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CHAPITRE SEPTIÈME

DEVELOPPEMENT DU LANGAGE : PRODUCTION DE NOUVEAUX MOTS ET DE NOUVELLES FORMES.

Importance spéciale de ce mode de changement linguistique; ses effets- — Ceux-ci s'obtiennent en partie sans additions externes ; acquisitions, définitions, multiplications de sens dans les mots existants. — On trouve de nouvelles formes de langage. — Additions externes; emprunts faits aux autres langues; nature et importance de ces emprunts; abus qu'en a fait la langue anglaise. — Invention de mots nouveaux ; Tonomatopée. — Mots nouveaux formés par des combinaisons de mots anciens; nouvelles formes produites par cette méthode. — Son importance et l'étendue de ses effets ; les changements dans la forme interne sont le résultat des additions externes. — Différenciation de la forme d'un mot, selon ses différentes applications. — On multiplie les acceptions d'un mot par l'appareil des dérivés. — Conversion d'une des parties du discours en une autre.

Dans cette revue des procédés que suit le langage dans son développement, nous devons, pour terminer, examiner ce qui concerne l'acquisition de nouveaux matériaux, la façon dont se trouvent compensés les effets destructifs du déclin phonétique, et dont se créent de nouveaux moyens pour exprimer les idées et les faits. Ces moyens ont été déjà expo- y' ses ou mentionnés en partie; car, tous les modes du développement linguistique se confondent et se mêlent tellement qu'il est impossible de discuter Tun, si brièvement que ce soit, sans toucher plus ou moins le sujet des autres.

Ce dernier mode de changement, disons-le en commençant, constitue, dans un sens plus direct et plus naturel que

tous les autres modes, ce qu'on appelle le développement du langage, et met plus distinctement en lumière les forces qui président à ce développement.

L'objet général des additions apportées au langage est évidemment d'étendre et de perfectionner l'expression de ^ la pensée, de fournir pour les idées nouvellement acquises I et les faits récemment reconnus, des signes représentatifs [nouveaux, et pour les vieilles idées et les vieilles connaissances de l'esprit humain de meilleurs moyens de se traduire. Mais, ce que nous devons faire remarquer d'abord, c'est que ce but est en grande partie atteint, sans le secours d'aucun changement apparent dans le langage. Cela a lieu très-souvent par des combinaisons nouvelles de syntaxe, et par des rapprochements inusités de mots, sortes d'emplois nouveaux qui fournissent d'immenses ressources; car, on leur fait produire une foule d'idées et de déductions inattendues. Cependant, ces variétés de combinaisons et d'usages ne peuvent avoir lieu sans affecter plus ou moins le sens des mots et sans rendre un peu mobiles les limites de leur domaine. Si, par exemple, nous faisons cette phrase : le soleil se lève, répandant sa lumière et sa chaleur sur la terre y il se trouve qu'elle est de celles que l'on eût pu prononcer dans toutes les langues depuis l'origine du langage et de la connaissance humaine ; mais combien est différente l'idée qui s'y attache pour un ignorant moderne, ou pour un sage de l'antiquité! Pour nous, l'expression : se lever, appliquée au soleil, n'est qu'une concession aux apparences; nous ne jugeons pas nécessaire de dire que la terre a tourné et que sa rotation a amené sous les rayons solaires la partie de sa surface sur laquelle nous nous trouvons; et quant aux mots de s élever et de tomber, ce n'est que depuis que Newton a découvert la grande loi cosmique de la gravitation que nous savons réellement ce que c'est. 11 y a beaucoup moins longtemps encore que nous savons que la lumière et la chaleur sont des modes particuliers du mouvement de la matière, modes dont nous sommes avertis par les effets qu'ils produisent sur notre organisme sensitif. La transformation de l'idée attachée aux mots de terre et de soleil n'a pas besoin d'être remarquée. Cet exemple est sans doute choisi parmi les plus considéra-

bles ; cependant, il est très-propre à servir de type, en montrant ce que devient le langage par le progrès des connaissances et des idées. Cette sorte de changements agit sans cesse sur la masse linguistique comme un levain, incorporant les significations des mots les unes dans les autres et multipliant les nuances et les distinctions qui résultent du développement graduel de la pensée humaine. Comme nous l'avons dit plus haut, l'esprit d'une société est continuellement à l'œuvre au milieu de l'édifice de la langue et en remue incessamment les matériaux.

Nous pourrions redire ici tout ce que nous avons dit dans le cinquième chapitre sur les transformations des mots, pris individuellement, et montrer ces mêmes transformations dans leur rapport avec le mouvement général de la pensée. Mais cela nous prendrait trop de temps, et nous devrons nous contenter d'indiquer brièvement certains aspects du sujet.

D'abord, on peut se rendre compte de ce qu'une langue acquiert de richesse par ce moyen, en voyant la variété d'acceptions que Ton donne à chaque mot. Si chacun d'eux était, comme les termes scientifiques, réduit à n'exprimer que des choses analogues ou strictement semblables, le nombre des mots existants serait loin de répondre aux besoins du langage cultivé. Alors, il arrive ordinairement qu'un mot ne couvre pas un point seulement, mais tout un territoire irrégulier, hétérogène, changeant. On sait qu'un lexicographe anglais distingué crut avoir accompli une grande chose quand il eut réduit les significations du mot good (bon) à quarante variétés, plus, un résidu insoluble d'une ou deux douzaines de phrases ; et, bien que nous ne soyons nullement obligés d'accepter toutes ses distinctions, leur nombre nous donne, du moins, une idée de l'état des choses. Il n'y a pas un écolier qui ne se rappelle son désespoir quand, au début de ses études, il jetait un coup d'œil sur la liste des significations d'un mot, dans ses dictionnaires grecs et latins, et quand il s'efforçait de trouver, au milieu de cette variété, celle qui pouvait convenir dans la phrase qu'il avait à traduire ; la même chose arrive à toute personne qui apprend une langue étrangère. Il appartient au lexicographe, en tous pays, de mettre Tordre dans la confusion apparente en découvrant le

