Cet homme distingué appartenait à un» famille de la
avoir partagé sa détention, a été séparée de lui ; ses biens ont été séquestrés; ses fils et ses filles, confiés à la garde d'anciens serviteurs, ont à peine le nécessaire. Il se prépare à la mort, en pensant à tous ces êtres si chers qui vont devenir orphelins ; et, le 25 messidor an II, il leur adresse, sous forme d'enseignements , un admirable testament dont il faut citer au moins quelques lignes :
et Lorsque la voix d'un père sort des grilles d'une prison, pour arriver à ses enfants^ elle a une autorité bien plus touchante. Tout me persuade que vous écouterez lamienne avecun respect religieux... Mon but est de vous dire tout ce quiy depuis ma détention, m'a paru de plus propre à consolider votre patience et à tempérer les amertumes dont vous êtes abreuvés...
« La plupart des hommes ne considèrent les biens de cette vie que sous les rapports qui flattent leurs sens, et ils font consister le souverain bonheur à les posséder et l'extrême malheur à
Bresse qui avait fourni des rriembres aux Parlements (]o Bourgogne et des Dombes. Etabli dans le domaine de ses ancêtres, il s'était constamment dévoué aux intérêts de son pays, et c'est au sein de la vie rurale que les suffrages de ses conci oyens étaient venus le chercher, pour le députer aux États-Généraux,
en être privés. C'est une erreur de jugement. Les biens temporels sont variables et fugitifs. La vraie y la solide félicité est dans la paix d'une bonne conscience^ laquelle s'acquiert par la pratique constante de la vertu et des devoirs...
« Un motif non moins puissant de ne pas donner trop de prix à ces biens est le penchant et la facilité que nous avons à en abuser et à les faire tourner à notre préjudice...
a Voulez-vous arriver à la félicité^ m.es chers enfants? Mettez à profit votre malheur même.f»
« Les biens qui assuraient votre subsistance sont saisis et à la disposition de la nation. Vous vous contenterez désormais du simple nécessaire ; VOUS ne serez ni amollis par le iuxe, ni flétris par une honteuse oisiveté. Le travail sera votre ressource, il vous rendra utiles à la société, et peut-être un jour l'emploierez-vous à soutenir la vieillesse de vos parents. Il arrivera ainsi que la perte de votrB fortune aura produit en vous des fruits de tempérance, de modération et de piété filiale...
« Vous opposerez la patience à la persécution, la douceur à la dureté ; vous veillerez avec une nouvelle attention à la garde de votre inno-
cence. Vous doniierez comme citoyens Vexemple de la, soumission aux lois. Vous montrerez pour votre patrie un amour d'autant plus héroïque quelle vous traite avec plus de rigueur ; vous serez dans la constante disposition de la servir^ et vous ne vous vengerez du soupçon injurieux de perfidie que par une plus grande fidélité...
« Dans la prospérité, nous avions prépayée vos âmes à supporter les revers... Mais, pour que nos maximes pussent opérer en vous des effets salutaires, il fallait qu'elles fussent appuyées de l'autorité de l'exemple. La Providence nous avait destinés à être pour vous des modèles de constance et de résignation. Nous rendons grâces à Dieu à qui nous sommes redevables de la force qui nous a soutenus... Ne perdez donc jamais de vue, mes chers enfants, les principes religieux qui ont servi de base à votre éduca,tion. Obseruez fidèlement ce principe simple et sublime : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait. Faites à autrui ce que vous voudriez qui vous fût fait. » Aimez Dieu par-dessus tout, aimez vos frères, pardonnez généreusement à vos ennemis. C'est, en accomplissant tous ces devoirs, que vous éta-
blirez solidement en vous le règne de la vertu et du bonheur^. »
Quel langage, chez un homme qui est traité en ennemi public et s'attend chaque jour à être conduit à l'échafaud ! Quel patriotisme ! Et quel ferme caractère ! Cet homme a fait partie d'une assemblée qui devait réformer la France et qui l'a livrée à l'anarchie ; et il s'en est retiré, le jour où il a vu l'impuissance absolue à laquelle y étaient condamnés les gens de bien. Mais son âme n'est pas abattue par les événements ; il veut que ses enfants, eux du moins, mettent à profit le malheur pour se pénétrer de plus en plus des grands devoirs. Nous cherchons à connaître dans ses profondeurs l'ancienne société française. Elle revit sous nos yeux, elle est là tout entière, et elle nous apprend quelles solides éducations lui ont donné jusqu'à notre temps les forces morales nécessaires pour se relever.
