LA YIE DU DOGME
étrangère, on objecte les naturelles propensions de l'esprit humain. On s'en prend à la spéculation théologique elle-même ; on la rend responsable de la corruption du dogme tantôt par les excès d'imagination, tantôt par le dévergondage métaphysique, par l'abus des analogies et des systèmes.
En résumé :
Ces « altérations » de la théologie chrétienne se seraient doublement produites ; par voie d'infiltration étrangère et par voie de dégénérescence spontanée — tantôt par illusion poétique — tantôt par égarement intellectuel.
Pour plus de clarté, nous examinerons tout d'abord l'élément matériel constituant le domaine des facultés sensibles — puis l'élément intellectuel, dans la pure région des concepts. D'une part: similitudes verbales et Imaginatives qui bien souvent portent la marque d'importation étrangère — d'autre part : analogies dogmatiques et développements systématiques, empruntés ou originaux : tels sont les divers facteurs de l'exposition théologique — les divers éléments subjectifs du travail humain, qu'il nous faut considérer.
I . — Entre le Christianismeet les doctrines étrangères, — religieuses et philosophiques — on a relevé des similitudes verbales souvent gratuites.
même ridicules. Telle la grotesque assimilation d'Agni, le dieu du feu, et de VAgniis Dei de l'Évangile (1).
L'histoire des dogmes, depuis vingt-cinq ans, est malheureusement compromise par l'ahus trop fréquent de procédés analogues : il semble que le mot suffise pour constater la présence de Vidée. On s'est beaucoup trop préoccupé ce de comparer des vocables, de juxtaposer des atomes de ressemblance verbale, d'obtenir des analogies en arrachant certains versets ou fragments de versets à leur contexte pour leur imposer une interprétation forcée » (2).
Le plus souvent les similitudes verbales tiennent à des similitudes métaphoriques. C'est là que doit principalement se porter notre examen.
Le fréquent emploi des analogies et des figures donne aux plus anciennes controverses théologiques un caractère spécial. Cette langue est faite tout à la fois d'abstractions profondes et de riches
(1) « La réponse à cette sottise n'est pas bien difficile. En effet entre le Christ et le dieu védique, il n'y a aucune ressemblance sous aucun rapport». (C. de Harlez — art. Agni dans le Dictionnaire apologétique de la Foi catholique). Voir cet intéressant article où le savant belge stigmatise comme il convient — par la simple exposition des textes et des doctrines — les procédés extra-scientiflques de M. Emile Burnouf.
(2) Henri Bois [op. cil. p. 217).
images: leur continuelle association déconcerte un lecteur inexpérimenté. Aux débuts de cette science, la nature humaine imposait la plus essentielle de ses lois: la nécessité des images sensibles se retrouvait jusque dans les conceptions les plus éloignées de la matière. Disons mieux: celles-là surtout exigeaient — pour être reçues dans l'esprit humain et pour s'y développer — le secours des facultés de connaissance sensible.
Les philosophies profanes avaient du reste frayé la voie. Les grandes métaphysiques associaient à leurs conceptions certaines images dominantes : elles avaient créé des métaphores demeurées classiques. Dans l'histoire de la philosophie, telle de ces expressions figurées sert maintenant encore à caractériser tout un système (1).
Mais la théodicée^ naturelle ou surnaturelle — doit éviter les écueils de l'imagination. Une œuvre nécessaire lui incombe : corriger les défectuosités de la connaissance sensible, éviter avec soin toutes les déviations que l'instrument Imaginatif peut occasionner dans la logique du rai-
(i) La « jmrticipation » des idées platoniciennes — r « émanation » des uéo-plaloniciens — la « tension » des stoïciens.
sonnement. Les anciennes philosophies n'ont pas toujours, échappé à ce danger, comme nous l'apprend l'histoire de certaines métaphores platoniciennes: on vit l'imagination se comporter en intruse dans le domaine de la logique." Pour les pseudo-théologiens de la Gnose et des hérésies primitives, Sabellianisme, Arianisme etc., ce fut pareillement une occasion de fréquentes erreurs: la métaphore philosophique les obsédait ; et cette obsession peut expliquer les extravagantes constructions de leurs systèmes.
La théologie catholique reconnaît cette cause d'erreur et la nécessité d'y obvier; mais elle ne saurait s'affranchir des conditions naturelles où s'exerce son activité. Ainsi s'est formé le langage théologique : avant d'acquérir toute sa précision, il a dû corriger petit à petit ses imperfections symboliques. Il n'y a point manqué (1). Cette évolution s'est opérée lentement et sûrement. Seulement avant qu'elle ne fût pleinement accomplie, on toléra des métaphores qu'une théologie postérieure dut proscrire ou du moins laisser tomber en désuétude.
(1) Parmi des exemples nombreux : la métaphore alexaiidrine, ou plutôt le terme « emanatio » se trouve dans S. Thomas — mais sans aucune hésitaliou possible, grâce à la doctrine, nettement créationniste, qui Tencadi^e.
En voici un exemple célèbre.
