LA \ 11. 1)1 CI
fortune, d'une constance invincible dans la mauvaise , le premier des rois d'Espagne à cette époque, et l'un des plus puissants et des plus magnifiques souverains de son siècle, il ne pouvait souffrir près de lui un héros , le meilleur bouclier de ses états et le plus terrible fléau des Maures (29). Etait-ce envie, ou prévention, ou bien vengeance? Les ténèbres qui enveloppent ces temps reculés ne permettent pas de le distinguer ; mais les circonstances qui accompagnent cette haine aux yeux de la postérité, lui impriment le caractère de l'injustice, et en font une tache ineffaçable à la mémoire de ce monarque.
Beaucoup des compagnons du Cid l'abandonnèrent alors pour suivre le roi ; et lui , triste et désespérant désormais de se réconcilier avec sa patrie , entra sur les terres de Valence , avec l'intention sans doute d'y former un établissement, et d'y passer le reste de ses jours dans la sécurité d'un pouvoir redouté. Dans cet esprit , il releva le château de Pinnacatel , le fortifia avec le plus grand soin , et le pourvut de vivres et d'armes pour une longue défense. Dès-lors la terreur de son bras lui soumit tous les petits rois de la province (jo). Sarragosse,
LA \ 1K 1)1 Cil).
attaquée par le roi d'Aragon*, lui dut , comme autrefois , son salut; car ce prince , à la considération de Rodrigue, accorda la paix à cette capitale. Bientôt , dans l'orgueil dont l'enflaient tant de succès , il conçut des projets de vengeance , et médita d'humilier sou plus grand ennemi.
Il se nommait Don Garcie Ordonez , comte de Naxera , commandant en la Rioja pour le roi de Castille. Le second personnage de l'état par l'éclat de son origine , par son alliance avec la famille royale, par ses richesses et ses éminents services; mais envieux , ennemi implacable du Cid , attentif a irriter la haine du roi , et coupable provocateur des arrêts qui avaient banni Rodrigue. Brûlant de le châtier, Rodrigue entra dans la Rioja comme 1094. en pays ennemi, dévasta les campagnes, saccagea les villes , persécuta les habitants. Ces malheureux étaient-ils coupables de la conduite odieuse du comte? Mais toujours les fautes et les passions des grands retombent sur les petits. Le Cid furieux , tout entier à la vengeance dont il était altéré , poursuivit sa terrible expédition, et Alberite, Logrono et la forteresse d'Alfaro durent céder à ses armes.
Don Garcie, qui voyait s'avancer ce fléau, rassembla ses troupes , et fit dire à son ennemi de l'attendre sept jours ; le Cid l'attendit : mais les soldats du comte , au moment de combattre , glacés d'une terreur subite , n'osèrent affronter le Campeador.
Venge' et chargé de butin , il revint à Sarragosse. Il y apprit que les Àlmoravides s'étaient emparés de Valence : et ce fut alors qu'il résolut de les en chasser, et de se rendre maître de cette capitale. Valence, située sur la mer, au milieu de fertiles et délicieuses campagnes , sous le plus beau ciel et dans le climat le plus salubre et le plus tempéré de 1 Espagne, était appelée par les Maures leur paradis (3,). Mais ce paradis avait été cruellement défiguré dans ces derniers temps par le mauvais gouvernement des Arabes, et par leurs divisions intestines. Cette ville avaittoujours été considérée comme une dépendance du royaume de Tolède; et au temps d'Almenon, et depuis (Î2) , Abubekr l'avait gouvernée avec tant d'habileté et de sagesse, que les habitants, à la mort de cet Arabe, dirent que Valence
3o LA VIK I)L cro.
