‹ La vie du langageChapitre 10 sur 66 · DES MOTS · texte numérisé non relu

DES MOTS

Etendue et variété de cette espèce de changement; ses causes cachées qui sont : la nature arbitraire du lien entre le mot et ridée, et la tendance à Téconomie de moyens; noms génériques et noms propres; exemples : les planètes et leurs analogues. — Restriction de la signification générale des mots à une signification particulière. — Extension du sens des mots, du propre au figuré; exemples : tôtp, etc.; oubli de l'étymologie des mots. — Développement du vocabulaire des idées abstraites par des emprunts faits au vocabulaire des idées concrètes; manière dont se construisent les mot» formels, ou formatifs, avec les noms de substances ou de choses; les auxiliaires sont des éléments formels ou formatifs des discours; les phrases.

Nous allons maintenant étudier le second grand aspect du changement des mots, celui qui consiste dans les altérations dei leur sens. Ce sujet est aussi vaste que le précédent, et, 8*il est possible, encore moins susceptible, à cause de son étendue et de son infinie variété, d'être traité dans les limites d*un chapitre. Le progrès du changement phonétique a été étudié avec beaucoup de soin, mis en ordre et systématisé par un grand nombre de linguistes, et les mouvements, comparativement peu nombreux et aisément saisissrtblea des organes de la bouche, ont été observés, afin de servir de base concrète à leurs explications ; mais, personne n*a encore essayé de classifier les changements de sens, et les procédés de Tesprit humain, dans leurs relations avec les circonstances variées, défient rénumération.

Toutefois, nous pouvons espérer de poser, dans un espace raisonnable, les fondements du sujet, et d'indiquer quelquesunes des directions principales suivies par le mouvement. Nous avons déjà remarqué que la double possibilité des changements internes et externes indépendants les uns des autres, repose sur la nature du^lien entrele sens et la formç, nature toute accidentelle et arbitraire. S'il en était autrement, les deux espèces de changements seraient corrélatifs et inséparables ; en l'état des choses, chacune des deux suit sa propre marche et reconnaît ses propres causes ; lors même que l'histoire des deux espèces de changements suit une route parallèle et semble ne faire qu'une seule espèce. Nous avons vu aussi que les mots ont été affectés à leur usage spécifique (du moins, ne pouvons-nous pas suivre plus loin leur histoire), chacun à une époque déterminée, et en vertu de motifs qui ont suffi à leurs inventeurs, bien r que ces mots n'eussent la vâLeur ni de définitions, ni de "^ descriptions du concept ; et que le nom, une fois donné, a contracté avec la chose qu'il désignait un lien nouveau et plus étroit que celui qu'il avait avec son ancêtre étymologique. Nous avons choisi pour exemple le mot évêque, qui originairement signifiait un simple surveillant. Il en est de même du mot priest (prêtre), qui était originairement xpedpuT£poç, preshytery aîné^ littéralement une personne plus vieille ; du mot volume, quoiqu'un volume ne soit plus un rouleau comme du temps où ce nom lui fut donné ; du mot anglais hook (livre), bien qu'un livre ne soit plus un bloc de bois de hêtre {heech-wood) ; du mot papier, quoique le papier soit composé d'un autre élément que du papyrus ; du mot gazette^ quoique la gazette ne se vende plus pour un sou de Venise ; du mot banque^ dont la signification est bien plus étendue qu'au temps où la banque était le banc du changeur sur la place du marché, et malgré que le banqueroutier soit soumis à d'autres peines qu'à avoir son banc rompu; du mot candidat^ quoique le candidat actuel ne soit plus vêtu de blanc ; des mots cuivre, mousseline, quoique le cuivre et la mousseline ne nous viennent plus de Cypre et de Mossoul; du mot lunatique, quoique nous n'attribuions plus la folie à l'iniluence de la lune ; des noms à'Indes et

à' Indiens appliqués à rAmérique, et à ses habitants, en vertu d'une erreur des premiers navigateurs espagnols , erreur que nous avons corrigée depuis longtemps. Les exemples de ce genre pourraient se continuer à l'infini.

Nous pouvons reconnaître, là, quelque chose de cette tendance à la commodité et à l'économie de moyens que nous avons remarqué dans les changements de forme. S'il était aussi aisé, quand le concept se modifie ou se transforme, d'abandonner le mot ancien et d'en créer un nouveau, qu'il l'est d'étendre un peu la signification d'un mot déjà familier, il n'y aurait peut-être pas de changement de sens, dans les mots ; en l'état des choses, les vieux matériaux du langage sont continuellement appliqués à de nouveaux usages, sans que leur signification originelle y fasse obstacle et cause trop de confusion dans les idées. En vertu du même principe, nos mots sont, presque universellement, des noms de classes. Il y a, si nous y regardons de près, dans tout être, tout acte, toute quaUté, un degré d'individualité qui lui donnerait droit à un nom séparé ; mais cela rendrait le langage impossible ; et, dans la pratique, quand nous avons donné un nom à une chose, nous appliquons le même nom à toutes les choses qui lui sont assez semblables pour faire classe avec elle. Ainsi, comme nous l'avons remarqué dans le second chapitre, acquérir le langage, c'est adopter des classifications; et une grande partie de la valeur du langage, comme moyen de former l'esprit, consiste précisément en cela. Les classes sont, sans doute, d'étendue fort différente. Il y en a même — comme soleil^ lune^ Dieu^ monde — qui se réduisent à une unité. Il y en a d'autres, dans lesquelles les unités ont pour nous une telle importance que nous leur donnons, en plus, ce que nous appelons un nom propre : tels sont les personnes humaines, les animaux domestiques, les rues, les villes et autres localités, les planètes, les mois, les jours de la semaine et ainsi de suite. Ce procédé attaché à cette classe, donne une facilité plus grande encore pour changer le rapport du mot et de la chose ; car, chaque classe est sujette à révision, par suite d'une connaissance plus exacte, d'une observation plus profp^de , d'un changement de critérium.

