ET DE FORMES
Disparition de mots; ses causes; mots usités et mots hors d'usage. — Disparition de formes grammaticales et des distinctions attachées à ces formes; exemples ; combiça ces disparitions ont été fréquentes dans la langue anglaise.
Nous avons vu,d ans le chapitre III, que la disparition de certains éléments du langage fait partie de ce changement et de cette élaboration continus que Ton appelle son développement. Ici, la soustraction concourt à la croissance; c'est comme dans les êtres organisés où l'élimination fait partie du développement aussi bien que Fassimilation. Et les exemples préliminaires que nous avons donnés, montrent que cette élimination porte aussi bien sur les noms entiers, que sur les signes formatifs des distinctions grammaticales.
La réduction d'un vocabulaire par la disparition de mots, est un fait si simple que nous n'aurons pas besoin de nous y arrêter longtemps.
Chacun des mots qui composent une langue se conserve par voie de tradition, et il est évident qu'une solution de continuité dans cette tradition, le fait disparaître. Pour un mot, être, c'est être usité ; être inusité, c'est le commencement de la mort. Tout ce qui met un mot ou une forme hors d'usage, conduit à la disparition de cette forme ou de ce mot, et il n'existe pas d'autres causes qui puissent produire ce
résultat. Il y a, en conséquence, deux manières dotit la disparition peut avoir lieu.
D'abord, quand une idée se perd*, le mot qui l'exprimait se perd avec elle. Si un sujet, après avoir occupé Tattention d'une société, cesse de l'intéresser, la phraséologie appartenant à ce sujet tombe dans Toubli, à moins qu'elle ne soit conservée comme mémorial du passé par quelqu'un de ces moyens qu'emploient les hommes cultivés. Il en a été ainsi, par exemple, de tout ce qui concerne les vieilles religions païennes des peuples germaniques. Il fut un temps où les noms de Thor et de Woden, de Tuis et de Freya, etc., étaient aussi familliers aux peuples de la Grande-Bretagne que le sont aujourd'hui ceux de Christ et de Marie, de saint Pierre et de saint Paul, etc. ; cependant, à part les traces qu'en ont gardé les noms affectés aux jours de la semaine, traces que le vulgaire n'aperçoit point, ils ne sont plus connus aujourd'hui que de ceux qui ont étudié l'antiquité. La même chose est vraie d'une foule de mots appartenant à l'ancien vocabulaire des arts, des sciences, des vieilles coutumes et des institutions disparues. Les mots techniques de la guerre au temps de la chevalerie, ont fait place à ceux de l'art militaire moderne. Seulement, nous avons çà et là, dans notre langue actuelle, des réminiscences d'un vieil ordre de choses, dans la forme des mots qui ont passé jusqu'à nous. Un mot aussi commun, aussi indispensable dans le discours que influence^ a, dit-on, une origine astrologique, et ne signifiait, au commencement, que l'action exercée par les astres dans les affaires humaines ; désastre était un malheur dû à un aspect stellaire de mauvais augure ; nous avons déjà remarqué les mots jfov/a2,sahirmen, mercwriai, comme étant nés du rapport entre les dispositions qu'ils caractérisent et le nom des planètes à Vinfluence desquelles on attribuait ces dispositions. De même, une partie du vocabulaire de la chasse au faucon a disparu, quand ce genre de chasse a été abandonné, ou a été transféré à d'autres usages : par exemple, mousquet était le nom d'une certaine espèce de petit faucon.
En second lieu, les mots tombent, par milliers, en désuétude et, conséquemment, meurent par miUiers, quand on vient à leur donner des synonymes, qui, pour une raison
appréciable ou non, gagnent faveur et supplantent leurs prédécesseurs. Nous avons trouvé des exemples de cette marche des choses dans notre passage-type : les bons vieux dérivés ou mots composés saxons, Hœlend, reste-dœg, leorning-cnihias ont, eux-mêmes, été remplacés par les mots étrangers de savior, sahhath^ disciple. Ceci n'est qu'un détail dans l'histoire de la langue anglaise. La conquête normande a versé dans cette langue tout un torrent de mots français qui l'ont certainement enrichie en lui fournissant des expressions pour des idées nouvelles et en lui apportant des formes et des procédés de langage qui ont leur utihté ; mais il en est résulté des synonymes en abondance : comme hrotherly et fraternal^ outhlandish et foreign, forgive et pardon, rot et decay, hue et color^ stench etodor, foresight et providence. Et comme ces synonymes étaient souvent un encombrement de richesses qu'aucune utilité ne justifiait, l'adoption des mots nouveaux a amené l'exclusion des anciens. C'est ainsi qu'une foule de mots saxons ont disparu de la langue anglaise ; on pourrait en donner des exemples innombrables : despair (désespoir) a remplacé wanhope; remorse (remords) a remplacé ayenhite ; conscience (conscience) a remplacé inwit, et ainsi de suite.
