‹ La vie domestiqueChapitre 92 sur 106 · EN OUIE.NT 3GI · texte numérisé non relu

EN OUIE.NT 3GI

ciel, il faut épurer son cœur et le pénétrer de sentiments vertueux ; à mesure qu'on redouble d'efforts cÈ qu'on se repaît de ce céleste don, il s'accroît de pliH en plus, et l'on parvient à vaincre entièrement ses passions...

€ Le ciel est porté à conserver son ouvrage. Le bonheur et la prospérité seront le partage de l'homme qui emploie toutes ses forces à faire le bien...

< Le cœur qui ne se rendra pas esclave des sens sera seul vertueux et tranquille...

c Si les princes élèvent leurs enfants avec sévérité, tout ira bien. Quelquefois , des enfants de Regulos ou de comtes, soit parce qu'ils ont perdu leurs pères et leurs mères, soit parce qu'ils se trouvent fils uniques, sont soignés, caressés et nourris délicatement. L'enfant grandit, il devient un homm;. <ait, et alors, s'il n'est pa.s devenu niais, stupide et d'u^. esprit obtus, il s'abandonnera à tous les ilces. Il y m a beaucoup comme cela. Ce n'est pas aimer ses enfa 'ï^s que de les élever ainsi, c'est vouloir en faire de mauvp's sujets *. Vous devez graver cela bien fortement a. ns votre cœur...

« L'homme sage et prudent n'est pas tel à oa naissance, mais il le devient par les soins cu'il met à se perfectionner. Quiconque désire acquérir l.i vertu doi indispensablement s'appliquer à en contracler l'habitude, s'exercer sans cesse à en pratiquer les a^tes dans toute leur étendue, et y rapporter universellement ses actions. Pour arriver au plus haut point de perfcc-

1. Il dit encore plus loia sur ce sujet : « Ceux d'entre îes enfants des grands qui sont devenus sots, imbéciles et dépours'us de .sens commun, sont tous devenus tels par la faute de leurs parents, et pour avoir été élevés avec trop da dblicdtcsâe. »

II, — -il

362 LA TnADlTION DOMESTIQUE

tion^ il ne faut pas s'arrêter un moment : l'exercice continu aidera ses progrès; ses lumières augmenteront de plus en plus, et de vertus en vertus ses mérites deviendront infinis...

« Je ne me suis jamais accoutumé à boire du vin ni de l'eau-de-vie, quoique j'aie assez de plaisir à en boire... Le trop grand usage du vin trouble tellement lès idées qu'il rend souvent stupide et insensé... Hélas! aujourd'lun les hommes boivent jusque dans l'ivresse même. C'est bien souvent par cette cause que les enfants et les frères cadets des maisons opulentes ruinent leur famille, dissipent leur patrimoine, et contractent des maladies et des infirmités habituelles. Les pauvres, les ouvriers ont à peine gagné quelque argent qu'ils achètent aussitôt du vin, s'enivrent et fiaiissent par tomber dans la plus extrême misère. C'est pourquoi je vo' is aà eshortés à fuir ces excès nuisibles à vous-mcn.e'j et à vos mccurs...

& GardcZ' t'ousds permett/e à vos enfants la lecture des ron a' ,s. Ceux qui sent manuscrits ou ceux qui sont inj /unes Tve contieFinent pas l'ombre de la vérité; s'ils If à lisenî, et qu'i!^ les prennent pour vrais, ils voudror*; follement los imiter. Ce que je vous dis là est très in.portant pour l'instruction de vos enfants. Faites-y grande g'ctention, et souvenez-vous-en bien.

c Le point le plus important n'est pas de lire beaucoup de livres, mais de bien examiner ce qu'on lit. Le vrai moyen de profiter de ces lectures est de les réduire en abrégé. Toutes les choses qui peuvent devenir utiles seront rapprochées dans l'abrégé, pour en faire usage dans l'occasion. Cette méthode ressemble fort à celle que les anciens mettaient en pratique. J'ai été dans ma jeunesse très-adonné à la lecture..., et je n'ai rien oublié jusqu'à présent des livres que j'ai lus. J'ai acquis cet avantage, en conservant dans tous les

EN OalENT 3G3

temps la pureté de mon cœur. L'homme dont le cœur sera pur, non-seulement conservera sa mémoire, mais sera exposé à peu d'infirmités corporelles...