Nous établirons mieux ces principes fondamentaux .et trouverons des motifs de classifications pour les modes du changement, en prenant quelques exemples.

Dans les temps anciens, certains corps célestes qui, en même temps qu'ils tournaient chaque jour de l'est à l'ouest autour de la terre, avaient, parmi les autres corps célestes, un mouvement lent et irrégulier, furent nommés, par une petite société habitant à Test de la Méditerrannée, planètes, parce que le mot, en sa langue, signifiait qui erre. Nous leur avons emprunté ce nom, et les Anglais le mutilent de façon à en faire planet^ mot qui n'a aucun rapport étymologique avec leurs autres mots. La classe comprenait le soleil, la lune, beaucoup plus petits que Jupiter et Mars; elle ne comprenait pas la terre. Mais il y a deux ou trois siècles, nous avons acquis de nouvelles notions qui nous ont conduits à changer cette classification et à donner une nouvelle valeur à sa nomenclature. Nous voyons maintenant que, dans un sens plus exact, le soleil n'est pas une planète mais que la terre en est une; et le mot planète ne signifie plus une étoile qui, vue de la terre, paraît errante, mais un corps qui tourne autour d'un soleil central. La lune n'est plus précisément une planète comme les autres, mais une planète secondaire, un satellite. Après avoir ainsi modifié le concept de lune, nous sommes tout prêts, quand le télescope nous fait découvrir d'autres satellites autour d'autres planètes, à changer ce nom propre en un nom générique et à appeler lunes tous les satellites. Il en est de même du soleil : ayant trouvé que le soleil a des rapports essentiels avec les étoiles fixes plutôt qu'avec les planètes, nous donnons le nom de soleils à toutes les étoiles fixes.

La classe des planètes est une de celles dont nous avons déjà parlé, dans lesquelles chaque membre séparé a un nom propre. Cependant, hors le soleil et la lune, ces corps célestes nie firent point d'abord assez impression sur l'esprit populaire pour recevoir des noms séparés et le soin de les baptiser resta aux astronomes-astrologues. Ceux-ci, bien qu*ils le fissent avec réflexion, ne le firent pas d'une façon arbitraire, et, puisque les noms de soleil et de lune avaient la signification de luminaires et de dieux, ils donnèrent aux

6â LE DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE

planètes les noms de leurs divinités — et ils leur appliquèrent les noms de Jupiter, Saturne, Mercure, Mars et Vénus, guidés dans leur distribution par des motifs que nous pouvons en partie reconnaître : Mercure, par exemple, le rapide messager des Dieux, eut en partage la planète dont les mouvements étaient les plus changeants et les plus accélérés. C'est ainsi que plus tard les Alchimistes donnèrent le nom qui servait à la fois au dieu et à la planète, au plus mobile des métaux, et aujourd'hui bien que le Dieu Mercure appartienne à un ordre de choses évanoui depuis longtemps, Mercure et mercure sont encore dans notre vocabulaire; nous enfermons le mercure dans un tube et nous lui commandons, comme Jupiter commandait au dieu Mercure, de monter et de descendre, pour nous donner des nouvelles du temps. Le Français donne encore au jour qui se trouve au milieu de la semaine le nom de jour de Mercure, mer-' credi^ sans le savoir, et encore moins sans en savoir la raison : cette raison est que lorsque les astrologues distribuèrent les heures de la semaine entière aux planètes dans leur ordre, la première heure de ce jour échut à Mercure. Plus tard, ces noms latins de jours furent machinalement convertis en noms allemands pour l'usage des peuples germaniques, et Mercurii dies devint Woden's day, le Wednesday anglais ; il en fut de même des autres. C'est, certainement, une histoire très-curieuse des changement sd'acceptions que celle-ci, qui a fait sortir d'une série d'actes réfléchis de nomenclature un groupe de mots populaires ; tout cela fût resté, en Europe comme dans l'Inde, une fantaisie d'astrologues si ce n'eût été l'adoption par la chrétienté de la période juive des sept jours. De plus, les mêmes mots ont été encore appliqués à d'autres usages. Les astrologues pensaient qu'une personne née sous l'influence spéciale d'une planète était marquée d'une disposition particulière, et nous caractérisons encore ces dispositions par lés épithètes de mercuriale^ ou vive, joviale, ou gaie, saturnienne, ou mélancolique, martiale, ou guerrière, vénérienne ou amoureuse, lesquelles ont également rapport aux caractères attribués aux différentes divinités et à l'influence des astres. Nous employons les mots de soleil et de lune pour dési-

