilée, sur la limite de la tribu d'Aser, et qui fut emmené captif.
« Tous les jours de ma vie, j'ai suivi les sentiers de la vérité et de la justice. J'aimais à verser d'abondantes aumônes dans le sein de mes frères et de mes compatriotes, transportés comme moi à Ninive, dans les régions assyriennes. Avant cette catastrophe, alors que j'habitais mon heureuse patrie, la terre dlsraël, quand jeune encore je vis toute la tribu de Nephtali se séparer de Jérusalem, la maison de prédilection entre toutes les tribus, où le Tout-Puissant avait élevé son autel et son
« Le texte original de cet ouvrage ne nous a pas été conservé, et deux principales traductions nous en restent. Saint Jérôme a écrit l'une d'elles en latin sur un exemplaire en langue chaldaïque: c'est celle qui est reproduite dans la Vulgate ; la seconde est une traduction grecque dont l'auteur nous est inconnu. L'antiquité de cette dernière nous est attestée par les citations qu'en ont faites les Pères de l'Église des trois premiers siècles, et leur authenticité est également admise, »
A l'exemple de l'abbé Darras, nous reproduisons ici la version empruntée au texte grec, à cause des plus grands détails qu'elle contient.
temple , quand le peuple révolté sacrifiait aux idoles de Baal et aux veaux d'or idolâtriques, seul de toute ma famille, j'allais à Jérusalem aux jours des grandes solennités prescrites par la loi. Je portais la dîme et les prémices des fruits de mes champs, les toisons de mes troupeaux ; j'en offrais une partie pour les autels du Seigneur, une autre pour l'entretien des lévites, et une troisième pour les pauvres.
« C'était là ce que me recommandait Débora, ma mère; car j'avais perdu mon père, et je fus de bonne heure orphelin. Parvenu à l'âge viril, je pris pour épouse une de mes parentes nommée Anne, et j'en eus un fils que nous appelâmes, ainsi que moi, Tobie... »
Le récit se poursuit de la sorte, et rien n'égale sa simpUcité et son charme. On y voit les Juifs, dans une situation analogue à celle que nous faisait naguère une accumulation de désastres, et Tobie dit à Dieu : « Nous n'avons pas obéi à vos préceptes ; c'est pourquoi vous nous avez livrés au pillage, à la captivité et à la mort, et vous nous avez rendus la fable et le jouet de toutes les nations... » Quanta lui, il apprend de bonne heure à son fils à craindre Dieu et à s'abstenir du péché;
il travaille à ramener ses concitoyens à la pratique des commandements, il partage avec eux ses dernières ressources, leur distribue d'abondantes aumônes, assiste les mourants, ensevelit les morts. Au milieu de ces charités, il devient aveugle et tombe dans l'indigence. Sa femme est obligée, pour le nourrir, de se louer dans un atelier où l'on file la laine. Sa résignation le fait admirer de tous, sa délicatesse est extrême : « Un»jour, les maîtres de ma femme lui donnèrent en surplus de son salaire un jeune chevreau qu'elle amena près de moi. J'entendis les bêlements de l'animal, et je dis à Anne : « D'où vient ce chevreau ? N'aurait-il point été dérobé à ses maîtres? Rendez-le, car il n'est pas permis de profiter du fruit d'un vol. » — « On me l'a donné, » me répondit-elle. — Mais je ne le voulais pas croire, et j'insistais pour que le chevreau fût rendu à son propriétaire. « Vraiment, me dit-elle alors, vos aumônes et vos œuvres de justice vous ont bien servi pour vous montrer si scrupuleux. » Ces reproches me jetèrent dans une tristesse profonde, et je pleurai. «0 mon Dieul disais-je, vous êtes juste ; toutes vos œuvres et toutes vos voies sont miséricorde et vérité... ; souvenez-vous de moi, et inclinez le regard de votre pitié sur ma détresse... » Ainsi, je priais .. »
II pense alors à une somme de dix talents qu'il a prêtée à Gabaël, habitant du pays de Rages en Médie. Il charge son fils d" aller la lui demander, et, se croyant près de sa fin, il lui donne en même temps ses dernières instructions :
« Mon fils, je crois que ma mort est proche, tu prendras soin de ma sépulture.