Ce n'est pas seulement à cause des importations étrangères que les anciens mots deviennent inutiles et sont éliminés. Il y a des cas nombreux où les mots deviennent hors d'usage, inusités, vieux, comme on dit. C'est affaire de hasard et de caprice. Nous en avons trouvé un ou deux exemples excellents, dans notre passage-type (pages 32, 35) fôr et sôth. En anglo-saxon le verbe faran (fare) employé dans le sens de aller ^ passer, était d'un usage fréquent et familier. Gân (go), avec son prétérit irrégulier code {va, fut), était aussi du bon anglais ; de même gangan {gang) avec son prétérit gêng {ganged) qui veulent dire société ou réuni, wendan (wend) et wende {went) qui signifient fourrier et tourné, étaient aussi très-usités. Mais il y avait trop de mots pour dire la même chose, et l'anglais moderne a fait arbitrairement choix de go et de went, en laissant tomber tout le reste, ou en restreignant, comme dans fare, l'usage des autres mots à des choses particulières. C'est par le même
procédé qn'equus est tombé en désuétude, chez tous les peuples d'origine latine, pour signifier cheval, et a été remplacé par càballus^ qui, originairement, était moins noble et répondait à notre mot bidet ; il s'est ennobli, depuis, dans chevalerie, etc. De même, magnus a été détrôné par grandis et pulcher par helliis ; en français, vulpes a fait place à renard, qui est le mot allemand Reinhart, nom propre qu'on s'avisa un jour de donner familièrement à un renard, comme en anglais on appelle un chien un Tray et, en français, un cheval un hucéphale. Il peut même arriver qu'un mot important disparaisse, sans qu'il lui en soit substitué un autre exactement équivalent : il en est ainsi de l'anglo-saxon weorthan^ correspondant à l'allemand werden {devenir), pour lequel l'anglais n'a conservé que le mot hecome (littéralement venir à côtéf atteindre à, prendre possession), lequel a fait tomber dans l'oubli son synonyme beaucoup meilleur, rendant ainsi impossible de faire, en anglais, les distinctions que font les Allemands au moyen du mot werden : particulièrement celle du vrai passif, es wird gébrochen, il est devenant rompu, c'est-à-dire, il se fait une fracture, par opposition à es ist gehrochenj il est rompu ; et, à défaut de ces deux mots, obligeant de recourir à cette tournure gauche, mais inévitable, it is heeing hroken (il est étant rompu).
De cette façon, il y a dans toutes les langues une certaine quantité de matériaux hors d'usage et arrivés à différents degrés de vétusté. Tantôt, ce sont des mots qui sont seulement peu usités, ou qui Siont affectés à des locutions particulières (comme stead qui ne s'emploie que dans m stead {au lieu de); tantôt des termes consacrés au style archaïque ou au style poétique. Les uns sont devenus étranges, inintelligibles ; les autres ne se rencontrent plus que dans les dialectes Iqcaux. Et les vieux monuments de toutes les langues montrent un nombre plus ou moins grand de mots qui ont péri sans retour.
Il est presque inutile de parler de la perte des idées attachées aux mots et aux phrases, quoique ce soit encore là, jusqu'à un certain point, un amoindrissement des ressources du langage. Les exemples de changement de sens que nous avons donnés dans le chapitre précédent, ont assez montré
que ce n'est pas toujours, bien que c§ soit ordinaii^emeat, une addition de significations nouvelles, sajus suppression de significations anciennes, n peut arriver £^\issi que le sens substantiel d'un mot demeure, tandis que ses acception^ accessoires s'eflfacent ; ainsi , quand Milton parle des dames qui from their eyes rain influence » (littéralement « de leurs yeux font pleuvoir V influence »), nous ne comprenons pas ce qu'il veut dire si nous ne connaissons Fidée astrologique à laquelle il fait allusion. En lisant les vieux auteurs, nous sommes continuellement exposés à rencontrer des mot§ et. des phrases dont le sens est perdu, à ne voir que la surfacç d'idées profondes, ou à nous imaginer que nous avons compris, là où le sens réel nous échappe.