gner les jours et les mois et nous disons, tant de lunes^ tant de soleils. Ce n'est là qu'une forte ellipse : nous voulons dire : tant de révolutions de la lune ou du soleil, comptant toutefois les révolutions d'une façon différente de la façon vraie; car sans cela un soleil voudrait dire : une année. Le mot month (mois) a été ensuite consacré à la désignation d'une période de vingt-huit à trente et un jours qui n'a rien de commun avec le mouvement de la lune, et cependant month dérive de moon (lune). Plus tard encore, une moon ou lune vint à signifier aussi, en matière de fortifications, un ouvrage avancé qui affecte la forme d'un croissant : analogie cette fois qui ne s'étend qu'à la forme. Et l'on ne veut point dire que la forme du croissant soit toujours celle de la lune, mais que la lune est l'objet le plus considérable de la nature qui présente cette forme. Quand nous voulons être plus précis nous disons : en forme de croissant. Mais, là aussi, il y a une ellipse et une ellipse très-remarquable; car, croissant signifie littéralement, qui croît^ et ne signifie nullement la lune. De plus, la lune ne garde pas la forme du croissant pendant toute la durée de sa croissance y mais seulement pendant une période particulière, et elle l'a tout aiiUtant quand elle décroît que quand elle croît; de façon que croissant signifie en réalité : chose qui ressemble à la lune à un certain moment de sa croissance et de sa décroissance. On dit aussi en très-bon anglais qu'un moon struck idler^ un fainéant, est mooning, sans admettre du tout que les influences de la lune aient donné lieu à cette expression. Tout ce que nous venons de dire pourrait sembler une excursion inutile dans une partie de notre vocabulaire; mais son hétérogénéité est due au caractère des faits que nous avons à étudier et donne plus de valeur à l'exemple. Il est tout simplement impossible d'épuiser la variété des changements de significations qui ont eu heu dans les mots. 11 n'y a pas de direction dans laquelle ces changements ne se soient produits, et il n'y a point de chemin, si long qu'il soit, qu'un mot n'ait pu faire. Aucune classification claire et complète de ces variétés ne peut être faite ; tout ce que nous pouvons, c'est d'indiquer quelques-unes des divisions principales, quelques-uns des grands courants, suivis, et nous

laisserons de côté tout ce qui n'a point été classifié et ne saurait peut-être point Têtre.

Une des classes les plus importantes (nous en avons déjà parlé plus d'une fois) fournit un exemple frappant dans le mot croissant. Croissant (qui croît) est un mot qui s'applique à beaucoup d'idées; un enfant, un arbre, une cristallisation, un feu récemment allumé, une réputation qui commence, un monde dans son évolution, tout cela croît aussi réellement qu'une jeune lune (comme on dit figurément). Prendre ce mot pour nom spécifique de la lune à sa croissance, c'est donc un acte de restriction très-hardi et trèsarbitraire. Mais on peut encore faire une objection à ce choix. C'est que le nom ne répond qu'à un seul caractère et à un des moindres caractères d'un objet qui en a beaucoup d'autres. Tout ce que nous pouvons dire c'est que la nomenclature procède d'une façon libre et commode et que ces objections ne sont rien quand le besoin de mots se fait sentir. Il en a été de même de Bishop (évêque), qui voulait dire surveillant; de green (vert), qui voulait dire végétaux croissants ; Ae planète, qui voulait dire vagabond. On croit chez les étymologistes que le mot de moon (lune), lui-même, vient aussi d'une racine dont la signification était mesure^ et que notre satellite avait reçu ce nom dans les temps anciens, parce qu'il servait à mesurer les intervalles de temps : et qu'on disait, comme on dit encore, tant de moons. Certainement, son nom latin luna est pour lucna, et a du rapport avec Zux, présentant ainsi l'objet qu'il désigne comme un corps brillant. On croit que le mot soleil a une origine analogue. La philologie comparative a la prétention d'avoir établi (comme nous le remarquerons plus tard) que les désignations des choses spécifiques étaient, au commencement, de cette nature, et que les radicaux du discours sont expressifs de l'acte et de la qualité. Quoi qu'il en soit, il est certain que dans tout le cours de son histoire, le langage a procédé, depuis, de cette manière : l'épithète est devenue le nom de la chose, et cela dans tous les départements de la nomenclature. La recherche des étymologies nous amène ordinairement à trouver comme points de départ, des concepts si vagues, si généraux, si décolorés, que nous sommes étonnés

que de ce genre aient pu sortir tant d'idées précises. Poui: citer encore un exemple ou deux, toutes les significations si nettes et si variées de post (après) reviennent à ce point de départ put^ placed (mis, placé). L'idée de rolling {roulant) est spécialisée dans le rouleau de beurre ou de pâtisserie qui paraît au déjeuner, ou dans le roulement de tambour qu'on entend dans une revue; puis, par un chemin plus long , elle nous revient dans le mot rôle ; et une légère addition en fait contrôle , mot dont le lien avec son étymologie échappe à tout autre œil qu'un œil curieux et exercé.