« Cong-tzé dit : « Le sage doit s'abstenir de trois choses : dans sa jeunesse, il doit réprimer les passions voluptueuses ; dans Vàge viril, il doit réprimer la colère; dans la vieillesse, il doit réprimer l'avidité des richesses. » Présentement que je suis avancé en âge, j'ai passé le temps à mettre un frein aux passions qui portent à la volupté et à la colère, il ne me reste à réprimer que les désirs et l'avidité des richesses. Quel désir pourrais-je former que je ne pusse satisfaire! Si la dix-millième partie d'un tel vice existait en moi, il faudrait que, selon les préceptes des Sages, je m'en corrigeasse. Imprimez fortement dans vos cœurs ces préceptes, sur les moyens de corriger de tels excès, et prenez-les pour base de votre conduite.

€ Les richesses et toutes les choses de ce monde sont produites par le ciel et la terre pour l'avantage de l'homme. Si l'homme s'en sert avec discrétion et économie, non-seulement elles seront suffisantes, mais il aura du superflu; si au contraire il en use avec profusion, il en verra bientôt la fin. Moi qui suis empereur et pourrais contenter tous mes désirs, tous mes caprices, je ne dépense pour ma nourriture et mon vêtement que ce qui est absolument convenable...

€ Quelle folie! quelle imbécillité chez les joueurs! Sous le prétexte du jeu, ils dérobent le bien des autres et ne diffèrent en rien des véritables voleurs; mais ils tombent à la fin dans le piège. Piqués de leurs pertes, ils veulent regagner leur propre argent; dans cet espoir, ils s'obstinent à jouer sans relâche, ils dissipent leur patrimoine et ne savent plus où se loger ni où prendi-e de quoi se nourrir. Quoique les joueurs soient souvent amis et même parents, dès qu'ils en-

trent dans le lieu où l'on joue, l'amitié s'évanouit : pour la moindre perte, le moindre gain, ils se mettent en colère, ils en viennent aux injures; il n'y a point d'excès où ils ne se portent. Les joueurs perdent à la fois leur fortune et leur réputation. Quelque jeunes quils soient, on peut prédire qu'ils ne seront jamais gens de bien. Quelque riches qu'ils soient, on peut prédire qu'ils seront ruinés en peu de temps ; ils se précipitent d'abîmes en abîmes, dans toute sorte d'infortunes et de malheurs. O joueurs! quel plaisir trouvez-vous à vous conduire ainsi ? Pour arrêter les progrès de ce mal dans mon Empire, j'ai défendu les jeux où l'on joue de l'argent...

c La chose la plus importante pour l'homme est de faire le bien. Il doit mettre toutes ses forces à satisfaire aux obligations des cinq relations (de sujet, de fils, de mari, de frère, d'ami). S'il agit ainsi, le ciel l'aidera et le récompensera.

« Il faut respecter, aimer les personnes avancées en âge; car les vieillards ont été contemporains de nos ancêtres. D'ailleurs, en les traitant avec des égards et de la tendresse, nous ajoutons à leur bonheur et à la durée de leur vie...

c Arrivé à soixante-dix ans, je suis parvenu à voir quatre ou cinq générations, depuis mon aïeul jusqu'à mes petits-fils. En général, si un père de famille s'est scrupuleusement acquitté du respect qu'il devait à ses ancêtres, ses fils et ses petits-fils seront infailliblement heureux. Les enfants des méchants naîtront misérables, vicieux, inconsidérés, méprisables, et sej laisseront entraîner vers le crime. C'est ce que j'ai vu souvent arriver. Il faut en conclure qu'il n'y a que ceux qui se conduisent bien qui puissent transmettre un sort heureux à leur postérité.