nucleus, le sens étymologique vrai d'où tous les autres procèdent par changement, extension, transfert, et de montrer le lien qui les unit, si toutefois cela n'est point, comme c'est souvent le cas, tout à fait impossible. Si Ton comptait comme mot dans la langue anglaise chaque signification d'un mot, les cent mille vocables de cette langue deviendraient un ou deux millions. Comme exemple de "cette manière de s'enrichir, nous citerons la langue chinoise, une des plus cultivées qu*il y ait dans le monde, et qui se compose d'environ quinze cents mots dont les acceptions et l'emploi ont été différenciés à l'infini. On peut imaginer quelle multitude d'idées se sont attachées à chaque mot, et la confusion apparente qui en résulte.

Le mode de transfert par lequel un mot s'enrichit d'une signification nouvelle est surtout la figure. Nous en avons parlé dans l'avant-dernier chapitre. Le langage philosophique est presque entièrement formé de figures. Mais le transfert du sens des mots ne se fait pas seulement de cette manière. L'esprit humain a une merveilleuse facilité pour saisir les ressemblances, pour les indiquer, et y prend cette sorte de plaisir qui s'attache à tout acte créateur. Cela donne de la variété, de la vivacité au langage. Nous en voyons un exemple frappant chez les gens qui vivent au milieu d'occupations toujours les mêmes et qui ont peu de culture intellectuelle; quand on leur parle de choses qui leur sont moins famihères ou qu'on leur en montre de nouvelles, ils y voient continuellement des analogies avec les objets habituels de leur pensée et leur langage sent la boutique. Le matelot parle comme si le monde entier était un navire, et quand nous Usons un roman maritime, la fidélité de l'auteur à reproduire ce fait donne au récit un piquant et un naturel qui est plein de charme pour nous autres, marins d'eau douce. Or, beaucoup de termes techniques ou de phrases spéciales ont été ainsi acquises par la langue anglaise ordinaire; et si nous voulons nous rendre compte delà place qu'occupe la figure dans le langage courant, nous n'avons qu'à hre dans Mark Twain {Roughing It, chap. xvn) cette amusante et, à cet égard, instructive conversation entre un joueur de profession et un prédicant, auquel le premier

demande un enterrement chrétien pour son associé défunt. Pour prendre plus haut nos exemples, voyez dans les poètes védiques combien ils emploient la comparaison du bercail et du pâturage quand ils parlent de la condition humaine, et remarquez que les mots qu'ils ont employés par figure sont devenus les mots propres. Quand il s'agit de choses basses ou bizarres nous appelons cela Targot, et nous le mé- . prisons à bon droit ; mais Targot n'est que Tabus et l'excès d'une tendance légitime et qui a été très-féconde dans Thistoire du langage. Il semble qu'il nous repose des mots de convention, des mots insipides, qui ont été, pour ainsi dire, usés par le trop long emploi qu'on en a fait, sans en comprendre la vraie valeur, et sans y mettre ni vie ni sentiment. Dans l'exubérance de son activité, dans le plaisir naturel qu'il trouve à créer quelque chose, l'esprit produit à la fois le noble langage figuré et l'argot. Tous deux, au fond, sont une même chose, et le dernier n'est qu'un mal nécessaire. Il y a des argots auxquels on peut, sans honte, trouver du charme , et un récit fait en argot est un récit fait par une série de peintures, au Ueu d'une série de mots.

L'emploi des mots de convention a certainement aussi son utilité, et sert dans les relations sociales, non pas à exprimer mais à couvrir la pensée. Pour en prendre un des* plus simples exemples, quand on dit à quelqu'un : comment vous portez-vous ? on trouverait fort ennuyeux, que la personne qu'on a saluée par ces mots vous répondît par un récit détaillé de tous les symptômes qu'elle éprouve dans sa santé ; nous commençons une lettre à quelqu'un que nous détestons, par mon cher monsieur^ et nous nous déclarons Vohéis^ sant serviteur d'un homme à qui nous ne permettrions pas de nous commander. Il en est de même dans beaucoup d'autres cas. Substituer une expression vraie à une phrase convenue, ce serait manquer à la politesse, c'est-à-dire faire une part trop large à notre personnalité. Il y a aussi des sujets dans lesquels la décence ou la déUcatesse nous oblige de choisir nos mots avec soin pour ne point offenser ni dégoûter ceux qui nous écoutent. Et c'est là un des exemples lès plus frappants de la puissance des mots en euxmêmes, et de leur empire sur la pensée, que nous tolérons

une expression indirecte, suggestive, là où nous trouverions révoltante Texpression propre. Ici , le contraire arrive de ce que nous avons remarqué plus haut : le mot, au lieu de s'user par remploi prolongé, acquiert une signification trop directe, et nous sommes obligé d'en chercher un autre.

Ainsi donc, indépendamment de tout accroissement de connaissances et d idées, aussi bien qu'en raison de cet accroissement, l'instrument de la pensée subit de continuelles modifications et se perfectionne par l'application des mots à des idées plus vives et plus variées. Le même mode de développement du langage sert à deux choses : rendre plus d'idées et rendre plus agréablement les idées. Nous nous sommes suffisamment étendus, dans le cinquième chapitre, sur le grand mouvement qui fait passer les mots du sens concret au sens abstrait, donnant ainsi une expression à la pensée pure et à la pensée nouvelle par voie d'extension et de formation ; nous allons maintenant exposer ce procédé plus visible de développement du langage, qui consiste en additions externes, en adjonctions de mots nouveaux à l'ancien vocabulaire.

