‹ La vie domestiqueChapitre 56 sur 106 · Une famille au XVl^ siècle, p · texte numérisé non relu

Une famille au XVl^ siècle, p

devions rougir. Il n'y a rien de honteux que ce que l'honneur et la probité ne peuvent avouer, et nous pouvons dire avec vérité qu'il n'est personne dans notre famille qui ait laissé sur le nom que nous portons la plus légère tache. J'ose vous assurer, au contraire, qu'il vous est arrivé parfaitement pur et entouré de la considération générale.

« Oui, mes enfants, vous trouverez une suite d'aïeux estimés, considérés, honorés de leur pays et de tous leurs concitoyens. Une existence honnête, une fortune médiocre, mais une réputation irréprochable, voilà le capital que se sont transmis pendant quatre cents ans onze bons pères de famille, qui n'ont jamais quitté ni le nom qu'ils avaient reçu, ni la patrie où ils étaient nés. »

Voilà l'histoire de la création de deux familles ; voici maintenant celle de la conservation d'une autre.

Pierre-César de Cadenet de Charleval représente en 1728 toute une lignée de propriétaires fonciers, et habite la petite ville de Lambesc qu'ont ■ .rendue célèbre les Assemblées des communautés * - de Provence et les lettres de madame de Séviûrné à

madame de Grignan. Il y vit en agriculteur, comme

Antoine de Courtois continuait de le faire à Sault, un siècle après lui. Il nous initie aux accroissements successifs de son patrimoine domestique. 0 Notre petit bien, dit-il, s'est accru peu après notre établissement à Lambesc, par le bon ménage de nos auteurs. » Enfin, il nous entretient de sa famille et de lui-même :

« Il se peut que notre famille ne remonte pas bien haut au-dessus d'Antoine. Il doit suffire que tous nos ancêtres aient toujours été de très -honnêtes gens.

« Grâce au Seigneur, et par sa toute-puissance, mes biens prospèrent toujours. Ma famille s'illustre chaque jour davantage, et le comble de ses bienfaits est que je me sens sans cesse porté à vivre en honnête homme. C'a été de tout temps l'apanage de notre famille : Fortes creantur fortibus.

« Ce sont des exemples que j'exhorte tous ceux qui viendront après moy de suivre. Il vaut mieux une bonne réputation que dix mille livres de revenu de plus. J'ay le plaisir d'entendre louer tous les jours la vertu, la probité et l'intégrité démon père. On le pleura dans chaque famille , comme s'il en eût été le chef. Tous mes ancêtres l'avoientété de même, parce qu'ils marchoient tous dans la voie de la vertu.

Tlb ONE FAMILLE BIBLIQUE

« Ils étoient fort charitables envers les pauvres. Je vous recommande la pratique de cette vertu. Elle est un devoir que Dieu nous impose, en nous donnant beaucoup de biens, et on en reçoit la récompense dans ce monde - cy même. C'est aux aumosnes, que l'on a toujours faites dans la maison, que j'attribue les grâces que le Dieu de miséricorde répand sur elle, soit le bien qu'il nous procure '. »

A l'époque et presque au moment même où étaient écrites ces lignes, d'Aguesseau rappelait à ses enfants que le patrimoine de sa famille avait commencé par être fort modique, qu'il semblait diminuer à mesure que s'accroissait le nombre des enfants, et que cela n'empêcha jamais son père et sa mère de faire d'abondantes aumônes. Malgré tout, ajoute-t-il, a personne n'a plus éprouvé que mon père la vérité de cette parole : Cherchez le royaume de Dieu et sa. justice, et le reste vous sera donné par surcroît. » Et, enfin, il terminait la Vie de son père par cette belle conclusion : — « Ainsi vivra toujours, par sa réputation, ce nouvel Abraham à qui il semblait que Dieu eût dit, comme

1. Livre de raison de Pierre-César de Cadenet de Charleval, commencé en 1728 et continué en 17G3 par François de Cad-jnet de Charleval, fils de ce dernier.

à ce saint patriarche : « Je suis le Tout-Puissant. Marchez devant moi, et soyez parfait. Ne craignez rien, je suis votre protecteur^ et je serai votre récompense infinie. » Il avait toujours marché devant Dieu ; et, pendant qu'il ne pensait qu'à devenir parfait, Dieu prenait soin de le rendre heureux, accomplissant pour lui les promesses de l'ancien et du nouveau Testament, comme pour nous montrer, en sa personne, que la piété, également utile pour la vie présente et pour la vie future, reçoit souvent, dans les récompenses mêmes de ce monde, un gage des récompenses plus solides que Dieu lui prépare dans l'autre.