Un autre principe très-important est contraire dans ses effets à celui que nous venons d'exposer. C'est le principe de Textension du sens des mots, opposé à celui de leur ^ restriction. Un nom acquis par spécialisation commence une carrière indépendante et finit par être chef de tribu. M. Miller doit son nom à la profession qu'il exerce et qui lest celle de meunier, de mill (moulin). Il devient l'ancêtre commun de toute une postérité de Millers, qui héritent de son nom. Un d'entre eux devient le fondateur d'une secte qu'on appellera les millerites^ et ce nom deviendra aussi important dans la nomenclature théologique que celui d'Arius ou de Nestorius. Les hutterflies (papillons) avaient d'abord été nommés ainsi parce qu'il y en a une variété qui parait couleur de beutre quand elle vole {fly veut dire voler). Alors, on étend le nom à toutes les variétés, sans tenir aucun compte des différences de couleurs. Nous avons vu que sun (soleil) et moon (lune) sont devenus des noms génériques. Croissant a formé tout un groupe d'acceptions nouvelles, sans parler de la présence fortuite de la figure du croissant sur l'étendard de Mahomet. Personne ne sait au juste pourquoi la rose s'appelle rose : le botaniste en a fait le type d'une famille entière de plantes qu'il a nommée rosacées (semblables à la rose). La plupart de nos nouvelles acquisitions scientifitjues ont pour effet de grossir les vieilles classes de mots et s'y font une place. Pour en choisir un exemple : la découverte d'un nouvel animal, d'une nouvelle plante, d'un nouveau minéral, agrandit le domaine de ces mots, ainsi que de toute la série qui s'y rattache, et cela, quelquefois, dans une proportion considérable. La conception zoologique de

cheval ii*a pas été peu développée par la découverte récente dans les Indes Occidentales de nombreuses espèces fossiles, très-variées de taille et de forme. Tout naturaliste explorateur fait sans cesse, d'une façon très-réfléchie, l'application des deux principes, que tous les hommes appliquent aussi sans le savoir. Quand il a dans les mains une plante nouvelle, il procède à la classifier, c'est-à-dire à examiner quel est le nom générique dont elle peut accroître le domaine : il trouve que c'est un cryptogame, un dycotylédon, un ruhus, ou ronce ; mais elle a ses particularités ^ qui lui donnent droit à une désignation spécifique, et celle-ci s'obtient par une autre méthode. Le nomenclateur choisit la qualité qu'il veut décrire et l'appelle megalocarpus (à gros fruits), gracilis (élégant) et ainsi de suite; ou bien, il tire le nom de la localité, de la situation, des circonstances de la découverte; ou bien encore, il le he à un objet tout à fait étranger au sujet : pour faire une politesse à son ami, M. Smith, il appela la plante Smithii.

Toutefois, l'extension des applications d'un mot comprend beaucoup de choses qui sont moins simples et moins naturelles que celles-là. Ce ne sont pas seulement les rapports de genre, mais des relations bien plus éloignées qui relient les objets qui sont désignés par un même nom. Nous venons de voir un dieu payen, une planète, un métal, un tempérament, un jour de la semaine, tous rassemblés, par une union contre nature, sous une même désignation : Ynercure. Or, puisqu'un fruit est vert quand il n'est pas tout à fait mûr, vert deviendra le synonyme de qui n'est pas à maturité^ et ainsi, on peut se permettre ce paradoxe linguistique familier que les mûres sont rouges quand elles sont vertes ; et dans un style peu élégant on dit vert, en anglais, pour dire : qui n'est pas rompu aux usages du monde^ et vert, en français, pour dire : qui a conservé sa jeunesse physique. Nous avons coutume d'appeler ces changements d'applications des figures. Ils ont leur raison d'être dans l'analogie, mais analogie en général si éloignée, si subjective, si fantaisiste, que nous ne pouvons point la regarder comme suffisante pour former le Uen d'une classe. Nous avons autour de nous une foule d'exemples de ce genre

dans nos mots les plus familiers, et cette espèce de changement est si importante dans l'histoire du langage, que nous devons nous y arrêter un peu. C'est un plaisir pour l'esprit que de découvrir des ressemblances étroites ou faibles , claires ou obscures entre les choses, et nous sommes toujours prêts à en faire la base d'une association qui fait qu'on donne un usage nouveau à un vieux nom. Ainsi, non-seulement un animal a une tête, mais aussi une épingle et un chou en ont une. Un lit a aussi une tête, et c'est le côté où se place la tête de celui qui l'occupe; et il a aussi un pied sans parler de ses quatre pieds de large et de ses six pieds de long, mesure dont le nom est encore dû à une figure. Une rivière a sa tête : le point le plus élevé de son parcours; elle a ses hras, ou, par une autre expression figurée, ses branches; ou, par une autre encore, ses tributaires; elle a son côté droit et son côté gauche, son. lit, dans lequel, par un fâcheux assemblage de métaphores, elle court au lieu de reposer tranquillement. Puis, au point le plus éloigné de la têtCy nous trouvons, non pas son pied, mais sa bouche^ ou embouchure. Autres exemples : une armée, une école, une secte ont leur tête; une classe a sa tête et sa queue. Un livre a sa tête qui contient les têtes de chapitres; et quand nous avons assez d'une discussion, ou nous sentons trop pressés par une argumentation, nous demandons qu'on nous épargne sur ce chef.