Commençons par l'adjonction des mots empruntés aux langues étrangères comme étant le procédé le plus externe. L'emprunt est, plus ou moins, le moyen commun de s'enrichir que toutes les langues ont employé. II n'y a point de dialecte dans le monde qui n'ait pris quelque chose au dialecte voisin. Ce qu'on acquiert le plus aisément par cette voie, ce sont les substantifs qui désignent les institutions et les productions étrangères, auxquelles nous jugeons convenable, quand nous les adoptons ou les introduisons chez nous , de laisser les noms que leur avaient donnés les premiers possesseurs. Ainsi, banane est un fruit tropical et un nom tropical ; presque toutes les nations de l'Europe ont conservé le nom d'anaiias au fruit que, par une dérogation à la règle générale, les Anglais appelent pine-apple, et l'institution du tabou, qui appartient à la Polynésie, est connue sous ce nom dans plus d'une langue d'Europe. Une langue comme la langue anglaise, qui est celle d'un peuple mêlé à toutes les nations du monde et dont la civilisation a fait à toutes des emprunts, a dû s'assimiler des mots appartenant

aux langues les plus diverses. Ainsi, il y a les mots religieux tirés de l'hébreu, sahhath (sahhdX\ seraph (séraphin), jtebi^ee (jubilé); les mots scientifiques arabes anciens, algehra (algèbre), alkali, zénith^ cipher (chiffre), outre une liste hétérogène de mots comme sugar (sucre), lemon (citron), sherhet (sorbet), magazine (magasin); les mots persans caravan (caravane), chess (échecs), shat(;aî (châle), et môme le mot anglais si familier et si varié de significations, check ; il y a les mots indiens de calico (calicot), de chintz (étoffe de coton peinte), àepuiich (punch) ; il y a les mots chinois de tea (thé), de nankeen (nankin) ; les mots américains de canoë (canot), de guano, de potato (pomme de terre). Ce ne sont là que quelques exemples tirés d'une longue liste; et la liste des mots empruntés à l'espagnol, à l'italien et à plusieurs autres langues d'Europe, est beaucoup plus longue encore. En somme, ces emprunts ne sont pas pour une grande part dans la totalité des mots anglais ; mais ils ont de l'importance théorique, parce qu'ils mettent en lumière le procédé général par lequel les noms sont donnés aux choses, procédé que nous exposerons dans le chapitre suivant. Ce n'est certainement pas en vertu du développement organique du langage que des mots appartenant à des sociétés que les Anglais connaissent à peine et dont ils se soucient moins encore, en viennent à faire aussi intrinsèquement partie de la langue anglaise, que les mots qui ont été importés par les Saxons ou qui « sont entrés en Angleterre avec Guillaume le Conquérant. »

Cette dernière expression nous conduit à remarquer cette autre espèce d'emprunts qui sont communs à la langue anglaise et à beaucoup d'autres. Toutes les nations de l'Europe ont reçu, directement ou indirectement, leur civilisation et leur religion de la Grèce et de Rome. Quelques-unes d'entre elles, comme les divers peuples de l'Italie, les Celtes de la Gaule, les Celtibères de l'Espagne, ont tout, ou presque tout emprunté aux Romains, de façon que leurs langues aujourd'hui ne sont presque pas autre chose que des dialectes issus du latin. Le même effet s'est produit chez les peuples du Nord, à un degré différent; ils ont pris les mots des Romains dans la même proportion qu'ils ont pris leurs

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idées et leurs institutions. U est donc entré dans les langues germaniques, slavoniques, celtiques, beaucoup de vocables grecs et latins. On les trouve déjà en grand nombre dans le plus vieil anglo-saxon et ils abondent dans le vocabulaire allemand, même quand ils sont déguisés sous des dehors germaniques. La dépendance à Tégard de Rome, en matière de sciences et d'arts, a duré longtemps pour l'Europe. Le latin était la langue exclusivement employée et seule, alors, propre à l'être, pour exprimer la pensée dans l'ordre des choses élevées. Aujourd'hui encore, la jeunesse est imprégnée de latin. Ces circonstances ont maintenu chez les peuples de l'Europe l'habitude constante d'aller chercher dans la langue latine tout ce qui manquait à la leur. Gela était surtout facile pour ceux chez qui la langue vulgaire était déjà toute romane; mais les Anglais en firent autant, et les savants cherchèrent plutôt dans le latin que dans l'anglosaxon les mots spéciaux à leur usage. Les sources grecques et latines étaient les plus abondantes et s'offraient d'ellesmêmes aux peuples européens. Dans d'autres parties du monde, d'autres langues ont joué ce rôle prééminent. Le sanscrit a été longtemps pour cette foule de nations et de tribus qui parlaient les dialectes si divers de l'Inde, la langue sacrée, la langue littéraire, celle qui était chargée de conserver les connaissances subUmes et les formes les plus hautes de la pensée; de façon que ces dialectes se sont peuplés de mots sanscrits et sont arrivés par eux à Tétat de langues cultivées. Les Perses ont été forcés, il y a mille ans et plus, de recevoir la religion et les lois de leurs vainqueurs Arabes, et le persan moderne est aujourd'hui presque plus arabe que persan. Les Turcs ont fondu sur la Perse à Tétat de sauvages, et comme ils ne savaient rien que tuer et piller, qu'ils avaient tout à apprendre, leur langue écrite est aujourd'hui plus remplie de mots persans et arabes que ne le sont les vers de Ronsard de mots grecs et latins* Les Japonais se sont faits, il y a quinze siècles, les élèves des Chinois, et leur vocabulaire a complètement absorbé le vocabulaire chinois.

