‹ La vie du dogme catholiqueChapitre 26 sur 49 · LA VIE DU DO<}ME · texte numérisé non relu

LA VIE DU DO<}ME

n'apparaissait que dans une connexion lâche et sans précision. L'esprit semblait y trouver un point d'appui provisoire, à la manière de l'enfant qui trouve sur quelques pierres jetées au travers du torrent un incertain et rapide point d'appui.

Qu'il y ait eu certaines découvertes échappant à cette règle générale, nous ne le nierons pas. Souvent l'esprit s'est élevé par de lentes et progressives généralisations partielles. Mais pour chacune de ces généralisations se pose à nouveau la question. C'est toujours par un procédé de ce genre, intuitif avant d'être déductif, que l'esprit obtient d'emblée sa conception générale: il pourra ensuite redescendre vers le particulier.

A l'appui de cette thèse historique, les exemples et les autorités ne font pas défaut. Que de fois le génie, dans un rapide éclair suivi d'une période de recherches laborieuses, a vu l'explication avant de pouvoir l'établir sur les bases d'une logique rigoureuse.

Le meilleur exemple est celui de Newton, dans cette lutte de quatorze ans, où l'intuition cherche à se faire jour. Dans cette période de long et douloureux enfantement, l'enchaînement intellectuel entrevu travaille comme une pensée sourde. Toujours en éveil, il tend à englober, dans une cristallisation progressive, les résultats des travaux contemporains — il donne un corps aux dé-

couvertes fragmentaires — jusqu'à ce qu'enfin, l'enchaînement soit total et parfait, la synthèse complète, l'explication logique parvenue à sa pleine maturité.

Ainsi travaille l'artiste: tout génie n'est-il pas artiste? Un philosophe éminent (1), dans une étude dont nous cherchons précisément à résumer la pensée maîtresse, a fait ressortir la puissance du génie, puissance inconsciemment synthétique et lentement assimilatrice. 11 lui a suffi pour cela de rapprocher Newton et Léonard de Vinci. Et c'est de part et d'autre un beau spectacle: cette puissance créatrice qui préexiste aux éléments matériels, aux faits bruts ; ce travail latent de l'idée, cette suprématie sur le fait positif qu'elle cherche, qu'elle conquiert, qu'elle asservit.

On sait que cette théorie de Vidée préconçue était chère à Claude Bernard : il y voyait le point de départ du raisonnement expérimental aboutissant à la vérification expérimentale : « Dans la méthode expérimentale, on ne fait jamais des expériences que pour voir ou pour prouver, c'està-dire pour contrôler et vérifier » (2).

(1) M. Joly, Psychologie des grands Jiommes.

(2) Introd. à la Médec. expérim., p. 384. M. Rabier dans sa Logique et M. Naville dans la Logique de V Hypothèse ont grandement éclairci et confirmé cette manière devoir. Voir encore la Confêcçnce sur VJdéa-

Laissons les théories déductives et considérons toujours au point de vue de leur établissement historique les sciences de classificcitions. Là encore, nous trouvons une hase^ un genre qui domine toute la classification, qui en est pour ainsi dire la clef de voûLe. Or, s'il faut en croire certaines autorités imposantes, ces bases de classifications, ces conceptions très générales n'ont pas attendu pour se révéler, la perfection scientifique des méthodes et les progrès d'une définition rigoureuse. Elles préexistaient à l'état d'intuition ou de pressentiment dès l'aurore des recherches scientifiques.

Sur ce terrain, Agassiz est un maître et nous pouvons bien nous appuyer de l'autorité de ce grand nom On sait la haute philosophie de son ouvrage: De l Espèce et de la Classification.

Peu de savants ont affirmé avec autant d'assurance l'opinion que nous cherchons à établir. Suivant cet Illustre naturaliste, non seulement la notion d'espèce, mais les grandes lignes dès classifications zoologiques, c'est-à-dire la base essentielle du système de classification actuelle préexistent à l'état de conception rudimentaire dès la plus haute antiquité.

Iis77ie prononcée par M. Brunetière à Besançon et deux articles de M. Fonsegrive dans la Revue Philosophique : (Avril-Mai, 1896).