avait perdu son flambeau*. Hiaja , fils d'Almenou, régnait à Tolède, quand Alphonse conquit cette capitale, et, entr'autres conditions , il obtint du vainqueur d'être mis en possession de Valence , que Ton croyait qu'Abubekr, accoutumé au commandement , ne consentirait pas à lui remettre. Mais Abubekr mourut alors, et Hiaja, montant sans obstacle sur le trône , introduisit à sa suite toutes les calamite's. Il commande mal d'ordinaire, et il est plus mal obéi , celui qui , perdant une couronne , entreprend d'en porter une autre. Hiaja , bien reçu d'abord des Valenciens , ne tarda pas à montrer la faiblesse de son caractère et l'inconstance de ses conseils. L'autorité et les armes duCid, dont il avait acheté l'amitié , lavaient défendu contre les deux rois de Dénia et de Sarragosse , qui voulaient le chasser de Valence. Mais cette protection ne put le sauver de la haine de ses sujets , qui s'indignaient surtout de la faveur qu'il accordait aux chrétiens,
* Dixeron que se habia apagado la autorcha y escurecido la
luz de Valencia. Vaine répétition , convenable sans doute au
génie de la langue arabe , mais qui choquerait la sévérité de
notre goût.
( Note du Traducteur . )
LA VIE DU Cil). 3l
et de son zèle à leur prodiguer des trésors accumulés à force de tyrannie et de vexations odieuses. Aussi , quand ils virent le Cid occupé au loin à son expédition de la Rioja, les principaux citoyens entrèrent en délibération, et conformément à l'avis d'Abenjaf , gouverneur de la ville, ils déterminèrent d'appeler les Almoravides , qui venaient précisément de prendre Murcie. Ceux - ci accoururent , occupèrent Dénia , et se portèrent devant Valence , qui peu de jours après leur ouvrit ses portes. Le malheureux Hiaja, irrésolu et sans courage, s'efforça , à la faveur du tumulte , d'échapper à ses ennemis , et abandonnant son palais , que les flammes menaçaient déjà, il courut, honteusement déguisé en femme , se cacher dans une métairie. Abenjaf l'y découvrit , lui trancha impitoyablement la tête, et lit jeter son corps sur un fumier. Destin déplorable que subit le souverain de Tolède et de Valence, pour n'avoir su être ni homme ni roi !
Le bruit de celte révolution parvint au Cid. Irrité de la mort de son ami et de l'expulsion des chrétiens de Valence, il jura de venger l'une et l'autre
injure , et de faire tomber ce royaume en son pouvoir. Il marcha de ce côte' , s'empara de la forteresse de Cebolla, ou Juballa, dont il augmenta la force naturelle par des travaux considérables , et il fit de ce point le centre de ses ope'rations. Dans les premiers jours de l'e'té , il alla asseoir son camp devant la ville , et se mit à détruire toutes les maisons des environs, et à dévaster la campagne. Les habitants consternés le supplièrent de cesser ces cruels ravages; Rodrigue leur imposa la condition de chasser les Almoravides ; ils ne le pouvaient ou ne le voulaient pas, et force leur fut de recommencer à fortifier leur ville.
Jucef, au nom de qui les Almoravides désolaient les contrées orientales de l'Espagne, avait signifié à Rodrigue l'insolente défense d'entrer à Valence. Celui-ci, accoutumé à mépriser la vaine arrogance de ses ennemis , après lui avoir rendu dans sa réponse outrage pour outrage , et avoir publié partout que la crainte le retenait en Afrique , loin de se laisser intimider par ses immenses préparatifs , se disposa à presser la ville avec la plus terrible rigueur. Il soumit d'abord le faubourg appelé Villa-
nueva, et tout aussitôt il tourna ses efforts contre celui d'Alcudia , ordonnant à une partie de ses soldats d'attaquer en même temps la ville du côté de la porte d'Alcantara. Les Valenciens se défendaient comme des lions : ils repoussèrent les chrétiens qui attaquaient la porte , et électrisés par ce succès , ils l'ouvrirent eux-mêmes et fondirent sur l'ennemi. Le Cid alors, formant un seul corps de tous les siens , les ramène contre le faubourg, et sans laisser respirer les Maures , il leur livre un si rude combat, il en fait un si affreux carnage, et les glace tellement d'épouvante, que les habitants commencèrent à demander grâce. Le carnage cesse , et le faubourg se rend. Le Cid , usant noblement de la victoire, laisse aux vaincus leurs biens et la liberté.