Il n'est donc nullement particulier à la langue anglaise de faire des emprunts aux autres langues, et elle ne diffère des

autres qu'en ce que quelques-uns de ces emprunts sont faits à des langues qui n'ont avec elle que les plus lointains rapports. Une évaluation digne de foi, faite des dérivations des mots anglais, montre que les cinq septièmes à peu près sont classiques et les deux septièmes germaniques (les autres, sont trop peu nombreuses pour entrer en ligne de compte). Il va sans dire que les mots employés dans le langage habituel ne s'y trouvent pas dans ces mêmes proportions; parce que les mots usuels anglais et le cadre de la langue, sa charpente, pour ainsi dire, est germanique. Ainsi, dans l'œuvre de Milton, par exemple, les mots classiques sont dans la proportion des deux tiers au moins; mais dans une page de Milton, prise au hasard, ils n'y sont plus que dans la proportion de dix à trente pour cent; et même dans une page de Johnson, leur proportion n'est pas de beaucoup plus considérable.

Il existe des raisons faciles à reconnaître de l'abondance des mots classiques dans la langue anglaise. L'invasion normande qui a mis en conflit les deux éléments français et saxon, a introduit de force une grande quantité de matériaux latins, dont la présence dans la langue saxonne a préparé l'introduction naturelle d'autres matériaux de même origine. La disparition graduelle des modes de composition, de dérivation, d'inflexion, appartenant à la langue du pays, disparition causée par le même événement, a rendu cette langue plus impropre aux besoins croissants de la science et de la pensée. Ainsi, quand les pressantes et vastes exigences des deux derniers siècles se produisirent, la ressource des emprunts fut plus employée que jamais. Quand une société vit paisiblement et n'a pas à accumuler beaucoup les fruits de la pensée, qu'elle se contente de vivre sur son fond, comme on dit, et qu'elle n'élabore que lentement dje nouvelles idées, le développement purement organique de la langue, développement qui provient de la masse sociale toute entière, suffit à la situation. Mais, quand les sciences, les arts et la philosophie font de rapides progrès, quand les branches de connaissances se multiplient et sortent les unes des autres, appelant chacune tout un nouveau vocabulaire de termes nouveaux; quand un nombre infini de faits et d'objets in-*

connus se présentent à la pensée humaine, la langue la plus fertile n'y peut répondre par ses ressources intrinsèques. La demande est pour les mots techniques, les mots scientifiques, et les savants s'adressent tout naturellement aux langues savantes. Ils y trouvent encore cet avantage, que tous les continuateurs de la même œuvre de civilisation ont ainsi une langue commune, au moyen de laquelle ils se comprennent , se répondent et s'unissent par-dessus les frontières. Les cinq septièmes des matériaux classiques de la langue anglaise sont consacrés aux usages techniques ou scientifiques et les enfants n'ont nul besoin de les apprendre quand ils apprennent à parler anglais; beaucoup d'hommes ne les savent jamais, et il y en a un très-grand nombre qui ne se trouvent que très-rarement même dans les livres. Cependant, sous certaines conditions de la vie pratique ou dans certaines professions, ils deviennent aussi familiers que ceux dont Torigine n'a rien d'artificiel. Nous en voyons un exemple dans les mots dahlia, pétrole, télégraphe, photographie, etc.

Il y a différentes manières et différents degrés d'emprunts. Ce qu'on emprunte le plus aisément à une langue, ce sont les noms et les épithètes, autrement dit les substantifs et les adjectifs. Les verbes sont plus difficiles à assimiler; ou n'emprunte presque point les particules et très -peu les préfixes et les suftixes; moins encore les appareils de l'inflexion, terminaisons, conjugaisons, déclinaisons. La langue anglaise elle-même n'a rien ou presque rien d'étranger dans sa grammaire. Les articles, cette partie du discours qui sert à lier les idées, à montrer leurs relations, à former des périodes, sont tout à fait anglo-saxons. De façon que malgré la prédominance des éléments classiques, l'anglais demeure langue germanique.

Il y a peu d'exemples dans la période historique (car nous ne parlons pas de la période primitive du langage) qu'un mot nouveau ait servi à créer d'autres mots que ses dérivés naturels. Ainsi, il y a par exception le mot de gaz, donné, comme nous l'avons dit, par un chimiste à un état de la matière qui n'avait point encore assez frappé les yeux et

MOTS NOUVEAUX ET FORMES NOUVELLES dOl

les esprits pour qu'il semblât mériter un nom. Ce môme chimiste proposa d'appeler hlaz Tinfluence des corps célestes sur la température de la terre : ce mot parut trop fantaisiste pour être généralement adopté et il tomba dans Toubli, pendant que l'autre se répandait universellement.

Il y a d'autres mots qui ne doivent point, comme le mot gaz, leur fortune à un heureux hasard ; ce sont ceux dont le mérite et la raison d'être consistent dans l'imitation des sons de la nature : comme coucou^ toucan^ noms donnés aux oiseaux qui les portent à cause de leur ressemblance phonétique avec le chant de ces espèces; ou bien les mots descriptifs, imitatifs, comme craquer^ cracher, siffler et, en anglais, huzz (bourdonner). C'est là ce qu'on appelle les onomatopées, httéralement, en grec, facteurs de noms, parce que les Grecs faisaient leurs noms de cette manière et ne concevaient pas qu'on ne mît entre le nom et la chose qu'un lien purement conventionnel quand on pouvait mieux faire.