1. M. Garron de La Bévière fut sauvé comme beaucoup d'autres par le 9 thermidor. Plus tard, en 1797, ayant marié sa fille aînée, il lui adressa, ainsi qu'à son gendre, des conseils qui sont à reproduire en entier. Nous leur consacrons un appendice à la fin de ce volume, et nous prions nos lecteurs de les rapprocher de ceux d'Antoine de Courtois. Ils seront frappés une fois de plus des traits communs qui les distinguent tous deux. *"
Il est dit dans la Vie de madame Acarie qu'elle mit quelque temps ses fils au collège de Pontoise, « espérant qu'ils profiteraient des bons exemples de leurs condisciples, parce que les enfants des pauvres ont de plus heureuses dispositions pour la vertu que les enfants des riches ^. » Dans les familles animées de l'esprit du bien, les enfants sont élevés très-simplement 2, on leur enseigne de bonne heure qu'ils ne doivent pas compter sur la fortune des parents et qu'ils sont tenus de travailler. S'ils sont nombreux, ce qui était autrefois trèshabituel, cette loi du travail s'impose ; mais on la leur met sans cesse devant les yeux. Voici quelques-unes des grandes maximes que les fils du Laurens entendaient souvent répéter par leurs père et mère : — « Les richesses sans la vertu rendent le plus souvent les gens orgueilleux et fainéans. — Les pères et mères doivent ces deux
1. Vie de 3/mc Acarie, par J. Boucher; Paris, Barbou, 1700, p. 100.
2. Dans une de ces familles de plus en plus rares, où se conservent encore de nos jours les vieilles mœurs patriarcales, une femme éminente disait naguère, le 27 février 1876, à ses enfants réunis autour de son lit de mort et qui ont recueilli ses dernières paroles :
c Ayez horreur du luxe de nos jours qui ferait votre malheur. Vivez dans la simplicité que nous avons toujours eue et dans l'amour des pauv'^, » Ajoutons que cette famille est établie à Paris,
choses à leurs enfans : les bien nourrir et endoctriner. Avec cela, s'ils joeuvent leur laisser quelque chose, à la bonne heure; sinon, avec une bonne instruction et nourriture, pour peu que les enfans ayent, ils ont assez. — Tout enfant qui se fie au bien de son père ne mérite pas de vivre. — L'on est ce que Von veut en s exerçant à la vertu... » Et Honoré, l'aîné de la famille, est le premier à donner l'exemple : « Je me peineray tant que je pourray. Nul bien sans peine; heureux ceux qui se ideinent ; car Voisivetéest mère de toutvice et meschancetéK » Dans de très-grandes maisons on fait de même. Le connétable Anne de Montmorency se plaisait à rappeler une des maximes de son père : « Nul ne peut jamais bien sçavoir comment il faut vivre, qui ne sçait pastir. » — « Sur quoy il me souvient, raconte Brantôme, luy avoir ouy dire une fois que, le premier coup qu'il passa les monts pour apprendre la guerre, M. de Montmorency son père ne lui donna que cinq cents francs avec de bonnes armes et de bons chevaux, afin qu'il partît et n'eust ses aises en enfant de bonne maison, et apprist à bien conduire son fait et avoir de l'in-