Pendant que les deux faubourgs jouissaient , par la générosité du vainqueur, de la plus grande abondance , la ville au contraire était en proie aux horreurs de la famine. Enfin, réduits aux abois, les habitants offrent de s'engager à expulser les Almoravides , et à se soumettre à Rodrigue, si, dans un temps convenu, ils ne reçoivent pas de secours
i j LA \ M 1)L Cil).
de Jucef. À ces conditions ils obtiennent une trêve de deux mois. Dans cet intervalle , le Cid fait quelques courses dans les environs de Pinnacatel, dépose un riche butin dans ce château , se porte ensuite sur les terres du prince d'Albarracîn , et les ravage entièrement, en punition de la révolte de ce Maure.
La trêve expirée sans que le secours attendu soit venu , Rodrigue somme les Valenciens de se rendre. Ils s'y refusent, comptant toujours sur la promesse de Jucef. En effet une armée d'Almoravides paraît : mais soit lâcheté , soit mauvaise intelligence entre eux et les assiégés, soit quelqu'autre cause qu'on ignore, ils ne font rien , et se dissipent, en laissant Valence dans la même extrémité qu'auparavant.
Le courage et la constance étaient grands chez les Valenciens. Avec leurs machines ils détruisaient celles qu'employait Rodrigue ; ils le repoussaient dans les assauts qu'il leur livrait; et même un jour la grêle de leurs flèches et de leurs pierres l'ayant
forcé de se réfugier dans des bains contigus aux remparts , ils se précipitèrent hors de la ville , l'enfermèrent dans ce lieu , et l'auraient tué ou fait prisonnier , si le Cid avec les siens ne s'était promptement ouvert un passage à travers la muraille. Nonobstant cette opiniâtreté , la faim , plus terrible pour les assiégés que les armes du Campeador , lui répondait de leur soumission. Pour les dompter par elle , il avait ordonné de mettre à mort tous les Arabes qui sortiraient de Valence , et forcé d'y rentrer ceux qui à la faveur de la' trêve étaient venus dans le camp ou dans les faubourgs. Lorsque tous les vivres furent épuisés , et qu'ils eurent consommé les aliments les plus vils et les plus hideux, on voyait les habitants tomber morts dans les rues. Beaucoup alors, prenant conseil de leur désespoir, se traînaient hors des murs pour tenter la pitié des ennemis. Mais ceux-ci , dociles aux ordres impitoyables de leur chef, leur donnaient une cruelle mort sous les yeux de leurs concitoyens , qu'elle devait épouvanter et instruire. Ni l'âge ni le sexe n'obtenaient de pitié : tous mouraient , à l'exception de quelques-uns , qui furent secrètement vendus comme esclaves. Quand on voit l'usage abominable que l'homme fait parfois de ses forces , quand
?>(> la vif ni: un.
on considère ces horribles exemples de barbarie , qui malheureusement ne sont point étrangers aux peuples et aux siècles les plus civilise's , on juge l'homme mille fois plus cruel et plus fe'roce que les panthères et les lions des de'serts. Enfin, n'espérant plus de secours , le tyran Abenjaf rendit la place à des conditions assez mode'rëes. Mais pour lui, il ne put se soustraire à sa destinée. Le sang de Hiaja criait vengeance , et son assassin périt aussi tragiquement, soit par un effet de la haine des siens , soit par l'ordre du Cid , qui voulut punir ainsi le meurtre de son ancien ami.
1094. Telle fut l'issue de cette entreprise (33). Egale en
importance à la conquête de Tolède , avec plus de difficultés elle devait offrir plus de gloire au vainqueur. Tolède , à la porte de la Castille , avait été subjuguée par le roi le plus.puissant de l'Espagne, secondé et par des forces nationales et par des troupes étrangères. Valence , entourée de tous côtés de nations mauresques , défendue par les menaces de l'Afrique, pourvue des plus redoutables moyens de défense , fut conquise par un simple chevalier, sans autres forces que les soldats accoutumés à