Nous allons maintenant passer à un autre procédé par lequel des matériaux qui ne sont pas tout à fait neufs, mais qui sont susceptibles d'enrichir considérablement une langue, viennent à être mis en œuvre ; procédé que l'histoire du langage prouve êlre plus important que tout autre. Nous voulons parler de la composition des mots , de la juxtaposition de deux éléments indépendants pour en former un mot. Nous en avons trouvé un exemple ou deux dans notre passage-type : reste-dœg et leorning-cnihtas {jour de repos et jeunes gens appréciants, autrement dit sahhat et disciples). De tels mots sont, logiquement, des phrases descriptives abrégées et dont on a élagué les signes de relations, les connectifs, les inflexions ordinaires. Les deux idées sont réduites chacune à un seul signe et les deux signes sont juxtaposés ; c'est à l'esprit d'inférer leurs rapports, en partant des circonstances connues. C'est un sacrifice, fait à la brièveté et à la commodité, des avantages d'une langue qui possède des éléments formatifs et des mots formels. La relation entre les deux parties des mots composés est sous- entendue et sa nature variable : ainsi, headache est un mal de tête ; headchess est une coiffure, headland une péninsule en forme de

tête; un headsman est un bourreau (un homme qui coupe les têtes) ; un mouvement headway , est un mouvement de progression qui se fait dans le sens où se trouve la tête d'un cheval ou de tout autre animal ; un steamhoat est un bateau à vapeur ; un railway, un chemin fait avec des rails, etc., etc. Les mots ainsi formés n'ont qu'un seul accent; c'est là le sceau extérieur de la fusion, mais ce n'est pas suffisant, car alors les deux mots : the man (rhomme), et ceux-ci, hâve gone (avoir été), et ceux-ci encore, shall go (il ira), qui se suivent de si près qu'ils n'ont à eux deux qu'un seul accent, seraient aussi des mots composés. Il n'y a rien de plus commun dans les langues que les combinaisons de deux mots qui n'en forment plus qu'un. Cependant toutes les langues n'en font pas usage au même degré : le sanscrit en abuse ; le grec et le latin en usent avec une sage modération ; le français semble avoir presque entièrement perdu la vertu d'en faire, et l'anglais, bien qu'il ne possède pas autant de mots composés que l'allemand, en a beaucoup, et les exemples cités plus haut montrent qu'il y a trouvé de grandes ressources pour l'expression de la pensée. Nous avons déjà vu combien les hommes sont prompts à perdre de vue l'origine des mots composés, à les unifier par des changements phonétiques et à les regarder comme des signes unitaires. Mais il nous reste à étudier un peu plus la carrière de ces mots dans une direction différente.

Parmi les nombreux adjectifs que les Anglais joignent aux noms pour former des composés, il y en a qu'en raison de leur sens qui les rend applicables à beaucoup de choses, on emploie fréquemment. Un exemple typique est full (plein — l'allemand voll) qu'on ajoute aux noms dans un sens si général que sa valeur spécifique est perdue et qu'il devient une espèce de suffixe : dutiful (obéissant) et plentiful (abondant) sont équivalents à duteous et à plenteous. Son contraire est less (moins), en allemand los. Ce n'est pas cependant, comme on pourrait le croire, cet adjectif qui entre dans les mots composés; c'est Zoose, qui veut dire lâche {qui n'est pas ferme, qui se détache). Ce fait se prouve par la signification du mot allemand et par les vieilles formes de la langue anglaise ; et ici, le mot indépendant a été tellement déguisé

par le changement phonétique qu'il n*est plus reconnaissable et n'est absolument qu'un suffixe. Nous avons suffisamment montré (page 34) que Tadverbial anglais ly {godly — divhi — homely — domestiqué) vient de like [semblable, de la nature de) ; et qu'un certain cas du mot like a été converti en un suffixe général : truly {vraiment), pïentifully (abondamment). Le suffixe adverbial français w>ent procède de la même manière de l'ablatif latin mente : grandement vient de grandi mente (avec une grande pensée). Le wholesome anglais (sain), en allemand sam dans heilsam, est une forme altérée du vieux sam identique avec same et qui, comme like, signifiait semblable, de la nature de. Il y a aussi des suffixes formatifs de noms qui ont une même origine. Les cas les plus communs sont ship (en allemand shaft), lordship, herrschaft et ainsi de suite : dom (en allemand thum), kingdom, wisdom^ kônigthum, weisthum (royaume, sagesse); ship wient de shape (forme), et dom de doom (sentence). Nous avons aperçu en passant un cas ou deux dans lesquels le temps verbal a été formé par le mêmie moyen. Le don de hyngredon (pluriel de hyngrede,ipa,ge 35) était en langue gothique dêdum, évidemment un auxiliaire (le did anglais), qui, à une époque très-lointaine de l'histoire commune des dialectes germaniques (car on le trouve phez tous et il n'est dans aucune des langues de même famille), était ajouté à un mot verbal employé à Tinfinitif (comme aujourd'hui en anglais, I do love — j'aime — I did love — j'aimais), et conjuguait le verbe mais sans se fusionner avec lui. Un fait tout à fait semblable se produit dans la langue française au temps futur des verbes, où l'infinitif est tout simplement fusionné avec le verbe avoir ; exemple : je donner-ai. On trouve d'abondantes traces de ces compositions de mots, par voie de fusion, dans la langue latine, où elles ont produit de nouvelles formes verbales. Il est reconnu que les syllabes bam, bOj ui ou vi qui marquent, en latin, l'imparfait, le futur et le parfait sont des terminaisons d'un verbe auxiliaire qui a prêté sa forme à la conjugaison des verbes actifs et qui répond au verbe anglais to be (être). Le grec et le sanscrit pourraient offrir de semblables exemples à des époques plus ou moins reculées. On croit que le futur du sanscrit syâmi

et le grec co) remontent à la période primitive de la formation des langues de notre famille.

