Les Familles, t. 11, p. 234, et suiv
distingués : « Payez-vous vos dettes? » et le P. Gratry ajoutait sur ce sujet : « Ne pas payer ses dettes, n'est-ce pas l'une des formes du vol strictement défini ? Or qu'y a-t-il de plus commun * ? »
Mais rien n'est plus remarquable que les préceptes donnés au sujet de la richesse, parce que là est le grand péril.
« Le but suprême du travail, a dit l'éminent auteur de la Réforme sociale, est la vertu et non la richesse. Je comprends de plus en plus que l'intelligence de cette vérité contient en germe toute la science sociale. L'écueil de la richesse est indiqué par les faits contemporains, aussi bien que par les enseignements de l'histoire, et il est signalé par l'Écriture sainte en termes énergiques -. Sans doute, la richesse, fruit du travail et de la tempérance, est par elle-même un élément de bien-être et de prospérité... ; quand elle reste unie à la vertu,
1. P. Cratry, La morale et la loi de l'histoire, Douniol, 1868, t. I, p. 107.
2. * Jésus dit à ses disciples : Je vous le dis en vérité, il est difficile à un riche d'entrer dans le Royaume des cieux. Je vous le dis encore une fois, il est plus aisé à un câble de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume des cieux. » Saint Mathieu, xix, 23, 24.
Voir oi-dessous, dans les extraits des Livres sapientiaux, ie chapitre XI.
elle devient, pour la race où se produit cette union bienfaisante, une cause certaine de supériorité... Mais l'histoire ne nous montre aucune société qui, en s'enrichissant rapidement, ait pu conserver à là vertu une action souveraine. En permettant aux •Sommes d'échappef à l'obligation du travail , la richesse les expose aux inspirations de l'oisiveté, des passions brutales et des appétits sensuels. Dès qu'elle a ainsi créé les mauvaises mœurs et l'égoïsme, elle engendre bientôt l'indifférence pour les maux du prochain. L'antagonisme naît alors du contact entre les pauvres voués à la misère et les riches livrés à toutes les jouissances du luxe. Peu à peu les classes dirigeantes deviennent incapables de remplir leur devoir, elles désorganisent la société en pervertissant par leur exemple les femmes, les jeunes gens et les classes inférieures.
« La richesse cesse donc d'être bienfaisante, si les" lois et les mœurs ne conjurent point le mal qui en émane, si le sentiment du devoir ne croît pas dans la même proportion que la fortune, si les plus riches et les plus puissants ne sont pas en même temps les meilleurs et les plus dévoués. Notre vieille constitution française s'est maintenue pendant de longs siècles, avec le principe noblesse oblige. L'ère de régénération, qu'on vou-
^ lait inaugurer en 1789, ne sera dénnitivement ouverte que le jour où l'esprit de devoir sera restauré chez les classes dirigeantes '. »
Ces observations si vraies, notre histoire depuis un siècle ne les rend que trop saisissantes ; elles doivent être rapprochées du langage que les parents, s'inspirant de l'exemple de Tobie, s'appliquaient à tenir aux enfants et dont leurs testaments ou leurs Livres domestiques nous permettent d'admirer l'énergie. Tous s'accordent à leur rappeler que le seul bien véritable est la vertu, quesans elle les avantages de la fortune^, loin d'être profitables, sont un mal en produisant la corruption. Tous regardent leur famille comme perdue, si la jeunesse qui s'élève croit avoir le droit de dissiper dans l'oisiveté, le jeu et le libertinage, le patrimoine créé par le travail et par l'épargne des aïeux. De là les grands devoirs qui incombent à l'autorité paternelle ; de là aussi la nécessité absolue de donner une sanction efficace à cette autorité, par la consécration du droit de tester dont le père est naturellement investi.
Notons quelques-uns des témoignages, qui se
1. Le Play, La Reforme sociale en France, t. Il, chap. 31, p. 12-15.
204 UNE Famille biblique
reproduisent toujours exactement les mêmes, de siècle en siècle.
Au xv^ siècle, le maréchal de Boucicaut dit : « Si mes enfans sont prudliommes et vaillans, ils auront assés, et, si rien ne vaillent, dommaige sera de ce que tant leur demeurera '. »
Au xvi% Hurault de Cheverny, chancelier de France : « Pour les biens temporels, j'espère, avec l'aide de Dieu, leur en laisser assez, s'ils sont gens de bien, comme je désire, et trop, s'ils sont autres, ce que Dieu ne veuille permettre'^. »
Au xviF, André d'Ormesson, conseiller d'État : « Que nos enfans connoissent ceux desquels ils sont descendus de père et de mère, et qu'ils soient incités à prier Dieu pour leurs âmes, et bénir la mémoire de deux personnages qui, avec la grâce de Dieu, ont fait honneur à leur
1. Le Livre desfaicts et gestes du maréchal de Boucicaut {l3Gi- 1421), chap. m.
2. Mémoires de messire Hurault, comte de Cheverny, chancelier de France (1528-1599), t. X, de la collection iMichaud et l'oujoulat.
]lans le même siècle, le maréchal de Tavannes dit : a Les ftiseignements des vertus valent mieux que les héritages qu'on la'sse aux enfants. Par l'imprudence, se perdent l'âme et les richesses; par la sagesse, elles se conservent et s'accroissent. ■
maison et acquis les biens dont ils jouissent
a Que ces biens excitent nos descendans à remercier Dieu et à estre gens de bien, plus tost qu'à, faire des folies et extravagances et à en abuser à la ruine de leurs âmes.
« Qu'ils ne ressemblent pas aux bestes brutes^ qui mangent les fruits qui tombent des arbres, sans lever les yeux en haut pour voir les arbres dont ils tombent. Qu'ils en remercient le Créateur^ auteur de tout leur bonheur et de tout leur bien^ et qui est le vray arbre qui produit les bénédictions de la terre et du ciel K »
A la fin de ce même siècle, J.-B. -Joseph de Sudre d'Avignon écrit dans son Livre de raison, en 1680 :
a Si le peu de biens que je possède est mal acquis^ ou s'il donne à moy ou à mes enfans matière à l'offenser, je le supplie de m'en priver 2. »
Au xviii* siècle, Ange-Nicolas de Gardane s'exprime de même à Marseille (1764) : « N'ayez pas la soif insatiable de l'argent... Uéconomie est vertu et sagesse V argent est un maître abo-
1. Mémoires d'André Lefètre d'Ormesson, publiés dans la collection des Documents inédits sur Vhistoire de France. 3. Les Familles, t. I, p. 239.
minable j il ne doit être que le servHeur \ »
Nous venons de nommer le xviii' siècle : c'est l'époque où, dans les hauteurs sociales, tous ces principes commencent à s'effacer par l'abdication des autorités paternelles. Mais des races exemplaires les maintiennent fermement dans les éducations 2. L'on admire en province des hommes, fidèles à Dieu et à sa loi, qui continuent à inculquer à leurs enfants les règles fondamentales , au sujet de l'usage qu'ils devront faire des biens de la naissance et de la fortune. Plus tard, lorsqu'à éclaté la révolution, on assiste à un beau spectacle : des parents modèles, d'inébranlables chrétiens, trouvent dans leurs malheurs de nouveaux motifs, pour faire arriver à leur famille des leçons qui empruntent aux circonstances une plus grande solennité.
Jean-Baptiste Garron de La Bévière, ancien représentant de la Bresse aux États-Généraux, a été incarcéré à Ambronay (Ain) ^. Sa femme , après