« Toute sa vie, en effet, ne fut presque qu'une longue suite de cette espèce de prospérité qu'on peut appeler félicité temporelle des prédestinés, parce que, sans éblouir l'esprit, sans corrompre le cœur, elle les remplit de cette joie pure et raisonnable qui fait le bonheur du sage et du chrétien... »

Nous ne citons aue quelques témoignages ; mais combien d'autres s'offrent à nous 1 Ils sont innombrables.

En retrouvant aujourd'hui ces portraits et en recueillant ces tableaux de félicité domestique, nous

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nous croyons transportés dans un monde détruit depuis plusieurs centaines d'années ; et cependant, beaucoup d'entre nous en ont pu voir encore des représentants. C'étaient des familles « à la vieille marque », comme disait Montaigne. Antoine de Courtois écrivait son Livre de raison à Sault, en 181 2, avec le même esprit qui aurait pu le lui dicter au xvii^ siècle, s'il avait vécu à cette époque. C'est lui qui a été le point de départ de nos études, nonseulement parce que son œuvre est belle et éloquente, mais parce qu'elle nous fait toucher du doigt un fait trop peu aperçu, l'influence exercée jusqu'à nos jours par la tradition sur la France moderne. Le testament de 1833 que nous avons mentionné plus haut ajoute un trait de plus à cette observation pratique. Encore aujourd'hui, ily a des foyers qui ont le privilège de se conserver, presque par miracle, dans certaines contrées montagneuses ; mais ils n'ont plus en partage la prospérité. Tout précipite leur ruine, et la génération actuelle les verra disparaître de la surface du sol. Les murs de la maison resteront debout : lame qui la faisait vivre moralement aura disparu, et le partage forcé la condamnera à passer entre d'au* très mains, qui ne pourront davantage rien y édifier de solide. La liquidation est l'état normal de

la société présente. De la base au sommet, tout y est rais en question, tout y est instable i.

C'est un motif de plus pour interroger les famil« les, telles que les formait la tradition. Humbles pour la plupart à leur origine, elles s'élèvent degré par degré ; chaque génération ajoute une nouvelle pierre à l'édifice de leur fortune. Elles travaillent énergiquement, elles s'évertuent à bien penser et à bien agir, elles font de bonnes maisons (c'était alors le mot consacré), des maisons paternelles honorées et qui sont le siège d'une dignité respectée de tous. Elles sont morales, elles sont fécondes ; les enfants y fourmillent, dit un vieil auteur du xvi^ siècle. Bien dressée à l'école du devoir, la jeunesse sait qu'elle ne doit pas compter exclusi-

1. « Tant qu'un vestige de tradition a uni la France nouvelle à la France ancienne, les conséquences de la révolution n'ont pu se faire jour. Mais, lorsque la roue du temps a eu assez tourné pour qu'il ne subsistât aucun débris de ce qui fut, l'heure de la logique a sonné; et les générations contemporaines, élevées dans une société où. la révolution est seule debout, ont écouté sans trop d'étonnement des paroles qui trente ans plus tôt les eussent remplies d'horreur et d'effroi...

« La patrie, c'est le pays des pères, et ce qui la constitue, c'est le lieu où nous sommes nés, les foyers, les autels et les tombeaux. Si cette définition est exacte, il faut avouer que la révolution, tout en prononçant très-haut le nom de patrie, a peu ménagé tout ce qui la compose. » Emile Montégut, La démocratie et la révolution. — Revue des Deux-Monde$, 15 novembre 1871.

vement sur le patrimoine des aïeux, qu'elle est tenue de l'accroître, au lieu de le mettre en lambeaux. Ces familles ont la prudence, la force, la tempérance, la justice, vertus qu'on n'appelait pas pour rien cardinales, parce qu'elles orientent la vie. Elles suivent une voie droite tracée par l'expérience, et elles ne s'égarent pas. Faut-il s'étonner qu'elles prospèrent, que beaucoup d'entre elles, sans aucuns privilèges et sans fonctions lucratives, se perpétuent pendant deux, trois et même six siècles \ et que toutes soient autant de pépinières de bons citoyens '?

Chez tous les peuples, le foyer régi par la sagesse a été pour les hommes le symbole de la félicité et des véritables progrès. Les sociétés païennes finissent par lui incorporer l'idée de Dieu ellemême :

a Rends-nous toujours florissants, toujours heureux, ô foyer ! Toi qui es éternel, beau, toujours jeune, toi qui nourris, toi qui es riche, reçois de bon cœur nos offrandes et donne-nous en retour le bonheur et la santé qui est si douce. » — « Rendsnous riches et florissants, rends-nous aussi sages

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