Ce sont, parmi les nombreux exemples qu'on peut donner pour montrer que les suffixes des mots dérivés ou infléchis sont des mots originairement indépendants et distincts, les plus simples qu'on puisse choisir. Dans ces cas comme dans les autres, l'oubli, l'atténuation, le transfert de signification, Tabréviation, le changement de forme, ont eu leur part dans la création des mots; car, tant que les deux éléments juxtaposés demeurent distinctement reconnaissables , ce sont plutôt des composés que des mots ; ainsi, le fui anglais (le voll allemand) n*est pas aussi véritablement un suffixe que ly, parce que fui a conservé une signification propre que l'esprit reconnaît toujours. Il faut qu'un mot soit déguisé sous le changement de forme pour faire un affixe, ou élé^ ment formatify comme on rappelle, avec raison, en le distinguant de Vêlement radicaly du mot essentiel auquel il est joint.

Et ce n'est pas là, — nous parlons des suffixes des mots dérivés et infléchis — la plus importante partie des éléments formatifs du langage, dont l'origine remonte à ce procédé. Si nous ne devions admettre, en matière linguistique, que ce qui repose sur des preuves évidentes, nous n'attribuerions pas au principe de la combinaison une grande part dans le développement du langage. Mais il serait extrêmement déraisonnable d'exiger en toutes occasions de pareilles preuves. Les modifications imprimées aux mots par les deux espèces de changements dont nous avons parlé sont telles, qu'après un long temps écoulé, nous ne pouvons que deviner (et quelquefois cela même est impossible) ce que ces mots ont été à l'origine. Nous ne pourrions pas expliquer ce que c'est que le suffixe anglais ly si nous ne pouvions recourir à d'autres langues pour nous éclairer. Nous ne saurions pas avec certitude d'où vient le d du mot loved si nous ne le demandions pas à la langue gothique, non plus que le aw, qui marque le futur dans la langue grecque, si nous ne pouvions point interroger le sanscrit. A chaque période de la vie du langage, il y a des éliminations faites, en vue du progrès et de la simphfication, dans les parties connectives des

mots, et les contractions poussées à l'excès rendent méconnaissables, même dans les dialectes romans, les anciens éléments des composés. Ce n'est donc point, parce que nous ne retrouvons pas dans une forme les caractères qui sont visibles dans les autres, qu'elle a une origine différente ; la présomption, au contraire, est en faveur de la parité, et au lieu d'avoir à prouver qu'elle existe, on a plutôt à prouver qu'elle n'ex;iste pas. Or, en l'état de la science, cette démonstration probative n'a point été faite, et tous les résultats de l'étude donnent lieu de croire que l'agrégation des mots a été, depuis l'origine, dans les langues de même famille que la nôtre , la méthode féconde et suffisante du développement externe du langage, celle qui a donné les matériaux nouveaux qui, sous l'action d'autres causes, ont été appliqués aux besoins croissants de la pensée. Nous allons tout à l'heure parcourir brièvement l'histoire de ce développement, dans ses rapports avec le principe de la combinaison, tel que nous le présente la philologie comparée.

Mais, une partie des mots dérivés ou infléchis semblent formés par voie de modification interne plutôt que par addition externe. Sans doute on dit en anglais hoy et boys [garçon et garçons], mais on dit aussi man et men {homme et hommes); on dit love et loved [aimer et aimé), mais on dit également rêad et read (lire et lu)^ et en allemand on trouve ce phénomène très-étendu et très-important de la variation de la voyelle radicale dans de grandes classes de mots, dont 1 anglais présente l'analogue, par exemple dans siiig, sang, sung et song (chanter, chanta, chanté et chant) ; dans break, broke et breach (rompre, rompu, bris ou rupture). Le grec a de même, quoique d'une façon moins visible, un léger changement de voyelle radicale dans un grand nombre de verbes et de dérivés verbaux, comme XeiTrw, eXtTrov, XeXotTra;

et comme TpeTuw, STpairov," TSTpo^a, TpeTUTOç, TpotTryjÇ, TpoTroç, etc.

Ce sont là d'apparentes contradictions au principe du développement par addition externe, par agrégation. Cependant, si l'on arrive à prouver que ces cas, en apparence divergents, sont soumis à ce même principe, ils lui prêteront une nouvelle force.

Commençons par réad et rëad, comme étant plus récents

et plus simples. En anglo-saxon, ce verbe et le petit nombre de ceux qui lui ressemblent n'avaient point cette différence de voyelle entre le prétérit et le présent, et ils prenaient la même terminaison que les verbes réguliers ou nouveaux : les formes étaient rœdan pour rêad { lire) et rœdde pour read (lu). Mais le principe phonétique de la commodité a agi ici comme ailleurs : la pénultième de rœdde avait une voyelle longue devant une double consonne et on allégea la difficulté en prononçant brève cette voyelle, procédé si commun dans toutes les langues germaniques que Ton marque presque toujours comme voyelles brèves, toutes celles qui se trouvent devant les consonnes doubles. Lors donc que, plus tard et par la suppression des voyelles finales des mots, les deux formes furent réduites à être monosyllabiques, la double consonne disparut et il ne resta point d'autre signe de la différence de temps entre rêad et read que la manière de prononcer la voyelle radicale, longue ou brève. Le cas est analogue d'une part , à léave, left (laisser^ laissé)^ feel, felt (sentir, senti), dans lesquels il y a prononciation brève de la voyelle pour la même raison, mais où le groupe des consonnes a été conservé; d'autre part, à set, put (mettre) etc., qui ont aussi perdu leurs terminaisons au prétérit, mais qui, ayant une voyelle courte au présent, n'ont point été différenciés dans les deux temps et ont conservé la même forme. La distinction entre rêad et read (lire et lu), entre léad et lêad (conduire, conduit) est donc purement un accident phonétique ; c'est un moyen de rendre compte, dans un but grammatical, d'une différence qui s'est produite d'une façon secondaire comme conséquence imprévue d'une addition externe, quand cette addition a disparu par le déclin phonétique. On appelle ces distinctions inorganiques^ par opposition à celles qui, comme loved (aimé) de love (aimer), vont directement à leiir but.