Ces expressions ne nous embarrassent pas ; elles ne nous frappent point comme quelque chose d'étrange ; les figures font partie des applications du mot. Car, c'est un fait important dans le genre de changement qui consiste en changement de sens, que nous perdons par degrés la conscience d'employer une figure et que nous finissons par croire que le mot figuratif est le mot propre. Nous voyons encore une fois ici combien il est utile au développement du langage d'oublier l'origine des noms, et une fois qu'ils sont acquis, de les dégager de leurs vieilles associations d'idées et de leur en donner de nouvelles, conformes à leur destination présente. Il n'y en a peut-être pas dans la langue anglaise un exemple plus frappant que le mdt butter fLy (papillon). Son origine triviale et prosaïque est oubliée ; il est devenu poé-

tique et élégant, et quand nous pensons aux brillantes créatures qu'il désigne, nous ne nous souvenons guères qu'il signifie mouche couleur de beurre. Les débris d'étymologies oubliées, de métaphores fanées se trouvent en abondance dans tout notre vocabulaire. Il est dans la forme de notre entendement, de donner aux mots un sens direct et un sens figuré ; nous avons hérité de notre vocabulaire dans ces conditions; et, par de nouvelles découvertes d'analogies, par de nouveaux transferts de sens, nous continuerions à ajouter à la confusion, si la confusion devait en résulter. Quelquefois, le rapport entre les différentes significations est saisissable à première vue; quelquefois, il est si obscur que nous ne pouvons le découvrir et que nous errons dans nos prétendues découvertes. Le plus souvent nous ne nous en inquiétons guères; nous employons les mots comme nous les avons appris et nous laissons aux lexicographes à suivre les ramifications des noms jusqu'à leur source étymologique.

Une branche importante du transfert des mots de l'acception propre à l'acception figurée, c'est l'application de termes qui désignent des choses sensibles, aux concepts purs et aux choses qui en dépendent. Il est inutile d'en apporter des exemples ; car ces exemples se pressent en foule et s'offrent d'eux-mêmes : Nous remarquerons seulement quelques-uns de ceux qui sont contenus dans le paragraphe précédent. Perplexe signifie tressé, entremêlé ; simple signifie qui n'a pas de pliy par opposition à double qui veut dire qui a deux plis ; simplicité et duplicité expriment trèsbien deux qualités morales contraires ; application contient la môme racine et dénote l'action physique de plier, tandis que impliquer indique ce qui est plié dedans. Important veut dire littéralement qui porte dedans; c'est-à-dire qui a un contenu, qui n'est pas vide. Appréhension^ c'est la prise d'une chose. Relation^ c'est porter en arrière , comme transfert^ c est porter à travers^ en latin ; et métaphore^ en grec, est à peu près la même chose. Investir signifie mettre dans des vêtemeyits ; développer un sujet, c'est lui ôter les enveloppes qui le cacheiit. Trivial, c'est ce qu'on trouve en traversant la ime. Une occurrence est une chose qui court aU'dex'ant de nous. Dérivation évoque l'idée très-spéciale

de tirer de Veau de la rive d'un fleuve. Suggérer veut dire porter sous^ ou fournir un argument ou une idée de, dessous, pour ainsi dire, et non de dessus; et ainsi de. suite. Ces exemples appartiennent dans la laugue anglaise. à l'élément latin de son vocabulaire, parce que le langage, philosophique et scientifique en est plus particulièrement composé ; mais l'élément saxon en offre également. Wrong (mauvais, injustice, tort) vient de wrung, qui signifie tortueux^ par opposition à right^ qui signifie droit, et downright implique la même figure qu upright, indiquant qu'il n'y a rien d'oblique ni d'indirect dans Tun ni dans l'autre cas. L'expression : un exemple striking (frappant) n'a pas besoin de commentaire. To for g et (oublier) est le contraire de to g et (saisir), mais il ne signifie qu'une perte morale. Nous Vot/ons des choses (se« things) qui ne tombent pas sous le sens de la vue, et point out (montrer), let drop (laisser tomber), follow up (suivre), lay down (poser), corne into thehead (venir à l'esprit), out of the way (hors du chemin), sont autant d'exemples de phrases qui montrent le changement de sens du propre au figuré. Et, en fait, tout le vocabulaire des choses mentales et morales a été acquis de cette manière; Tétymologiste sait qu'il n'a point achevé Thistoire d'un mot, tant qu'il n'est pas remonté jusqu'à la conception matérielle dans laquelle, en vertu des analogies du langage, il a dû prendre sa source.