Non contents de l'analogie du Verbe humain suggérée par l'Écriture pour représenter le Verbe divin, des Pères et des écrivains des premiers siècles spécifiaient un Verbe intérieur et un Verbe proféré. Le premier, c'est la parole intime, celle qui jaillit des profondeurs de la conscience, sans toutefois se traduire au dehors. Ce jet de la pensée ou plutôt le terme de son activité, son efflorescence et son épanouissement, c'est le Verbe intérieur. Mais l'invisible et l'impalpable va tomber sous le domaine des sens : le Verbe sera proféré. La pensée met enjeu l'imagination et les nerfs; et de leur ébranlement symphonique naît un ébranlement des organes, fécond en signes expressifs : l'homme parle, l'air est agité, le Verbe est proféré.
Et qu'est-ce que ce Verbe proféré? le revêtement du Verbe intérieur. Dans l'un comme dans l'autre, je perçois le même Verbe (1).
Verbe intérieur et Verbe proféré — le second manifestation du premier — l'un et l'autre peuvent être pris comme symbole de la seconde personne dans la divine Trinité. Le Verbe intérieur est engendré: ainsi le Verbe divin. Le Verbe extérieur
(1) « C'est un même Verbe qui est conçu dans l'âme et qui est proféré dans la vois. Qu'est-ce que la voix si ce n'est le véhicule du Verbe, ou si vous voulez son vêtement »? (Richard de St- Victor).
manifeste le Verbe intérieur. Ainsi le Fils manifeste le Père (1).
Il semble que le Verbe extérieur fut un symbole défectueux: il comporte une idée matérielle et satisfait assez bien les doctrines ariennes qui maintiennent le Fils de Dieu au rang des créatures . Pourtant les Pères en ont usé ; et cet usage même est instructif, parce qu'il montre d'une part le rôle nécessaire et légitime de l'élément imaginatif dans les premières ébauches théologiques — d'autre part la possibilité d'un usage abusif. Rôle nécessaire — abus possible: il peut y avoir similitude de métaphores., entre la dogmatique catholique et la dogmatique hérétique.
Mais au symbole d' apparence identique peuvent correspondre des sens très divers.
Les Sabelliens (qui n'admettaient entre les personnes divines qu'une insuffisante distinction modale) abusaient de l'analogie du Verbe intérieur : les deux personnes étaient confondues. Aussi pour donner à leur distinction réelle une expression plus saisissante et plus populaire, les Pères recouraient au symbole du Verbe proféré. Mais comme la première image exagérait l'unité, et servait la conception hérétique — de même la
(1) Voir un texte de S. Grégoire de Nazianze, qui présente le Fils comme Vexpression énonciatrice da Père (cité par Hurter: Theol. dogm., ï. II, u. 234, NoleK
seconde exagérait la distinction et devait favoriser un excès opposé. Le Yerbe proféré est dépendant et inférieur en nature. Viennent les Ariens: ils appliqueront au Verbe divin cette dépendance et cette infériorité.
La pratique avait révélé les détails accessoires et imparfaits du symbole — par conséquent le danger de son usage. Il fut proscrit.
Telle est l'histoire de cette métaphore théologique.
IL — Y a-t-il variation de la connaissance religieuse elle-même ou simplement variation d'une image symbolique, extérieure et accessoire à cette connaissance?
On peut concevoir Viisage variable cViine image symbolique aujourd'hui adoptée pour des besoins temporaires, demain proscrite pour ses inconvénients.
On peut encore voir dans ce fait une variation essentielle et intime.de la connaissance religieuse : on se placera nécessairement à ce dernier point de vue si l'on adopte une psychologie où la connaissance religieuse se réduit non seulement à un élément subjectif — mais encore à un élément cVordre purement sensible.
Examinons ces deux interprétations.
La philosophie spiritualiste catholique recon-
naît le rôle important de l'imagination dans la formation de nos concepts. Elle reconnaît de plus le caractère composite de ces images, qui concourent à nos actes intellectuels. Par suite de leur tendance à l'association, elles entraînent avec elles tout un cortège d'images plus ou moins hétérogènes. Et si Ton n'y prend garde, les groupements d'images feront violence à la saine logique, suscitant à leur suite de factices groupements d'idées (1)."
Ainsi la simplicité d'un symbole sensible est apparente et superficielle. En réalité c'est un
(I) « Celte coopération, ou, si l'on aime mieux, cette intrusion de la puissance Imaginative dans l'acte de la pensée, joue un grand rôle dans la formation de nos concepts, qui ne parviennent à la conscience qu'incrustés, ou du moins, qu'entourés d'une gangue malérielle. Faut-il s'étonner ensuite si trop souvent la vérité se cache sous des apparences trompeuses, ou si l'on rencontre plusieui's concepts soudés arbitrairement dans un même empâtement? Autant de causes de nos illusions, de nos erreurs, de nos disputes. Il a paru agréable de railler les distinctions et sous-distinctions de l'argumentation scolastique, comme si toute cette dialectique consistait dans le jeu puéril de fendre un cheveu en quatre. Pour être juste, ne devrait-on pas la comparer plutôt à l'adresse du minéralogiste qui sépare les cristaux en les nettoyant de leur gangue ». [Éludes de théologie positive sur la Sainte TiHnité, par Th. de Regnon, p. 39).
composé d'éléments multiples. A côté de l'élément représentatif légitime il peut contenir des images étrangères ; et celles-ci — provisoirement tolérées comme inoffensives, n'entraînant aucun jugement erroné — sont susceptibles d'être un jour éliminées. C'est en présence des hérésies que le travail théologique rejette ces éléments d'abord confus et indiscernés.