t Je suis monté sur le trône dès mon enfance, il y a

EN ORIKNT 305

déjà plus de soixante ans. Toutes les fois que, dans cet espace de temps, il y a eu des tremblements de terre, des sécheresses ou des inondations, j'ai toujours examiné les fautes dont je pouvais être coupable... Quel que soit le malheur ou le châtiment que le ciel nous fasse éprouver, il faut... réfléchir sur soi-même, reconnaître ses fautes, s'en repentir, s'en corriger, et le malheur se change en félicité. Il est dit dans le Chi-king : « Si on pratique la vertu, on jouira de la félicité ; si on s^abandonne au vice, on tombera dans Vin fortune. Le bonheur et le malheur sont comme Vombre, l'écho du bien. » Cela est exactement vrai...

« Les anciens voulaient t que Vhomme, en toutes choses, fît tous les efforts pour réussir et se résignât ensuite à la volonté du ciel. » C'est une belle maxime. Le ciel n'agit peut-être que parce que l'homme a fait tout ce qui était en lui. Chacun doit être comme le cultivateur qui laboure, qui sème, sans être sûr que la récolte le dédommagera de ses travaux. Rester les mains dans sa ceinture sans rien faire, et attendre que le destin fasse tout , c'est vouloir tirer la tige du blé qui est en herbe, pour le faire croître plus vite...

« En sachant et pratiquant toutes ces choses, on possède le vrai moyen de conserver sa propre vie. Le corps n'est autre que le foyer de la vie, et le cœur est en quelque sorte la base du corps... Si le cœur est en paix, le corps est dans l'état de perfection.

« Les exhortations et les préceptes, depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, sont sans nombre... Qu'at-on prétendu en multipliant ainsi les instructions ? assurément que nous les mettions en pratique. Comment un homme s'intéresse-t-il à ceux qui viendront des milliers d'années après lui? Comment prend-ii tant de peines à leur donner des avis? Il veut instruire la postérité qui naîtra dans tant de siècles, et l'avertir

LA TnADTTIOX DOMESTIQUE FN ORIENT

qu'il ne faut pas conduire un char dans un chemin où beaucoup d'autres ont versé. Ceux qui sont nés depuis et qui aiment l'étude, voyant dans les livres des anciens les soins empressés qu'ils ont mis à les instruire, oseront-ils en faire peu de cas et négliger d'en profiter ?

« Pour moi qui ai toujours lu ces livres, je voua exhorte tous à rappeler souvent à votre pensée les peines que les anciens ont si généralement prises pour notre instruction et notre profit, et à n'en point abuser. •

Testament da docteur Tang-Tchi et ses enseignement» à ses enfants >.

t Tout homme doit être décidé et avoir son objet , Qui ne se propose pas d'abord d'être un sage? Le grand nombre s'égare dans la suite,

f Si vous ne commencez pas par prendre une résolution fixe et décidée, peu à peu vous ne saurez plus à quoi vous en tenir, vous donnerez dans toute sorte d'égarements, vous deviendrez des insensés et serez également méprisés et haïs des hommes. Appliquezvous donc de toutes vos forces à affermir dans votre âme la résolution de vivre en sages ; soit que vous entriez en charge ou non, vous serez ainsi prisés et estimés de vos concitoyens. Je vous le demande avant tout, prenez décidément votre parti.

c Qui dit « le cœur » dit le grand maître dont dépend toute la vie. Il est dans l'homme ce qu'est la source

1. Nous empruntons ce document au tome IV des Mémoires concernant l'histoire, les sciences, les arts, les mœurs, Us usages des Chinois, publiés au dernier siècle par les missionnaires de Pékin, p. 193 et suiv.