Ainsi donc, de même que la connaissance part de Tobservation des choses sensibles, procède par l'analyse de leurs qualités et la détermination de leurs rapports, et finit par la découverte des choses cachées qui sont l'objet de la pensée humaine, de même, par une conséquence nécessaire, le vo-» cabulaire se compose d'abord des désignations des choses sensibles, ensuite, acquiert des mots pour rendre des idées plus abstraites, plus formelles, et finit par exprimer des concepts purs. Considéré dans sa fin plutôt que dans ses moyens, il n y a pas de phénomène plus imposant dans l'histoire du langage. Mais l'évolution du vocabulaire intellectuel n'est qu'une division du mouvement général ; il y en a une autre, à laquelle nous devons donner un moment notre attention.

Il y a un verbe anglais, le verbe he (être), dont la fonction

grammaticale, purement formelle ou formative, consiste à lier un sujet avec son prédicat. Ce lien manque dans plusieurs langues qui n'ont point de connectif de ce genre et qui sont obligées de juxtaposer les deux éléments, en laissant à l'esprit le soin d'établir leur rapport. La conjugaison de ce verbe est formée de plusieurs parties discordantes, qui cependant concordent en ceci qu'elles dérivent toutes de racines qui ont un sens physique distinct : am (je suis), is (il est), are (ils sont), viennent de as^ qui signifiait respi^ rer et asseoir; was^ were (était, étaient) viennent de vos, demeurer ; 6e, heen (être, été), de hhû^ croître. La langue française a formé la conjugaison de ce verbe du latin stare^ être débout. Le développement du sens est anologue ici à ce que nous avons déjà vu, c'est-à-dire un cas de transfert et d'extension : extension si grande que tous les caractères distinctifs des mots ont disparu ; nous pouvons appeler cela une atténuation, une disparition, une formalisation complète,, de tout ce qu'il y avait dans ces mots de solide, de positif, de substantiel.

Le même connectif général, te, quand il est employé avec le participe passé d'un verbe transitif devient un auxiliaire et forme la conjugaison entière de ce que nous appelons les verbes passifs. — I am loved (je suis aimé), etc.; joint au participe présent, il forme, en anglais, les temps continus ou imparfaits. — I am loving (je suis aimant), etc. Il est donc, pour nos langues, un élément aussi important de la formation grammaticale que le sont, pour d'autres langues, les différentes terminaisons des mots. Il y a beaucoup d'autres mots dont l'histoire et Tusage actuel sont à peu près les mêmes. Il existe en anglais le mot do, qui, de sa signification originelle de mettre, placer^ en est venu à être une forme pour exprimer une action efficiente de toute espèce — do good (faire du bien), do onés hest (faire de son mieuxj, do to death, etc., et qui aussi does service (rend service), comme auxiliaire verbal. — I do love (j'aime), did 1 love (si j'aimais, etc. La racine latine cap (capere) signifie saisir, pren^ dre avec la main. Son correspondant est hah, en gothique hahan; en allemand haben, le hâve anglais. Mais ici le sens matériel de prendre avec la main a presque disparu (sens

ÔîtANGEMEi4T DU ^ENS i)ES MOTS 11

qui se montre encore dans le mot allemand handhahe et le mot anglais haft^ manche d'un instrument)^ et il en est venu à exprimer le concept de possession. Il en est de môme en latin où le double rapport de hdbere avec capere, d'une part, et habeny de l'autre, embarrasse les étymologistes. Enfin, ce mot a été employé comme verbe et, par un transfert qui, bien» qu'il y en ait des exemples dans l'histoire de plusieurs langues, peut être appelé très-singulier, le mot qui devrait indiquer la possession présente — j'ai — indique l'action passée : haheo cuUellum inventum^ haheo virgulam fissam, haheo digitum vulneratum {je possède mon couteau trouvé, je possède une baguette cassée, j'ai un doigt blessé). Ici, les différentes conditions ont été précédées des dififérents actes de trouver, casser, blesser. C'est sur cette base absurdement étroite qu'est construit tout l'édifice du temps parfait. Le centre de gravité de la phrase change de la condition exprimée à l'acte précédent imphqué, et I hâve found the knife, ich habe das Messer gefunden, j'ai trouvé le couteau, indique une variété de l'action passée, et marque que cette action est complètement terminée, parfaite; un autre exemple peut être tiré du sanscrit kritavân (je suis) possédant {quelque) chose fait, c'est-à-dire j'ai fait ; également du turc dogd-um {frappant mien), c'est-à-dire — j'ai frappé. On oublie, ensuite, comment le mot hâve (j'ai) indique le temps passé, et on l'emploie avec toutes sortes de verbes, d'une façon dont l'analyse étymologique ferait un continuel contre-sens — I hâve lost the knife^ I hâve livedy j'ai perdu le couteau, j'ai vécu, et en anglais, / hâve come^ j'ai venu, tandis que les autres langues disent plus justement : je suis venu.

