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LA VIE DU DOGMK

sans se préoccuper des ergoteries d'école, il revendique pour Marie le titre contesté.

A telle autre époque, dans une importante fraction de l'univers catholique, en Orient par exemple : c'est la croyance à l'Immaculée Conception de Marie qui se manifeste par des témoignages éclatants.

D'où viennent ces croyances ? Sont-elles le fruit d'une révélation spéciale ? Proviennent-elles de la révélation primitive conservée dans toute sa pureté? Faut-il, au contraire, y voirie produit d'un de ces courants intellectuels fréquemment constatés dans les collectivités religieuses ou nationales, se transformant insensiblement sous l'influence de mille circonstances, soumis au contact dissolvant des doctrines étrangères? En un mot, ne faut-il pas admettre avec le rationalisme que ces phénomènes dogmatiques appelés manifestations du sens catholique sont le résultat d'un certain travail séculaire et d'une transformation lente opérée dans le dépôt apostolique ? Ou bien faut-il regarder ce sens catholique comme une sorte d'illumination quotidienne et de révélation permanente opérée sous l'influence de la grâce dans le corps social de l'Église ?

Notre réponse sera bien simple. Assurément le surnaturel ne cesse d'agir efficacement : mais sans admettre une révélation quotidienne, il nous

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suffit d'un développement logique dont nous allons tâcher de saisir le caractère (1).

Dans l'Église, comme dans tout corps social, il existe un esprit public dont la source — parfois très éloignée — se dissimule au fond des obscurités du passé.

Quand il s'agit d'une société quelconque, cette source de l'esprit public est un ensemble de principes qui peut-être ne furent jamais nettement définis. De leur ensemble découle pourtant l'esprit du corps social, ou, comme on dit parfois, la c( Conscience collective ».

Petit à petit, par une inconsciente logique, par un travail latent de l'esprit public — après que l'idée primitive a profondément pénétré la masse des intelligences — elle s'épanouit en conséquences nombreuses: théories qui sont dans l'air sans que personne les formule explicitement — conclusions universellement adoptées, sans que jamais une formule rigoureuse vienne les définir et les sanctionner.

C'est ainsi qu'une génération lègue son esprit aux générations qui suivent. Héritage complexe, multiple et divers. Il est souvent difficile d'en dresser un inventaire exact ; mais que cet héri-

(1) Moeliler, dans sa Symbolique, a très bien compris ce point de vue.

tage existe, qu'il y ait continuité, transmission héréditaire des doctrines, c'est un fait indéniable.

Tels sont les éléments, faciles à reconnaître dans V Eglise comme dans tout corps social. D'une part un dépôt primitif non formulé, non défini (1), d'autre part un travail lent^ insensiblement progressif. Il s'exerce sur le dépôt primitif et se traduit finalement par des jugements, en apparence spontanés, par des affirmations dont il est difficile de découvrir l'origine historique.

Aussi bien, pour comprendre la profonde signification de ces mots : sens catholique, sentiment catholique, il est utile de rapprocher ces expressions de toute une catégorie de sens et de sentiments, fort divers au premier abord, mais auxquels nous reconnaîtrons une physionomie commune, si nous voulons les étudier attentivement.

Que veut-on dire quand on parle de sens pratique, sens artistique, sens critique, sens moral ?

Dans toutes ces différentes acceptions, le mot sens caractérise certains jugements ou certaines décisions qui semblent émaner d'un pur sentiment instinctif et spontané, indépendant de tout travail scientifique et mental. Il semble en être

(1) Bien entendu, il ne s'agit pas de la totalité du dépôt primilif — mais de certaines vérités qui peuvent s'y trouver, implicites et non encore définies.

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ainsi : mais en réalité un travail latent a précédé la formation de ces jugements; il a, pour ainsi dire, préparé leur soudaine explosion. Nous allons le faire voir par des exemples.

Laissons de côté ce qui concerne l'Église. Au lieu de considérer un corps social, envisageons des individus. Considérant une intelligence isolée, que faut-il entendre par ces expressions : le sens pratique, le sens artistique, le sens critique, le sens moral?. Nous retrouverons partout les mêmes éléments, qui justifient celle appellation commune. Dans chacun de ces cas, dans tous ces ordres divers le mot sens désigne tout à la fois un dépôt intellectuel et- son utilisation logique; d'une part, un certain nombre de principes cachés — d'autre part, le travail obscur qui les met en usage. Ce n'est pas seulement la possession habituelle d'un certain nombre de principes eî, de règles, mais en outre le travail inconscient et spontané qui applique les règles et qui va comme instinctivement des principes aux conclusions.

Voici, je suppose, un ingénieur ou un architecte : ils appliquent presque machinalement certaines règles devenues familières. Il en est de même bien souvent de l'artiste ; et de là vient ce préjugé que le génie artistique se passe des règles : en réalité, c'est un instinct qui commande chez lui l'application même des règles, parfois l'applica-

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tion de règles supérieures, de formules inconscientes qui le dirigent jusque dans les plus audacieuses conceptions de son génie.

