EN 0I\1E.\T S
prit. Autant on gagne à converser avec ceux qui pensent d'après eux-mêmes, raisonnent juste et voient le vrai sans cligner l'œil, autant on perd avec ces esprits superficiels qui glissent sur la surface des choses, ne sont occupés, comme le papillon, qu'à déployer leurs ailes, parlent de tout comme les crieurs d'encan et ne savent rien apprécier.
c Quant à votre domestique, ce que je vous recommande avant tout, c'est que la séparation des appartements intérieurs et extérieurs soit conservée en tout temps avec la plus scrupuleuse exactitude. Les filles, passé dix ans, ne doivent plus sortir de l'intérieur ni les garçons y pénétrer. J'approuverais beaucoup que vous en resserrassiez l'entrée même pour nos plus proches parentes. Le moindre inconvénient qui résulte d'un flux éternel de visites, c'est de donner occasion à des confidences et des plaintes, des médisances et des rapports qui finissent toujours par des tracasseries et brouillent tout un ménage. Veillez encore de plus près sur ces femmes qui ne prolongent leur séjour et leurs visites que pour nouer des intrigues ou favoriser des ventes secrètes et des vols. Mon exemple doit être votre règle. C'est à vous à veiller à ce que les murs d'enceinte soient d'une juste hauteur. Garnissezen le sommet d'épines, et, pour peu qu'elles soient dérangées, sachez pourquoi. Si le mur venait à s'ébranler en quelque endroit et que la saison ne permît pas de le réparer, hâtez-vous de le fermer avec des nattes. Il faut prévenir de loin les désordres et les vols dont ces sortes d'accidents sont la cause ou l'occasion. Ayez un magasin pour vos provisions générales, en vin, en fruits, en viandes salées, en huile, et un grenier pour le riz et les légumes. Celui qui aura soin du gouvernement de sa maison en gardera les rôles et les clefs.
€ Si vous m'en croyez, vos habillements seront sim-
374 LE TEàXAMKNT D'UN PÈRE
pies, vos appartements peu ornés, et votre table frugale. Que la richesse des habits que vous verrez porter à d'autres ne vous donne pas dans les yeux. Il faut être vêtu selon son état, et rien de plus. Voir une belle maison et en bâtir une semblable, voir des meubles précieux et en acheter de pareils , est le vrai moyen de vous ruiner. Vous ne tiendrez longtemps aux dépenses nécessaires et de convenance que par une sage économie.
« Si vous songez à faire des acquisitions pour augmenter 1 héritage de vos enfants, ne le risquez jamais sur des emprunts. Les plus modiques intérêts les doublent peu à peu et ruinent rapidement une maison. Ce point est capital^ ne l'oubliez jamais.
c Je vous laisse quatre cents arpents de bonnes terres, ils doivent suffire pour vous deux. La soif des richesses est fatale. On achète les possessions qu'on trouve à sa bienséance, on les étend immensément, les dépenses et les charges augmentent plus que les revenus, et on s'expose à bien des malheurs, sans parler des mauvaises affaires qu'on a à craindre de la part des mandarins.
< Quant à la manière de vous comporter dans la société, je vous recommande surtout beaucoup de probité, de modestie et de complaisance. Quand vous travaillez avec quelqu'un, prenez pour vous la part la plus pénible. Quand vous êtes invités à un grand festin, détournez les yeux de dessus les bons morceaux. Cédez le plus beau chemin à ceux avec qui vous marchez, et la meilleure place à ceux avec qui vous êtes couché. J'aime mieux faire une politesse, avoir de la déférence, témoigner des égards que les recevoir, perdre du mien que gagner sur les autres, et souffrir cent bouffées de mauvaise humeur que de m'en permettre une. Si l'on me rend service, je m'en souviens
toute la vie avec reconnaissance ; si l'on m'offense, je l'oublie dans le moment. Je raconte avec effusion do cœur le bien que je vois faire, et je n'ai ni langue, ni mémoire pour le mal que j'entends. Si l'on vous dit : « Un tel vous a rendu senrice, » répondez : « Cela est d'autant plus généreux de sa part que je n'ai jamais eu occasion de rien faire pour lui. » Cela reviendra à votre bienfaiteur qui en sera encore plus disposé à vous obliger. — Si l'on vous avertit que tel ou tel est fâché contre vous et débite bien des bruits sur votre compte, répondez sans hésiter : « Nous avons fort bien vécu ensemble, je ne puis croiie qu'il voulût 7ne mortifier ni m' offenser. •» Le voulût-il en effet? votre réponse arrivera jusqu'à lui, et sa haine tombera d'elle-même. Redoublez d'attention et d'égards pour ceux qui paraissent vous dédaigner ; ne vous laissez aller à aucune pensée de suffisance ni d'aversion, sous prétexte qu'on ne vous vaut pas ; et, lors même que vous ne pouvez pas décemment vous abaisser à certains égards, évitez avec un soin infini tout ce qui marque le plus petit mépris. Ce n'est qu'à la longue que vous verrez combien cette conduite est litile et sage dans le commerce de la vie. Elle vous épargnera sûrement bien des méprises, bien des fautes, bien des chagrins, et assurera la tranquillité de toute votre maison,
c Nous sommes quatre enfants du même père et de la même mère : votre oncle, vos deux tantes et moi. Votre oncle a quatre fils fort aimables ; ils sont tous riches et en bon chemin ; vous pouvez être tranquilles sur leur compte. Il n'en est pas ainsi de mes Bœurs, elles sont l'une et l'autre très à l'étroit. Je vous recommande d'en prendre soin et de les respecter à l'égal de moi. Usez-en de la même façon envers vos deux autres tantes. Pour nos autres parents, s'ils ont