Mais le même verbe remplit encore un autre office auxiliaire. Les phrases habeo virgulam ad findendum, j'ai une baguette à fendre, ich habe ein Aestchen zu spalten, I hâve a twig to split (au lieu de for splitting) indiquent l'action future. Elles deviennent des expressions verbales formelles quand, par le déplacement de l'emphase et du lien, la construction est changée en, Ihave to eut a twig, j'ai à fendre une baguette, et le nom n'est plus considéré comme l'objet de hâve mais plutôt comme celui de l'autre verbe employé à

l'infinitif. Cela arrive plus encore quand la construction est étendue de façon à ce que Ton puisse dire I hâve to striket fat à frapper, I hâve to go, j'ai à aller, 1 hâve to he careful, fai à être soigneux. Nous avons alors une phrase qui dénote la nécessité de l'action future et dans laquelle hâve, fai, qui a signifié Taction passée, en vient à signifier Taction à venir. La langue française va plus loin encore, sans appuyer comme la langue anglaise, sur Vidée de l'obligation, elle combine tout simplement l'auxiliaire avec le verbe et fait — je fendraiy pour je fendre ai, ou fai à fendre, forme habituelle du futur en cette langue, que tout Français emploie sans en remarquer les éléments, à moins qu'il ne soit philologue.

La langue anglaise a cette particularité d'exprimer la cause par ce même mot hâve : I had my horse shod, j*ai eu mon cheval ferré ; I will hâve the hook hound, f aurai le livre relié, sont des phrases qui indiquent un autre aspect de Faction, et présentent comme quelque chose qui est procuré et non exécuté par l'auteur de l'acte. C'est une autre forme encore de Vidée de possession.

Tous les auxiliaires verbaux de la langue anglaise ont des origines analogues. L'histoire de shall et de will, comme signes de l'action future, est une suite de transferts et d'extensions. En lui-même, et indépendamment de leur emploi dans la conjugaison des verbes, shall signifie en anglais, je suis dans V obligation ; et will, j'ai Vintention, la volonté. Ils sont des spécimens de cette importante petite classe de verbes allemands appelés prétérito-présentiels, parce que (par un changement diamétralement contraire à celui que nous avons remarqué plus haut) ils ont acquis la signification du temps présent à travers celle du temps passé. Et Ton veut que shall remonte à fai offensé (et par conséquent) je suis sous V obligation de subir une peine. On veut également que uHll remonte à fai choisi, et plus loin encore hj*ai enclos ou entouré. Le grec x£XTri{jiat, j'ai acquis (qui se rend en anglais par I hâve got) et remplace, je possède est la même chose. Et, au fait, le grec et le sanscrit ont tous les deux un des verbes qui entrent dans cette petite classe des verbes germaniques dont nous venons de parler :

sanscrit véda; grec : oîSa; gothique : «;aii; allemand: weiss; Iwotj ou je sais; littéralement : fat vu. Le latin fournit un exemple semblable très-remarquable des changements de construction que nous avons vus, dans sa manière d'employer l'accusatif comme sujet de l'infinitif : tout cela est venu d'une extension inorganique de construction comme dicit te errare^ il déclare que vous errez. L'angjais a des phrases très-analogues comme : for htm to err is a rare thinÇy pour îui, errer est rare chose (il est rare qu'il se trompe). Un autre cas du même genre est l'emploi de l'infinitif dans le sens passif dans les phrases causatives allemandes : er liess sich nicht haUeriy littéralement, fit pas laisser tenir lui (il ne se laissa pas tenir).

Cette espèce de changement n'est pas limitée aux constructions verbales, ainsi que le montreront quelques exemples tirés d'autres parties du discours. En anglo-saxon, il n'y avait point d'équivalent du mot of distingué de off; leur séparation de forme et de sens est chose nouvelle. Off est le sens primitif, le sens matériel : quoiqu'il soit, lui-même, comme préposition, un signe de relation, et par conséquent un mot formel dans le vocabulaire général anglais. Mais dans of, on perd la trace de toute relation définie et définissable; ce mot est un signe vague, l'équivalent absolu d'une désinence, un Uen entre un nom et un autre nom qui le modifie, l'indication du rapport objectif d'un nom à un autre. L'histoire du de français lui ressemble un peu. Le for anglais est un exemple de même genre presque aussi frappant. C'était originairement fore {devant , en face de). En allemand, le mot a pris une triple forme selon ses applications, vor^ fûry et le préfixe ver, dont chacune est de plus en plus affaiblie. To [à] conserve en général, en anglais, son ancienne signification d'approche; mais, comme signe de l'infinitif to est purement formel comme of; dans to have^ par exemple, il n'est qu'une espèce de substitut moderne pour la vieille terminaison an de haban. Nous avons complètement perdu le souvenir de sa valeur réelle, en tant que préposition gouvernant un nom verbal.

Mais il y a un autre changement de construction, au fond de la classe des prépositions. Les plus anciennes étaient ori-

ginairement, comme plusieurs d'entre elles continuent à être, des adverbes, des modifications de Taction verbale, qui aident seulement à déterminer le cas que le nom de Faction prendrait sans eux par une terminaison accessoire. Les conjonctions sont un autre exemple analogue; mais nous n'avons pas ici le temps d'entrer dans le détail de leur histoire. Et les articles, considérés quelquefois comme une des parties du discours, sont également des mots dont le sens primitif s*est évanoui. Il est certain que ces mots originaires étaient déjà des mots formels; mais ils se sont pour ainsi dire vaporisés : l'article défini est un signe démonstratif, dont la pleine valeur démonstrative s'est retirée; l'article indéfini anglais, a, par une atténuation progressive semblable, est sorti du nom numérique, wn.