Un sujet plus important et qui a, dans l'histoire^ di^ langage, des conséquences plus profondes, c'est la pertes des anciennes distinctions de formes grammaticales. Nous en. avons déjà mis rapidement quelques exemples en lumière, dans notre phrase-type. Par la disparition, sous Tiniluence de la tendance phonétique dominante, de la vieille, terminaison de l'infinitif, an, en apglo-aaxon, et en, en vieil anglais et en allemand, l'infinitif des verbes ne diffère, plus de forme, dans la langue anglaise, avec la racine de l'inflexion verbale, et comme on n'a pas cessé pour cela d'avoir l'idée contenue dans la forme, on a créé un nouveau signe, to, comme son équivalent pour le suffixe supprimé. Puis, ayant perdu les signes distinctifs de la pluralité, comme le on final de ongunnon^ on n'a plus distingué le pluriel dans les temps des verbes, excepté dans is et are^ was et tvere (est, sont^ était, étaient}, et cependant la différence que faisait autrefois la langue entre les noms et les pronoms pluriels et singuliers, différence dont elle garde à peine quelque trace dans l'indicatif {they love comparé à he loves^ {ils aiment et il aime), se conserve tout entière dans les esprits. Mais, il y a le se et le thâ anglo-saxon, l'un singulier, l'autre pluriel, dont le premier était spécifiquement masculin (le féminin faisait seo et le neutre thœt), qui nous fournissent un spécimen d'une classe de distinctions grammaticales que la langue anglaise a jetées par-dessus bord et qu'on a oubliées comme si elles n'eussent jamais existé ; la variation des mots adjectifs selon
le nombre et le cas. Dans l'anglo-saxon l'adjectif était plus sujet à l'inflexion que rallemand et presque autant que le grec et le latin ; il avait même deux formes : Tune, pour Tarticle défini, Tautre, pour l'article indéfini, comme en allemand; et la langue avait conservé l'accord, la correspondance de forme, entre le substantif et le mot qui le qualifie ou qui le représente, accord qui est fondé sur l'identité originelle du substantif et de l'adjectif, et qui est une des gloires des langues tout à fait ihflectives ; mais depuis qu'elle l'a perdu, ceux qui parlent aujourd'hui l'anglais ne songent guères à le regretter et on ne les convainquerait pas aisément que lorsqu'ils disent good men (hommes bons) ils gagneraient quelque chose à donner au mot good une forme différente de celle qu'il a dans good man (homme bon) et plus encore à le distinguer de genre dans good woman (femme bonne); car cette distinction a été effacée dans l'anglais moderne jusque dans les noms. Les noms propres, eux-mêmes, ne prennent de genre qu'en vertu du sexe de la personne à laquelle ils sont donnés et Ton ne s'en embarrasse pas quand il s'agit des animaux; tandis que les Anglo-Saxons étaient aussi préoccupés du genre dans tous les objets de la pensée, et avaient autant soin de diviser tous les mots en masculins, féminins et neutres, même quand les choses qu'ils désignent n'ont pas de sexe réel, que le sont aujourd'hui les Allemands ou que l'étaient, autrefois, les Grecs et les Latins. C'était là un des principaux caractères de la langue dont la plupart des langues de l'Europe sont descendues. Le français n'a éprouvé que partiellement la même perte, ayant conservé la distinction entre le masculin et le féminin, mais confondu le neutre et le masculin par l'effacement de leurs formes respectives. Le vieux système des cas est à l'état de débris dans la langue anglaise, quoiqu'il soit aussi bon et utile, en lui-même, que jamais. L'anglais n'a ni datif, ni accusatif, excepté dans un petit nombre de pronoms {him, them^ whom^ etc.); le français est plus pauvre encore, et n'a pas même un pronom possessif bien distinct, quoiqu'il fasse dans quelques mots pronominaux une faible distinction du sujet et de l'objet. Les Anglais ont également dit adieu à Ta forme du subjonctif, qui, en allemand, est aussi riche que celle de l'indicatif.