Mais on peut envisager diversement cette évolution.
Une histoire du dogme inspirée par des vues superficielles méconnaîtra l'exacte signification ■de ces transformations terminologiques : acquisitions de symboles nouveaux et disparitions de symboles anciens. Le plus souvent nos modernes historiens du dogme confondent l'image — liée à l'emploi de telle expression — et l'idée doctrinale. Ce sont les images et les formules usitées par les écrivains primitifs, qu'on affecte d'opposer aux doctrines des écrivains postérieurs et des conciles œcuméniques. C'est que, dans la pensée de ces écrivains, toute connaissance religieuse se réduit à un élément subjectif d'ordre sensible — autrement dit : un pur symbole. Tandis que la théorie catholique admet une conception spirituelle, liée au symbole sensible, représentation et moyen de connaissance — ces agnostiques récusent la validité de toute connaissance
IMAGES SYMBOLTQUES 203
spirituelle adjacente à l'image symbolique.
Telle est la théorie critique de la connaissance religieuse élaborée par M. Sabatier: « Ce serait une illusion de croire qu'un symbole religieux représente Dieu en soi... Le vrai contenu du symbole est tout subjectif... Un moment vient toujours cependant où... la réflexion transforme l'image en idée plus ou moins abstçaite, et prend celte idée pour une représentation de l'objet même de la religion. Mais alors éclate aussitôt la discrépance originelle... entre l'objet de la religion qui est transcendant et la nature de l'image phénoménale par laquelle nous tentions de la représenter. De là contradiction latente dans toute idée symbolique...
Par voie de généralisation et d'abstraction progressive le raisonnement atténue la métaphore primitive; il l'use comme sur une meule. Mais quand l'élément métaphorique a disparu, la notion elle-même s'évanouit en tant que notion positive... Ainsi de nos idées générales sur l'objet même de la religion. Quand tout élément métaphorique en est éliminé, elles deviennent simplement négatives, contradictoires et perdent tout contenu réel » (1).
[i] Esquisse d'une philosophie tie la religion d'ciprès la psychologie et l'histoire (p. 394-96).
On conçoit que dans cette manière de voir, l'évolution du dogme se réduise à une pure succession de symboles matériels, dont les substitutions incessantes s'opèrent sans identité foncière et sans continuité logique. A les entendre, c'est la source la plus fréquente des infiltrations étrangères et corruptrices du dogme.
Voici donc deux conceptions en présence :
L'une est agnostique puisqu'elle n'accorde à nos connaissances religieuses aucune valeur conceptuelle, aucune objectivité logique — l'autre, tout en admettant l'inévitable intervention des images sensibles, accorde la légitimité de connaissances réelles, acquises avec le concours dé ces images.
L'une ne voit — dans l'évolution des croyances religieuses — autre chose qu'une succession de symboles.
L'autre admet la permanence des vérités fondamentales, en présence des divergences hérétiques. De la sorte, Ja variation des termes ou images symboliques n'exprime point une variation "de la croyance catholique : elle correspond simplement à une temporaire nécessité de polémique. La métaphore symbolique s'oppose aux altérations systématiques de l'hérésie; quand celle-ci méconnaît une des faces multiples de la vérité, il faut qu'une vive et sensible image —
auxiliaire provisoire du système catholique — vienne la faire ressortir plus énergiquemeiit. Gomme un rayon lumineux habilement projeté sur les détails obscurs d'un organisme, ainsi la métaphore théologique met en relief la vérité partielle défigurée par la sophistique des hérésiarques.
Ainsi, au point de vue psychologique, la première conception s'appuie sur un système qui méconnaît la nature intelligente de l'homme, enferme sa connaissance dans le cercle restreint des objets sensibles et lui interdit tout regard sur l'au-delà.
Cette conception est inacceptable pour un spiritu a lis le ch rétien .
Au même point de vue psychologique, la seconde conception est pleinement d'accord avec la nature de l'homme. Elle reconnaît l'importance des images pour fixer l'attention de l'être pensant et pour concentrer ses eflorts sur un but déterminé (1). Mais cette importance de l'élément sensible n'est point une . négation systématique de la nature intellectuelle elle-même.
(1) Tout à l'heure des considérations de métfiode scientifique serviront à préciser, à réduire à sa juste valeur ce rôle de Télément sensible (image, symbole) comme condition de l'activité pensante. Nous espérons montrer tout à la fois la nécessité de cette condition — et sa distinction d'avec l'objet connu.