Quant à man et men (homme et hommes) c'est un exemple de ce que, en allemand, on appelle umlaut, ou modification de voyelle, phénomène très-commun dans la langue germanique et très-rare dans la langue anglaise. G était dans l'origine le changement du son de l'a au son de Ve par l'influence assimilante de Vi qui suivait (voyez page 60) :

changement qui dépend du caractère des terminaisons des cas et qui n a rien à voir avec la distinction du nombre. Il arrivait en anglo-saxon qu'un des cas singuliers (le datif) prenait Ve et que deux des cas pluriels (le génitif et le datif) prenaient Ta. Mais en vertu de leur influence d'assimilation, les terminaisons disparurent (de la même manière que le second d, par la suppression duquel on avait raccourci la voyelle longue de read) ; de façon que datif et génitif perdirent au pluriel leur forme distincte, et que man et men restèrent en face Tun de l'autre, le premier comme expression du singulier, et le second du pluriel. Et parce que cette différence de voyelle suffisait à distinguer les deux nombres, on ne fit point double emploi en ajoutant un s comme dans ear, ears, épi, épis (voyez page 32). Ceci est encore un cas dans lequel on s'est appliqué à faire une distinction grammaticale, d'une différence de forme qui dans son origine a été inorganique, c'est-à-dire accidentelle.

Il faudrait beaucoup plus d'espace que nous n'en avons pour discuter et pour expliquer le cas qui reste, celui de Yahlaut ou variation de la voyelle radicale dans hind, hoimd^ hand, bond (lier, lié, bande, lien), etc., et cela nous conduirait à soulever quelques questions restées obscures et sur lesquelles disputent encore les chercheurs. Mais nous ne trouverions, dans l'histoire de ces variations, rien d'essentiellement contraire aux principes qui ressortent des exemples déjà cités. Le prétérit, le participe, le dérivé, avaient chacun, dans l'origine, leur élément formatif externe : le premier avait la réduplication, comme dans cano, cecini, Tpeiro), T£Tpo:pa, haldan^ haihald; les deux autres, leurs terminaisons de dérivées, et il n'existait pas de différence de voyelle. Oaând cette différence commença à se montrer, elle n'avait pas plus de signification que celle de feel et de felt ou de l'allemand mânner de mann; elle ne s'était produite que sous des influences purement euphoniques ; c'était tantôt l'alfaiblissement de son d'un a, l'accroissement de force donné à un t ou à un w au moyen d'un accent, et la fusion de la réduplication qui appartenait au prétérit avec la racine du mot. Il n'y a pas lieu d'admettre ici des exceptions à cette règle générale que, dans nos langues, les formes

i08 LE DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE

sont nées de Tagrégation externe des éléments séparés.

Il y a ici un fait à remarquer qui constitue une importante addition aux moyens par lesquels s'enrichissent les langues, c'est que l'esprit a saisi des différences accidentelles et les a appliquées à de nouveaux usages. Un mot se fractionne de cette manière en deux ou plusieurs mots qui chacun ont leur carrière distincte et séparée : nous en avons déjà vu quelques exemples notables. Le an anglo-saxon -est devenu le nom numérique anglais, one (wn), en même temps que l'article an ou a (qui signifie également wn); of a formé off {en dehors de, au delà de, etc.) et of [de); also {aussi) et as {comme), semblables aux mots allemands also et aïs, représentent une idée antécédente ; fore {devant) et for (pour), comme les mots allemands vor, fur, ver; through [à travers) etthorough {profond, complet) sont des exemples d'une sorte particulière de divorce, laquelle est accompagnée de la conversion d'un adverbe en adjectif; outer {exérieur) et utter (prononcer) sont les deux faces d'un même mot et d'une même idée; cônduct (conduite) et condnct [conduire) sont des spécimens d'une classe de mots couplés que la position de l'accent distingue seule; minute {petit, menu) et minute {minute) sont des distinctions fort sages qu'on voudrait voir étendre à second (seconde et second), mot dont rien ne distingue les différentes acceptions; genteel {qui est d'un gentilhomme) gentile {payen) et gentle (doux, modéré), tous mots issus du latin gentilis, montrent à la fois dans la variété de leurs significations et dans l'unité de leur racine, qui voulait dire simplement être né, à quel degré peuvent arriver les mutations du langage.