(( Pas un philosophe ne sera surpris d'apprendre que les zoologistes avaient admis instinctivement des groupes naturels dans le monde organique, hien avant qu'on eût soulevé la question de savoir si ces groupes existent réellement dans la nature et quel en est le caractère Les hommes n'ont-ils pas raisonné sur eux-mêmes et sur le monde bien avant que la logique et la métaphysique fussent enseignées dans les écoles ? Pourquoi alors les observateurs de la nature n'auraient-ils pas apprécié à leur exacte valeur les alliances existant soit entre les animaux, soit entre les plantes, bien avant d'avoir découvert le lien scientifique des classifications qu'ils avaient adoptées dans la pratique?

(( L'histoire de notre science prouve que plusieurs des principes qui la régissent aujourd'hui ont été connus de bonne heure par tous les naturalistes penseurs. Aristote, par exemple, connaît déjà les principales différences qui séparent les vertébrés de tous les autres animaux. Sa distinction des Enainia et des Anaima correspond exactement à celle des Vertébrés et des Invertébrés de Lamarck, ou à celle des Fleischthiere et des Eiiiyeiveinthiere de Oken, ou encore à celles des Myeloneiira et des Ganglioneura d'Ehrenberg. Un homme familier avec l'histoire des progrès et de la science peut-il s'empêcher de sourire quand

il entend crier à la nouveauté et à l'originalité pour des idées qui ont depuis longtemps cours parmi les hommes. Ici, par exemple, il n'y a qu'un seul et même fait, présenté sous des aspects différents Si nous réunissons les expressions d'Aristote, de Lamarck, d'Oken et d'Ehrenberg, n'aurons-nous pas comme caractéristiques de leurs systèmes les mêmes mots que le vulgaire emploie, pour distinguer les traits les plus saillants du corps des animaux supérieurs? Ne diton pas d'un animal: il a du sang, il a du nerf; il est tout chair, il est tout ventre, etc. » (1).

Est-il possible d'affirmer en termes plus catégoriques d'une part la préexistence de Vidée confuse: pressentiment, intuition, génie de l'humanité aussi bien que de l'individu — son antériorité sur la science précise et distincte — d'autre part, Videntilé substantielle de l'une et de l'autre : en sorte que certains objets scientifiques apparaissent de mieux en mieux dans le perfectionnement séculaire des théories, comme l'infusoire apparaissait sur le porte-objet du microscope, se précisant dans ses détails, mais toujours substantiellement identique à lui-même.

A ce témoignage, on pourrait en ajouter bien

(i) De V espèce et de la classification. Trad. de Vogeli, p. 222-224.

d'autres rendus par le siècle présent en faveur de l'antiquité. On les trouvera nombreux, par exemple, dans la magistrale Inlrodudion de r Histoire des animaux, où Téminent traducteur d'Aristole compare le philosophe grec à ses devanciers et montre de quel néant est sortie cette œuvre, à laquelle Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire et pins récemment Car us, Claus, Hœckel luimême, apportaient le témoignage de leur admiration. Ainsi les savants contemporains ont été, plus que leurs devanciers, équitables pour la science du Stagyrite. Ils ont mieux compris la profondeur de ces intuitions, inintelligibles à la science incomplète des siècles précédents.

Nous l'avons dit, l'intime mélange des procédés ne permet pas toujours un partage rigoureux entre les sciences dédiictives et les pures classifications. Faire ce partage, c'est inévitablement se heurter à des discussions philosophiques. Contentons-nous d'ajouter encore quelques exemples aux faits allégués: ce qui nous importe, c'est de relever dans ces divers ordres de théories la préexistence de la conception confuse et implicite^ devançant la définition rigoureuse et explicite, la notion vulgaire précédant la notion scientifique, et en même temps de constater Videntité substantielle persévérante dans ce devenir apparent.

Sur le terrain de la physiologie, nous allègue-

rons les dernières pages du livre du D'' Chauffard : La Vie. Elles reproduisent une leçon d'ouverture sur ce sujet: Des vérités traditionnelles en médecine. Dans ce remarquable exposé, nous trouvons répétée avec insistance l'affirmation suivante : la notion fondamentale de Vie, à l'état de connaissance vulgaire, confuse, et pourtant certaine, préexistait aux analyses rigoureuses et aux travaux précis de la science subséquente.

