LE TESTAMENT D'UN PÈRE
faites-vous un soin de persuader à votre femme d'aimer sa belle-sœur comme une sœur cadette. Et vous, Ing-ki, exhortez bien la vôtre à respecter l'épouse de votre frère comme une sœur aînée. La naissance ne lui donne aucun droit de hausser le ton. Toute négligence à cet égard ferait soupçonner ses sentiments. Il n'y a qu'un pas du moindre soupçon de mépris à la haine. Ing-ki, si vous voulez bien instruire votre épouse à respecter sa belle-sœur, ne souffrez jamais qu'elle porte des habits magnifiques. Sa belle-sœur pourrait peut-être n'en rien témoigner, mais sa patience serait trop exposée et en viendrait peut-être à rougir de sa famille. Quand on fera des habits selon les quatre saisons de Tannée, que les robes de vos deux épouses soient semblables de tout point , et qu'elles ne sortent jamais qu'aussi bien vêtues l'une que l'autre. Donnez l'exemple, et soyez habillés l'un comme l'autre. Si vous preniez vos repas,' chacun dans son appartement avec son épouse, vous vous en aimeriez moins avant qu'il fût peu.
« En cas qu'il- s'élève quelque différend entre vous deux, invitez vos parents à vous écouter, et priez-les de tout terminer à l'amiable. Souvenez-vous qu'il ne faut recourir au mandarin en aucun cas. Si un de vous s'adressait à lui, que l'autre lui porte ce papier pour convaincre son frère d'avoir violé un des devoirs les plus sacrés de la piété filiale : le mandarin ne manquera pas de le faire rentrer dans son devoir. Et moi, je prie ici le magistrat respectable , à qui il sera remis, de vouloir bien avoir égard aux peines que je me suis données pour instruire mes deux fils, et de les exhorter en tant de manières qu'il réussisse à les réconcilier et remettre bien ensemble. Si l'âme des morts peut faire quelque chose pour les vivants, qu'il soit assuré de ma reconnaissance.
c Vos quatre cousins-germains sont tous des gens instruits. Quoiqu'ils en aient usé avec froideur à mon égard, cela ne vous regarde pas. « Quand la fortune rit, c'est votre homme, dit le proverbe; quand elle boude, c'est l'homme de la famille. » Appliquez- vous, l'un et l'autre, à leur témoigner votre respect et votre déférence. Il y a encore des biens de famille dont le partage n'est pas fini ; s'ils cherchent avidement leur avantage, cédez de vos droits, et, quoi qu'il arrive, ne plaidez point. Tout procès ouvre la bouche à la médisance et livre une famille au public.
c Vous êtes encore jeunes l'un et l'autre. Je crains que des gens adroits ne vous séduisent, soit en vous invitant à des festins, soit en vous engageant à jouer, soit en vous offrant des présents, ou même en vous montrant de belles femmes. Vous tomberez dans leurs pièges et serez leur dupe, si vous ne les fuyez de loin. Encore, s'ils ne vous apprenaient qu'à dissiper tout votre bien, mais ils vous pervertiraient au point de n'être plus des hommes. En cas que ces pestes de la société viennent à vous, souvenez-vous de mes avertissements, et tournez-leur le dos. Qui flatte les passions a toujours de mauvais desseins. Choisissez pour amis des gens d'honneur et de probité, qui aiment les sciences, la patrie et les hommes; plus vous aurez de confiance en eux, plus ils parleront à cœur ouvert ; plus vous vivrez avec eux dans une grande intimité, plus ils vous feront trouver de facilités pour devenir tels Que je vous souhaite.
t Mettez vos lectures à profit, surtout pour cultiver votre âme. Ne manquez jamais à vous dire, en voyant quelque belle action ; t II faudrait faire de même en pareille circonstance ; » et, quand vous en trouvez dont la malice et la noirceur vous révoltent, profitez de cette impression utile pour vous affermir dans le