3 i^ LE TEST.i51ENT d'L'.V PÈRE

pour le ruisi=;eau, ce qu'est la fleur pour le fruit. Rien de plus capital que d'empêcher qu'il ne se corrompe. Si le coeur conserve la loi du Tien (de Dieu) et la justice, tout ce que l'on fait est bien, et l'on approche de la sagesse. Si le cœur est subjugué par les convoitises des sens et de l'amour-propre, on a beau se proposer df bien faire, on finit mal ce qu'on avait le mieux commencé, et. quelque effort qu'on fasse pour paraître hoî^.Tme de bien , on ne tarde pas à être connu et pénétré.

« L'arbre sèche, quand la racine est attaquée. Veillez donc à la garde de votre cœur.

« Ce sont nos pensées qui guident notre cœur. Vous vient-il quelque pensée, soit dans la solitude, soit dans le silence de la nuit, examinez si elle est bonne ou mauvaise. Si elle est bonne, faites-la passer dans votre conduite ; si elle est mauvaise, hâtez-vous de l'étoufîer.

« Avant d'entreprendre une chose, voyez si elle s'acorde avec la loi du Tien ou si elle lui est contraire. Dans le premier cas, faites-la avec confiance ; dans le second, ne vous y résolvez jamais, quoi qu'il en puisse arriver. Rien au monde ne doit détourner votre cœur de la vérité de l'épaisseur d'un cheveu. Le Tien suprême vous favorisera, et les esprits vous seront propices. Si vous vous mettez au-dessus de votre conscience, elle se vengera par ses remords : le ciel et la terre, ainsi que les esprits, seront contre vous.

« Vous avez commencé vos études : soit que vous obteniez le degré de bachelier ou celui de docteur, souvenez-vous du chemin bien plus laborieux par lequel j'y suis parvenu, il n'y a point d'inconvénient à ne point entrer dans les charges. Si vous devenez mandarin, il faut essentiellement avoir une probité intacte, une fidélité inébranlable, un grand zèle pour le bien

public, et la droiture de cœur d'un enfant. Si vous changiez de conduite et de sentiment selon les circonstances, si vos bonnes résolutions se refroidissent et se démentent, le public dira, en se moquant de vous, que vous êtes les fils étourdis d'un père irréprochable.

« Votre mère est une âme droite, son cœur n'a aucune pente. Appliquez-vous à l'envi à lui témoigner votre piété filiale, et entrez sans cesse l'un et l'autre dans toutes ses vues. On ne peut pas dire qu'elle a une prédilection marquée pour celui-ci et chérit bien moins l'autre, qu'elle est ouvertement plus affectionnée à cette bru et très- indifférente pour celle-là. Si vous lui causiez jamais le moindre chagrin , vous n'auriez aucune étincelle de piété filiale. Le Tien vous en punirait, et moi je serais au bas des neuf sources, que je la vengerais, si je pouvais.

< Vous êtes fils tous les deux d'une même mère. Vivez ensemble jusqu'à votre dernière vieillesse, sans songer jamais à vous faire chacun un héritage à part. C'est le seul moyen de prévenir toutes les viles et misérables disputes d'intérêt. La vie est exposée à une infinité de méprises et de malentendus : n'allez pas vous en faire un sujet ni de querelle, ni de colère. Ing-ki est trop vif; Ing-ouei connaît dès l'enfance le naturel de son cadet : je lui demande de ne pas s'irriter de ses vivacités et de les lui passer. Et vous, Ingki, respectez votre aîné à l'égal de moi, soyez là-dessus d'une attention infinie. S'il voulait se fâcher contre vous, mettez-vous à genoux devant lui sans h Jsiter, et faites-lui des excuses pour l'apaiser. Au cas que sa colère fût vive et durable, ayez recours à ses amis. Ses travers ne peuvent jamais être pour vous une raison de ne pas lui céder et déférer en tout.

c L'épouse de Ing-ouei est fille d'un lettré, celle de Ing-ki d'un mandarin : voilà l'embarras. Ing-ouei,

Page 1