La langue anglaise est, en réalité, entre toutes les langues de môme famille, celle qui montre le plus ce genre de changement linguistique, qui consiste dans la perte des distinctions grammaticales formelles faites par des moyens synthétiques. Il n'y a pas d'exemple d'une autre langue qui, après avoir été si riche sous ce rapport, soit devenue si pauvre» qui ait tant dépouillé ses radicaux de l'appareil des suffixes et les ait tant réduits à la forme monosyllabique. Tout cela est le résultat de la tendance à la commodité et à l'abréviation, tendance qui dans ce cas, plus que dans tout autre, produit un vrai déclin. La force de conservation,'la transmission traditionnelle, n'a pu résister à ses effets. Une grande partie des pertes faites a eu lieu dans les derniers siècles, et il serait facile d'indiquer les causes qui les ont accélérées. Quand un homme apprend une langue étrangère, non par l'étude mais par la pratique, il mutile aisément les terminaisons des mots, et, heureux d'en avoir saisi les syllabes principales, celles qui renferment le sens, il laisse au contexte le soin d'expliquer les circonstances dans lesquelles le mot est employé. C'est là ce qui a contribué à la décadence de la langue latine et l'a réduite, dans la bouche des Italiens, des Celtes, des Ibères et autres peuples, à n'être plus, à force de corruptions et d'abréviations, que des dialectes romaniques ; l'irruption en Angleterre des Normands qui parlaient français, et leur fusion avec les Anglais qui parlaient saxon, est venue ajouter une force nouvelle à une tendance déjà très- prononcée chez les derniers Anglo-Saxons.
Mais ce n'est que par le degré que l'anglais diffère, en cela, des langues de sa famille et de celles des autres familles. La tendance à la commodité, à l'économie d'efforts, en matière d'expression, est universelle et aveugle. Elle a semé partout les ruines. Elle commence par fusionner des éléments indépendants et par en composer des mots ; ensuite, elle les contracte et les mutile, et cela a heu dans les langues primitives d'une façon aussi certaine, sinon aussi rapide, que dans les langues modernes. On croit qu'il n'y a rien de plus ancien dans la langue anglaise que les terminaisons de la première personne, mi, au singulier, masi, au pluriel. Cependant; ce sont déjà des contractions et la tendance à
réconomie avait agi sur ces formes , le masi surtout avait subi tant de changements que les philologues disputent sur son origine. Tout ce qu'il en reste dans la langue anglaise, c'est Vm de am (employé pour as-mi) ^ et toutes les langues de la même famille ont subi la même perte, et bien d'autres, dans les différents départements de Tinflexion et de la dérivation.
Les plus riches langues connues n'expriment jamais d'une façon distincte toutes les relations qui existent entre les objets de la pensée humaine, relation que Tesprit comprend implicitement, lors même qu'il ne leur donne pas corps par* une forme verbale. Aucun des rapports exprimés n'est, pas plus que les rapports sous- entendus, absolument nécessaire au discours. Quand l'esprit a trouvé l'expression, il peut contempler le signe, mais n'en dépend point, et ayant, pour ainsi dire, dans ce signe un gage de sécurité, il l'oublie momentanément et réalise au dedans de lui-même l'idée pure. Mais nous pouvons remarquer, pour notre consolation, qu'à moins qu'un peuple ne décline réellement par l'intelligence et la pensée, il ne perd point ce qu'il a une fois possédé, comme appareil inflexionnel, sans trouver le moyen d'y pourvoir par quelque équivalent. Il change de mode d'expression, mais ne renonce point à s'exprimer. La chute du système des cas a été suivie du développement de la classe des prépositions-; la perte des éléments pronominaux contenus dans les terminaisons personnelles, a conduit à faire des pronoms, c'est-à-dire des mots distincts et séparés ; l'appauvrissement du système des temps et des modes a été compensé par un riche appareil d'auxiliaires, lesquels suffisent à la fois à rendre les distinctions anciennes et à en exprimer de nouvelles.
Ceci nous amène encore une fois à reconnaître la dernière forme de changement du langage, savoir, l'acquisition de nouveaux moyens d'exprimer la pensée, et ce sera le sujet du chapitre suivant.