D'où il conclut que « ces vérités générales ont apparu déjà saisissantes dès que les regards d'un génie pénétrant se sont fixés sur le monde émouvant de la vie individuelle et avec elles était créée la physiologie générale de l'être... Ces vérités premières et constitutives une fois entrées dans la science ne devaient plus en disparaître... Elles devenaient l'âme des faits particuliers... Par conséquent, d'âge en âge, à travers tous les développements de la science et par cela seul que la science se maintenait et se développait, ces vérités les premières vues parce qu'elles sont les premières en éclat et en puissance, ces vérités demeuraient immuables en quelque sorte, reparaissant avec une intensité croissante, s'élevant au-dessus de toutes les contestations, de toutes les notions dues an travail du jour, recevant une autorité souveraine par l'assentiment unanime, transmis de maître en maître et d'enseignement

en enseignement. Cette autorité devint ainsi le signe même de la tradition^ et les vérités qu'elle consacre purent s'appeler pour toujours les vérités traditionnelles » (1).

Inutile de nous arrêter longtemps aux sciences morales et politiques. Là surtout apparaît dans son plein jour la vérité qui nous occupe. La science, quand elle s'applique à l'étude de la morale et du droit des gens, quand elle veut en scruter les principes fondamentaux, ne fait guère que préciser des notions anciennes, appartenant à tous les lieux et à tous les temps, à titre d'intuitions du sens. commun. Elle recueille un héritage traditionnel du genre humain : héritage sacré, qui ne comporte, en fait d'élaborations scientifiques, que des notions plus savamment analysées, plus systématiquement enchaînées.

Quand il s'agit des notions du sens commun, la science morale et politique ne vient pas se substituer à elles, s'introduire comme une nouveauté: elle vient simplement se superposer au sens commun, s'ajouter à ce que le moyen âge appelait r intellect des premiers principes: elle vient à titre d'explication plus précise et plus méthodique : mais sous cette explication, la base traditionnelle demeure immuable.

(1) La Vie, p 513-14.

Regardons cet ordre de sciences morales et sociales comme formant l'aile droite des connaissances hnmaines, les sciences du monde organique étant au centre, intermédiaires entre la région de l'absolue liberté et celle du déterminisme mécanique, — dans cette dernière région du moins, n'y a-t-il pas un progrès évident, affranchi de toute identité permanente? Les conceptions nouvelles ne sont-elles pas radicalement diverses des conceptions anciennes? Notre physique et notre chimie moderne peuvent-elles un instant tolérer une injurieuse comparaison avec la physique enfantine des anciens? .

Assurément la question ne semblerait pas devoir être posée. Mais d abord, comment ne pas se rappeler cette mordante réflexion de M. Gochin, quand il écrivait dans le Correspondant (1) : c( Dans le plus rudimentaire des systèmes anciens, dans la cosmogonie d'Empédocle ou dans celle des Indiens, dans la physique d'Aristote, en les. plus étranges inventions de ces philosophes primitifs, il y a une part de vérité plus grande que dans les idées de tel positiviste du xix<^ siècle finissant, homme de bon sens, homme de progrès, qui voyage par le chemin de fer et correspond par le téléphone ».

(1) Mars 1894.

Et si Ton voulait ne voir là qu'une ingénieuse boutade, qu'on médite ces curieuses réflexions de M. Wurtz, vers la fin de la Théorie atomique: « Lorsqu'il s'agit de Téternel et peut-être insoluble problème de la constitution de la matière, 1 esprit bumain semble tourner dans un cercle, les mêmes idées se perpétuant à travers les âges et se présentant sous des formes rajeunies aux intelligences d'élite... Mais n"y a-t-il pas quelque différence dans la manière d'opérer de ces grands esprits? Sans aucun doute. Les uns, plus puissants peut-être, mais plus aventureux, ont procédé par intuition, les autres par induction raisonnée. Là est le progrès ; là est la supériorité des méthodes modernes » (1).

De tout cet ensemble — exemples et autorités — un fait constant se dégage: le progrès de sciences ou du moins de théories nombreuses (opéré par voie de déduction ou par voie de classification) a pour point de départ un fait fondamental ou une notion générique d'ordre plus ou moins élevé. En tout cas, cette base d'abord entrevue dans une intuition — pressentiment du génie ou pressentiment du vulgaire — s'affirme et se précise par la vérification de ses conséquences : déductions ou classifications. Ainsi il y a passage

(1) Tliéorie atomique, p. 239.

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