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LA. VTR DU DOGME

Entre le système a priori — de date récente — et le spiritualisme traditionnel, consacré par le consentement universel des croyances les plus anciennes et les plus accréditées, il nous est déjà facile de nous prononcer.

L'agnosticisme ne saurait nous agréer.

Mais au point de vue psychologique, il convient d'ajouter la confirmation d'un rapide coup ci œil historique. Les débats théologiques anciens nous fourniront des spécimens nombreux et satisfaisants d'images symboliques. Et nous pourrions reconnaître : d'une part — que cette variété de représentations . avait sa liaison d'être : elle était suffisamment légitimée par des opportunités de polémique. — D'autre part, l'image ne doit point être confondue avec la doctrine ellemême : elle ne saurait être prise comme un témoin absolu, un critérium infaillible de son identité ou de sa variabilité.

Certains théologiens d'Allemagne ont usé d'un procédé trop commode : ils ont identifié le concept dogmatique essentiel et la représentation imagée (qui constitue sa terminologie subjective et temporaire). Il importe de n'accepter qu'avec une extrême défiance le résultat de ces études hâtives.

m. — Déjà nous avons montré les interpréta-

IMAGES SYiMBOLIQUES . 207

tions abusives et diamétralement opposées auxquelles pouvaient donner lieu les deux symboles du verbe intérieur et du verbe extérieur. On conçoit que ces images imparfaites, nécessaires pour fixer la pensée attentive du Théologien — aient alternativement servi à combattre des erreurs contraires — et que finalement la seconde, la plus empreinte de matérialité, la moins convenable pour sauvegarder l'unité de nature, ait encoura condamnation.

Sans quitter le traité de la Trinité, nous rencontrons un exemple non moins frappant.

Il s'agit d'une métaphore célèbre, une de celles qui — au premier abord — paraissent le plus déconcertantes sous la plume des anciens docteurs et théologiens. Elle semble établir entre le Père et le Fils un rapport d'infériorité et de subordination. Le Fils est le ministre, l'exécuteur des œuvres paternelles. Le Père commande ; le Fils obéit. « Pater Jubet, Filins exequitur ».

Et ce n'est pas une expression rare dans sa singularité, un texte isolé, une originale et poétique conception, contrastant par sa hardiesse passagère avec toute la logique de la doctrine. — La métaphore semble s'élever au rang même d'une doctrine, tant elle est devenue familière à certains de ces écrivains, tant elle se multiplie sous la variété des développements et des commentaires.

De là les reproches de siibordinalianisme adressés aux Pères- de cette première époque, antérieurs au Concile de Nicée : reproches trop facilement acceptés par quelques théologiens catholiques (1).

En réalité, cette image a sa raison d'être, son utilité aussi bien que ses inconvénients.

Il faut qu'elle ait sa raison d'être. Elle n'est pas exclusivement particulière à cette époque, représentée comme une période d'indéterminations théoriques et d'ébauches doctrinales. Non seulement nous la trouvons reproduite par les ascètes et les contemplatifs postérieurs (sans qu'on y remarque toutefois une sorte d'habitude de la pensée, et de préférence raisonnée — sans qu'elle paraisse accompagnée de l'appareil théologique) — mais encore nous la rencontrons, nous lui reconnaissons les mêmes traits essentiels, ■et la même physionomie doctrinale chez des Doc-

(1) Les limites de cet ouvrage, et le but de &&% conférences ne permettent pas une discussion délaillée. Nous ne visons pas le "point de doctrine en lui-même. Le subordinatianisme exigerait de long chapitres. Nous cherchons seulement à faire comprendre la nature de la métaphore ihéologique. Si l'on veut, on consultera Mgr Ginouilhac. Histoire du dogme catholique, liv. III, c. 8, ou si l'on veut une solution plus brève, Hurter, Theologia dogmatica, t. II,- n. 231.

teurs de premier ordre, chez les écrivains précisément que l'on voudrait opposer aux auteurs primitifs. — Aussi bien que les Anténicéens, les Postnicéens ont dit que le Père commande et que le Fils est l'exécuteur docile de ses volontés.