« Quand j'aurai cessé de vivre, montre-toi soumis et respectueux pour ta mère ; honore-la tous les jours de ta vie, cherche à lui plaire dans toutes tes actions, et ne contriste jamais son cœur. Souviens-toi, mon fils, de toutes ses fatigues et de tous les dangers qu'elle a courus pour te donner le jour. Après sa mort, tu lui donneras la sépulture à côté de moi, dans le même tombeau.
« Mon fils, que le souvenir de Jéhovah, notre Dieu, ne s'efface jamais de ton cœur. N'offense jamais sa sainteté, ne transgresse jamais sa loi. Que la justice dirige tes pas, et ne pose jamais le pied dans les voies de l'iniquité. C'est ainsi que tu prospéreras sur la terre; car la bénédiction du ciel est pour les justes.
« Réserve toujours dans tes biens une part pour l'aumône, et ne la mesure pas d'une main avare, ni d'un œil jaloux; ne détourne pas tes regards de
Tindigence, afin que Dieu ne détourne pas de toi son visage. Quand tu seras dans l'abondance , donne abondamment ; si tu as peu, ne crains pas de partager tes modestes ressources avec le pauvre. Ainsi tu amasseras les véritables trésors pour le jour de la nécessité^ C'est l'aumône qui délivre de la mort et illumine les sombres profondeurs du tombeau. Aux yeux de Jéhovah, l'aumône est le don précieux par excellence.
« Garde-toi, mon fils, des attraits de la volupté. Quand il te faudra choisir une épouse, ne la prends point parmi les nations étrangères ; cherche-la dans la tribu de ton père ; car nous sommes les fils des prophètes, les descendants de Noë, d'Abraham et de Jacob. Tels sont nos aïeux. Souviens-toi qu'ils ont pris leurs épouses parmi leurs frères ; c'est ainsi qu'ils ont été bénis dans leur descendance, et leur postérité possédera un jour la terre. Toi aussi, mon enfant, aime tes frères, ne dédaigne pas dans un sentiment de coupable orgueil les fils et les filles de ton peuple, et ne te refuse pas de t'allier avec eux.
« L'orgueil est la source de tous les bouleversements et de toutes les ruines ; la dureté de cœur entraîne après elle l'amoindrissement et la disette, elle est mère de la famine. /
196 UXE FAMILLE BIBLIQUE
« Que le salaire de l'homme qui aura travaillé pour toi ne séjourne pas dans tes mains. Comptele-lui sur-le-champ, et ainsi le Dieu que tu sers ne retardera pas lui-même ta récompense.
« Mon fils, considère attentivement toutes tes actions, et montre-toi prudent dans tes discours. Ne fais jamais à autrui ce qui te déplairait à toi-même. Garde-toi des entraînements du vin, et ne prends pas l'ivresse pour compagne.
« Partage ton pain avec l'indigent, couvre la nudité du pauvre ; consacre à l'aumône tout le superflu de tes biens, et donne sans parcimonie.
« Honore les funérailles des justes tes frères, en partageant avec leur famille ton pain et ton vin ; mais fuis le commerce des impies.
"« Pvecherche le conseil des hommes prudents, et sois docile à l'avis des sages.
« En tout temps, enfin, bénis Jéhovah, le Dieu d'Israël. Demande-lui par tes prières de diriger tes voies dans la justice et de faire prospérer tes entreprises. Toutes les nations n'ont pas comme nous le bonheur de le connaître. C'est lui qui distribue à son gré la richesse, il élève ou abaisse qui il lui plaît.
a Et maintenant , mon fils , garde fidèlement
toutes les recommandations de ton vieux père, et grave-les dans ton cœur.
« Quand tu étais encore enfant, j'ai déposé dix talents d'argent entre les mains de Gabaël, habitant de Rages, en Médie. Il te faut donc songer d'aller trouver cet homme et lui réclamer le dépôt que je lui confiai jadis ^
« Du reste, ne crains rien, ô mon fils ! Si nous menons une vie pauvre et indigente, il n'en est pas moins vrai que tu seras toujours assez riche, pourvu que tu conserves la crainte de Dieu, l'innocence du cœur et la pratique des vertus que Dieu commande ^. »
Nous n'achèverons pas l'esquisse de cette belle histoire biblique. Elle était autrefois connue de presque tous les pères et mères de famille chrétiens ; et il n'y en a pas de témoignage plus sensible que leurs testaments ou derniers enseignements, qui s'inspirent d'une manière invariable du texte qu'on vient de lire.
Ainsi saint Louis dira à son fils Philippe : « Je Venseigne que tu aimes ta mère et Vhonores, et