La grande variété etTimportance de cette espèce de changement nous entraîneraient à présenter beaucoup d'exemples; mais nous devons nous contenter, ici, d'en donner encore un. Les pronoms relatifs sont, avec les conjonctions, les principaux connectifs, qui servent à lier les propositions séparées, et à former des périodes de ce qui serait, sans eux, une aggrégation de phrases juxtaposées. Ce sont des pronoms qui ont une valeur conjonctive. Ils rattachent distinctement à ce qui précède, ce qui ne s'y rattacherait qu'imphcitement. Il y a une foule de langues dans le monde qui n'ont pas un semblable appareil dans leur syntaxe, et les nôtres pourraient s'en passer, moyennant d'autres arrangements de mots. Dire my friend had had a fever; he was not quite recovered; he was looking pale and ill fmon ami a eu la fièvre ; il n'était pas entièrement guéri ; il était pâle et souff'rant) suffit parfaitement à faire comprendre Tordre des propositions. Nous suppléons très-bien par un acte mental, •aux mots qui en marqueraient la liaison, et nous n'avons pas besoin de dire : mon ami qui a eu la fièvre dont il n'était pas guéri, etc. ; ni, mon ami paraissait souffrant parce que il avait eu la fièvre, etc. Les différentes manières d'exprimer l'idée sont des moyens de présenter les divers aspects du fait et de ses causes, d'une façon plus spéciale, à notre attention; ce sont plutôt des changements de décoration que des ressources substantielles du langage. Ce sont des

variations à Tusage de la rhétorique. Mais les mots de relation, qui, bien qu'ils ne soient point indispensables, nous semblent tels par l'habitude, sont d'acquisition récente. C'était autrefois des signes démonstratifs et interrogatifs, qu'on a appliqués à de nouveaux usages; ils ont été employés, d'abord comme mots qui contenaient une allusion tacite à ce qui précédait, et ensuite comme mots tout à fait allusifs. Leur rôle dans la construction des phrases fut longtemps vague et douteux dans la vieille langue anglaise, et iuho et which (qui, lequel), ont acquis beaucoup ^lus tard leur valeur comme pronoms relatifs.

Ce n'est pas seulement dans les phrases verbales et dans les autres cas de réduction de la signification substantielle des mots à une fonction purement formative, que les langues ont une tendance à oublier les étymologies. La plupart des langues sont remplies de phrases idiomatiques, de locutions^ qui, lorsque nous essayons de les analyser, sont obscures ou absurdes, et qui pourtant forment une partie très-agréable du langage. Take place (avoir lieu) en est, en anglais, un excellent exemple ; en allemand, platz nehmen signifie s'asseoir, et pour dire avoir lieu on dit stalt finden. En français, nous avons avoir beau qui exprime l'inutilité d'une action : il a beau s'excuser ; ou en vouloir, dont le sens est avoir un ressentiment. De ces trois expressions équivalentes : en anglais, there is; en français, il y a; en allemand, es gibtj on aurait peine à choisir celle qui implique le plus curieux enchevêtrement de sens. La matière, ici, devient si étendue et si hétérogène qu'on est découragé d'apporter des exemples.

Gomme nous l'avons dit déjà, il est impossible d'épuiser la variété des changements de significations opérés pendant le développement du langage. Ce sujet seul a donné naissance à des volumes entiers très-instructifs et très-intéressants, et si nous voulions dire tout ce qui mérite d'être dit, nous ne nous arrêterions pas ici. Nous insisterions, par exemple, sur ce caprice de la destinée par lequel certains mots perdent graduellement leur signification substantielle jusqu'à n'être plus que le squelette, l'ombre d'eux-mêmes, tandis que certains autres deviennent tous les jours gros de sens et

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de force, comme home, comfort, tact (liltéralement le toucher) y taste, humor (littéralement humidité)^ qui veulent dire maintenant le chez soi, les aises, la délicatesse d'appréciation, le goût, une certaine disposition d*esprit. Nous ferions ressortir le contraste entre des mots qui, de nobles qu'ils étaient d'abord, sont devenus peu significatifs ou sont aifectés à la désignation de petites choses, et ceux qui, de modestes qu'ils étaient à l'origine, comme le knight et le knecht dont nous avons parlé (page 40), se sont élevés à une signification considérable ; entre des mots qui deviennent pour ainsi dire tellement vides de sens que nous cherchons à les remplacer par des périphrases, et d'autres qui ont une signification si forte et si accentuée qu ils ne se prêtent point aux nuances des idées ; entre des mots qui sont à la mode et des mots qui vieillissent, sans qu'on sache bien pourquoi, et qu'il faut éviter dans le style élégant. Nous reviendrons plus tard sur quelques-uns de ces cas quand ils se lieront à notre sujet. Pour le moment, il faut nous contenter d'avoir indiqué les principales tendances auxquelles le langage obéit dans son développement.

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