Voilà donc une métaphore doctrinale, ayant des raisons d'être, au moins temporaires. On peut les signaler brièvement.

Les Pères se trouvaient en présence de deux hérésies, qui — partant de systèmes bien différents — s'accordaient cependant à défigurer ou à méconnaître la distinction des personnes. Les gnostiques se représentaient le Fils comme un Démiurge — c'est-à-dire comme une vertu créatrice — issue du Père, il est vrai, mais complètement séparée de lui, et tombée dans le monde infime du phénomène matériel : beaucoup moins une pensée créatrice qu'une force physique, ravalée au niveau de la matière qu'elle pétrit et qu'elle organise. — Les Sabelliens, au contraire, tenaient le Verbe divin soigneusement enfermé dans l'intime retraite de l'intelligence paternelle : on ne pouvait plus les distinguer.

Pour les Gnostiques, il y avait distinction et infériorité; pour les Sabelliens, identité et confusion.

Contre les uns et les autres, il fallait avant tout insister sur la personnalité distincte du Fils: on

le représente donc comme un ministre {minister) c'est-à-dire comme un exécuteur intelligent et libre. C'est une personne, et une personne égale au Père : voilà l'essentiel qui se dégage de toutes les métaphores. Le reste est élément figuré ; pour l'éliminer il suffira d'une attentive comparaison des textes.

« Si le Fils reçoit un commandement, n'ima- « ginons pas un organe vocal et un langage inpé- « rieux — n'imaginons pas des prescriptions (( intimant à un serviteur le devoir qui lui «incombe. Il s'agit d'un Dieu: il s'agit d'une (( volonté qui se communique ; il s'agit de l'irc( radiation lumineuse d'une image réfléchie sur c( un miroir : tel s'opère, en dehors de la durée {( successive, le rayonnement divin qui va du (( Père au Fils ». Ainsi parle S. Basile bien après le concile de Nicée. Grâce à cette comparaison, on voit la vérité catholique s'affirmer et contre le Sabellianisme et contre le Subordinatianisme. A l'une et à l'autre hérésie le saintDocteur alléguant ce témoignage décisif, atteste la consubstantialité de nature et la distinction des personnes : « Le Père aime le Fils et lui communique tout )) (l).

(1) (c Itaque quod dicitur mandatum ne sermonem iniperiosum per vocalia organa prolatum intelligamus, Filio veluti subdito preescribentem, quid facere debeat; sed prout Deum decet, cogitemus vol untatis com-

C'est ainsi qu'une étonnante liberté d'expressions a permis de symboliser les rapports intimes de la première et de la seconde personne de la sainte Trinité : l'imperfection des moyens humains n'a point réduit au silence les commentateurs de l'Écriture et les interprètes de la Tradition.

Aussi bien, leurs ingénieux développements se sont exercés sur le second de nos grands mystères: celui de V Incarnation. Ici encore, les critiques malveillants ont beau jeu d'opposer les expressions, d'en faire ressortir les contrastes. Il y a dissonance, paraît-il, entre deux enseignements patristiques ; il y a deux écoles, dont les tendances seront précisément accentuées par Nestorius et Eutychès.

Tantôt les métaphores sont du style et de l'inspiration de Nestorius. Dans le Christ, entre la nature humaine et la nature divine, le lien semble bien faible, bien insuffisant: tout au plus unité morale. N'est-ce pas la signification, du moins l'esprit des termes suivants: le Christ a assumé la nature humaine — il en a fait son

municationem, veluli formœ cujusdam irradialionem in speculo a Pâtre in Filium œternaliter dimanantem. Pater enim diligit Filium et omnia illi ostendit ». (Basil, de Spir. s. n. 20).