Il en va de même du sens antique : son procédé n'est point toujours le raisonnement scientifique. Il lui serait difficile de justifier tel ou tel arrêt, formulé pourtant sans hésitation. Car le sens critique est doué chez certains hommes d'une admirable sûreté. Gomment cela? N'est-ce pas en vertu de règles appliquées instinctivement, en vertu de données fondamentales et de principes dont l'utilisation est généralement inconsciente?

Dirons-nous que tout cela est affaire de sentiment aveugle? — Non; qu'il y ait sentiment, soit. Qu'il y ait instinct, nous le voulons bien encore. Mais non point sentiment aveugle, non point instinct aveugle.

Nous pourrions encore examiner ce qu'on appelle le sens moral, y constater la présence de jugements instinctifs et spontanés. Le syllogisme qui les a produits se perd dans les profondeurs de l'inconscience; nous pouvons dire qu'ils sont irrationnels sans être déraisonnables.

En résumé :

Sens pratique de l'ingénieur, sens artistique du musicien, sens critique de l'historien, sens moral de l'homme vertueux, tout cela suppose un fait incontestable, une explication seule plausible.: 1&

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travail inconscient de V esprit. Et ce travail inconscient suppose lui-même des données, des connaissances habituelles, acquises ou innées — peu nous importe pour le moment, — connaissances et données dont le dépôt existe au plus intime de nous-mêmes.

En d'autres termes, tous ces jugemerits, que nous attribuons à un sens ou à un sentiment, exigent la présence de deux éléments : La mémoire, chargée de conserver le dépôt des règles des principes et des notions fondamentales, sans y réfléchir et sans raisonner, parfois même sans connaître d'une façon distincte le contenu de ce dépôt, — puis' le travail inconscient, utilisation du dépôt : il le met en œuvre et le fait fructifier.

Dépôt et mise en oeuvre du dépôt, voilà toute la théorie d'un de ces sens nombreux dont on méconnaît trop souvent la nature, auxquels on attribue faussement les termes mal définis de sentiment aveugle et d'instinct aveugle.

Toutes ces considérations se vérifient encore plus sûrement s'il s'agit d'une doctrine pratique: elle est plus durable parce que la pratique grave plus profondément la doctrine dont elle est l'application : elle fructifie mieux parce que la pratique conserve le dépôt et fait fructifier ses conséquences.

Mais revenons au point de vue social: nous y

retrouverons les mêmes éléments. Même développement intellectuel pour le peuple et pour l'individu : dans cette collectivité d'âmes, il se trouve une co/îscience générale et diffuse, fidèle gardienne du dépôt ; il se produit un travail progressif, fécond en conséquences. Quand certaines idées ont une fois imprégné l'esprit public, elles ne tardent pas à fructifier ; au bout de quelques années, elles forment un vaste système d'opinions, daxiomes ou de préjugés, dérivés des idées primitives.

Il semble que ces conséquences apparaissent spontanément. Elles jaillissent comme de source sans qu'on puisse exactement rendre compte de leur origine. Elles débordent les profondeurs de la conscience, ainsi que d'une nappe d'eau souterraine s'épanche parfois la source d'impétueux torrents. On peut dire que c'est une source, on peut y alimenter l'étude théologique. Seulement il ne faut pas oublier que l'origine est plus haute et plus lointaine.

C'est ainsi qu'apparaissent les sources, quand même leur limpide contenu viendrait de bien loin. Et de fait, pour l'homme du peuple, c'est une source parce que l'eau est apparue dans cet endroit. Pour le géologue, la véritable source est là-bas, sur ces collines alpestres que vous voyez à l'horizon.

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Ainsi pour l'historien : car le véritable historien est géologue à sa manière. S'il se contentait d'un coup d'œil superficiel, il ne verrait pour une doctrine d'autres sources que les documents écrits où elle est explicitement manifestée une première fois. Si l'historien est vraiment philosophe, s'il sait pénétrer les couches profondes de l'âme humaine et de la vie sociale, la source est à ses yeux plus profonde et plus lointaine. Elle est dans ces infiltrations souterraines qui constituent l'esprit public, qui imprègnent toute la masse d'un peuple, et qui remontent même aux origines d'une civilisation. C'est ainsi qu'une idée peut revendiquer une généalogie authentique. Le penseur devra la retrouver dans la conscience collective d'une société ; et cette conscience collective elle-même doit son origine à quelque grand fait doctrinal ou social.

Aussi bien, l'Église possède sa conscience collective^ son sens catholique. En présence des manifestations multiples de cette conscience, des sentiments qu'elle inspire, des jugements qu'elle dicte, des doctrines orales ou écrites qui sont le fruit de son développement — en présence de tous ces faits et de toutes ces sources — il y a deux attitudes possibles pour l'historien du dogme. Le point de vue étroit, l'intelligence ma-

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