De là les reproches de siibordinatianisme adressés aux Pères- de cette première époque, antérieurs au Concile de Nicée : reproches trop facilement acceptés par quelques théologiens catholiques (1).

En réalité, cette image a sa raison d'être, son utilité aussi bien que ses inconvénients.

Il faut qu'elle ait sa raison d'être. Elle n'est pas exclusivement particulière à cette époque, représentée comme une période d'indéterminations théoriques et d'ébauches doctrinales. Non seulement nous la trouvons reproduite par les ascètes et les contemplatifs postérieurs (sans qu'on y remarque toutefois une sorte d'habitude de la pensée, et de préférence raisonnée — sans qu'elle paraisse accompagnée de l'appareil théologique) — mais encore nous la rencontrons, nous lui reconnaissons les mêmes traits essentiels, et la même physionomie doctrinale chez des Doc-

(1) Les limites de cet ouvrage, et le but de £es conférences ne permettent pas une discussion détaillée. Nous ne visons pas le point de doctrine en lui-même. Le subordinatianisme exigerait de long chapitres. Nous cherchons seulement à faire comprendre la nature de la métaphore théologique. Si l'on veut, on consultera Mgr Ginouilhac. Histoire du dogme catholique, liv. III, c. 8, ou si l'on veut une solution plus brève, Hurter, Theologia dogmatica, t. Il, n. 231.

teurs de premier ordre, chez les écrivains précisément que l'on voudrait opposer aux auteurs primitifs. — Aussi bien que les Anténicéens, les Postnicéens ont dit que le Père commande et que le Fils est l'exécuteur docile de ses volontés.

Voilà donc une métaphore doctrinale, ayant des raisons d'être, au moins temporaires. On peut les signaler brièvement.

Les Pères se trouvaient en présence de deux hérésies, qui — partant de systèmes bien différents — s'accordaient cependant à défigurer ou à méconnaître la distinction des personnes. Les gnostiques se représentaient le Fils comme un Démiurge — c'est-à-dire comme une vertu créatrice — issue du Père, il est vrai, mais complètement séparée de lui, et tombée dans le monde infime du phénomène matériel : beaucoup moins une pensée créatrice qu'une force physique, ravalée au niveau de la matière qu'elle pétrit et qu'elle organise. — Les Sabelliens, au contraire, tenaient le Verbe divin soigneusement enfermé dans l'intime retraite de l'intelligence paternelle : on ne pouvait plus les distinguer.

Pour les Gnostiques, il y avait distinction et infériorité ; pour les Sabelliens, identité et confusion.

Contre les uns et les autres, il fallait avant tout insister sur la personnalité distincte du Fils: on

le représente donc comme un ministre (minister) c'est-à-dire comme un exécuieiir intelligent et libre. C'est une personne, et une personne égale au Père : voilà l'essentiel qui se dégage de toutes les métaphores. Le reste est élément figuré; pour l'éliminer il suffira d'une attentive comparaison des textes.

« Si le Fils reçoit un commandement, n'ima- « ginons pas un organe vocal et un langage inpé- « rieux — n'imaginons pas des prescriptions (c intimant à un serviteur le devoir qui lui « incombe. Il s'agit d'un Dieu : il s'agit d'une « volonté qui se communique ; il s'agit de l'irc( radiation lumineuse d'une image réfléchie sur c( un miroir : tel s'opère, en dehors de la durée c( successive, le rayonnement divin qui va du (( Père au Fils ». Ainsi parle S. Basile bien après le concile de Nicée. Grâce à cette comparaison, on voit la vérité catholique s'affirmer et contre le Sabellianisme et contre le Subordinatianisme. A Tune et à l'autre hérésie le saintDocteur alléguant ce témoignage décisif, atteste la consubstantialité de nature et la distinction des personnes : « Le Père aime le Fils et lui communique tout » (1).

(i) <c Itaque quocl dicitur mandatum ne sermonem imperJosum per vocalia organa prolatum intelligamus, Filio veluli subdito pr£escribentem, quid facere debeat; sed proutDexim decet, cogitemus voluntatiscom-

C'est ainsi qu'une étonnante liberté d'expressions a permis de symboliser les rapports intimes de la première et de la seconde personne de la sainte Trinité : l'imperfection des moj'ens humains n'a point réduit au silence les commentateurs de l'Écriture et les interprètes de la Tradition.

Aussi bien, leurs ingénieux développements se sont exercés sur le second de nos grands mystères: celui de V Incarnation. Ici encore, les critiques malveillants ont beau jeu d'opposer les expressions, d'en faire ressortir les contrastes. Il y a dissonance, paraît-il, entre deux enseignements patristiques ; il y a deux écoles, dont les tendances seront précisément accentuées par Nestorius et Eutychès.

Tantôt les métaphores sont du style et de l'inspiration de Nestorius. Dans le Christ, entre la nature humaine et la nature divine, le lien semble bien faible, bien insuffisant: tout au plus unité morale. N'est-ce pas la signification, du moins l'esprit des termes suivants: le Christ a assumé la nature humaine — il en a fait son

municationem, veluli formœ cujusdam irradiationem in speculo a Pâtre in Filium œternaliter dimanantem. Pater enim diligit Filium et omnia illi ostendit ». (Basil, de Spir. s. n. 20).

domicile (1). Ou encore : Jésus est àii povte-Dieii (théophore). — Ou bien c'est le Verbe qui est dit porte-chair (sarcophore). — Dans toutes ces images, les personnes nous apparaissent distinctes.

Tantôt au contraire, on croirait entendre Eutychès. Il ne s'agit que de l'intime compénétration des deux natures : on nous les représente sans cesse comme confondues dans un mélange humano-divin.

Les esprits courts n'ont jamais manqué. Autrefols comme maintenant, on pesait des atomes ; on disséquait des formules, on analysait soigneusement des vocables. Un esprit vraiment compréhensif ne connaît point ces petitesses ; il sait dégager impartialement le sens général d'un auteur. Il souscrit à l'exégèse libérale d'un écrivain des premiers siècles : « Cessons de nous obstiner sur des atomes de formules, adroitement escamotés, hérétiquement- isolés de leur contexte, afin de rendre méconnaissable le sens primitif » (2).

Mais surtout il ne faut pas oublier le point fondamental. Quand l'hérésie accentuait le dogme dans un sens, il fallait l'accentuer dans un autre,

(1) àvaX7)<|;iç — evoixyjiti!;.

(2) Ne aspiciamus in furtivas sententiarum pai'ticulas, quas ideo prœcidunthœretici, ne appareat die enlis intentio. [Facund. Hermian,, l. IX^ n° 3).

et pour cela user des ressources dangereuses — pourtant indispensables — de l'imagination.

L'unité de la personne et la distinction des natures sont choses immatérielles, et conciliables dans la région supra-sensible : mais le langage humain les oppose plus qu'il ne les concilie. L'hérésie profite des incorrections de l'image. Précisément elle est hérésie parce qu'elle matérialise. Gomment la combattre, sans matérialiser encore, tout en réagissant par un correctif '? Entre deux images excessives, seul l'esprit peut atteindre les contours de la vérité. L'image est à l'idée ce que le traducteur est à l'auteur : tradiiltore, traditore. De part et d'autre débordé, et trahi par le sensible, le concept intellectuel est néanmoins pressenti, comme derrière un voile, plutôt qu'il ne se laisse directement atteindre et délimiter dans sa nette précision. Ici les deux natures semblent juxtaposées dans une dualité de personnes ; ici au contraire ramenées à l'unité. Tout cela est le fait de l'image. Qu'importe, si les définitions de nature et de personne sont assez fermes et assez consistantes pour éviter toute contradiction !

Qu'importe, surtout, cette incertitude de Vimage, si le contexte et l'ensemble de la doctrine servent à définir Vidée. Or, une étude attentive et consciencieuse fournit à la critique ce résultat

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