Le procédé de développement qui consiste à agréger les mots d'une langue pour en faire des mots nouveaux et quelquefois de nouvelles formes est naturellement beaucoup plus lent que la méthode des emprunts, surtout quand on recourt à cette méthode aussi volontiers que le fait la langue anglaise. La création des formes se fait par un progrès insensible et il faut une longue suite de générations pour faire d'un mot, un suffixe. Mais, quand ce résultat a été obtenu, les accroissements auxquels il sert de point de départ deviennent beaucoup plus rapides. Quand, par exemple, on en est arrivé à

faire de did, une terminaison du prétérit, on l'applique au temps passé de tous les verbes nouveaux, quel qu'en soit le nombre; et il y a peu d'adjectifs dans la langue anglaise, dont on ne puisse faire un adverbe au moyen du sufflxe ly^ quoiqu'il y en ait peu que l'on puisse composer au moyen du mot like. Mais si nous songeons à l'antiquité du langage qui remonte à des milliers d'années, et au nombre de langues qui n'ont pas été dans le cas de faire beaucoup d'emprunts aux autres, nous trouverons que le procédé d'accroissement par agrégation y tient une place très-importante. Les langues peuvent acquérir par le triple secours des variétés d'acceptions, des variations de formes et de l'agrégation des éléments, tout ce qui leur est nécessaire pour constituer leur développement organique. Elles peuvent aussi, par ces seules forces, se transformer, au point de vue de la grammaire, créer des distinctions nouvelles et remplacer celles que le temps, qui détruit tout, fait disparaître.

Nous avons à examiner un autre procédé d'accroissement du langage qui a quelque rapport avec celui-ci : la facilité qu'ont toutes les langues à flexions de multiplier l'emploi de leurs matériaux anciens ou nouveaux en les faisant passer par le procédé de la flexion ou de la dérivation. On ne peut certainement pas utiliser ainsi toutes les formes contenues dans une langue : les distinctions anglaises, par exemple, de he et him, they et thera^ man et vnen^ give et gave^ sit et set, true et truth, land et landscape, quoique inflectives, sont mortes et ont donné tout ce qu'elles pouvaient donner; mais les noms d'importation récente peuvent recevoir d'abord un s pour indiquer le pluriel, et la troisième personne de l'indicatif, comme telegraphs; puis on en fait un verbe avec toutes ses formes infléchies, telegraphed {télégraphié) y telegraphing (télégraphiant). Ensuite on fait appel aux suffixes {télégraphie) ; puis aux composés, telegram. Un certain nombre de suffixes, comme fui, less, ous, is/i, y, sont encore assez vivants pour qu'on puisse en faire des applications pratiques. Outre que l'on peut tourner les adjectifs en sub* stantifs, comme le bon, le beau, le vrai, il y a en anglais un suffixe less qui est très- commode pour exprimer l'absence, la négation, lifeless (sans vie). Il y a dans cette langue le ly.

qui de tout adjectif fait un adverbe, telegraphically (télégraphiquement). Le verbe a aussi ses moyens de mutation et to telegraph (télégraphier) peut faire telegrapher (employé de télégraphe), telegraphy (télégraphie) et teîegfraphist (qui cultive Tart de la télégraphie). Les langues ont encore la facilité de faire des verbes avec des noms et des adjectifs ; exemples : endurcir, révolutionner^ démoraliser, et ainsi de suite. Cette dernière méthode est, dans toutes les langues de notre famille, une grande source de verbes nouveaux, les verbes dénominatifs, comme on les appelle, qui apparaissent en grand nombre à toutes les périodes de l'histoire du langage. Tout cela vient de ce que Ton a la facilité de traiter les éléments formatifs de la même manière que les éléments radicaux. Qu'une syllabe modificatrice, bien que réduite à n'avoir plus qu'une valeur formelle ou formative, devienne d'un usage assez général pour acquérir un sens dans 1 esprit d'un peuple, et ce peuple s'en sert dans tous les mots auxquels il veut adjoindre ce sens, aussi volontiers que d'un connectif ou d'un auxihaire. C'est un exemple remarquable de la façon dont un suffixe, même d'origine étrangère, peut devenir un instrument formatif dont on use et l'on abuse que le ize, ism et ist, empruntés par l'anglais à la langue française, qui elle-même les devait à la langue grecque. Les personnes qui parlent mal ou parlent un langage affecté, en sont venues h employer des formes monstrueuses comme walkist (promeneur), haircutlist {coupeur de cheveux), etc.

Il est d'une haute importance, si nous voulons pénétrer dans la construction du langage^ de distinguer son appareil vivant d'inflexion et de dérivation de l'ancien appareil détruit dont il n'existe plus rien que les effets et les traces dans les vieux mots de la langue. Et c'est, en grande partie, par la destruction des vieux instruments qui ont jadis servi à créer les formes qu'une langue garde son caractère individuel et, comme la langue anglaise, est particulièrement analytique. Chaque langue à cet égard a sa manière de procéder : le français est plus pauvre même que l'anglais, en appareils de dérivation; les langues slaves, comme le russe, sont plus riches que tous les dialectes germaniques et néo -latins.

La langue anglaise conserve un reste de son ancienne

puissance comme langue à flexion, dans la facilité qu'elle a de changer une des parties du discours en une autre, sans qu'aucun signe extérieur vienne avertir de ce changement. Les langues de la même famille ont eu autrefois un moyen, un élément formatif, pour faire des verbes dénominatifs avec des noms et des adjectifs ; l'anglais a perdu ou supprimé le moyen, l'élément, et il continue à faire des verbes sans lui, tout aussi bien qu'avec lui ; exemples : to head an army (littéralement têter une armée), to foot a stocking (littéralement piéter un bas), lo hand a plate (littéralement maner une assiette, c'est-à-dire la présenter), to toe a mark (littéralement orteiller une marque, c'est-à-dire marquer du bout du pied), to mind a command [espriter un ordre, c'està-dire avoir un ordre présent à l'esprit), to eye a foe (littéralement œiller un ennemi, c'est-à-dire regarder son ennemi en face), to hook a passenger [livrer un passager, c'est-àdire l'enregistrer), to stone a martyr (littéralement pierrer un martyr, c'est-à-dire le lapider), et ainsi de suite à l'infini. Ces exemples font voir que le rapport du sujet à l'objet est extrêmement variable et n'est déterminé, dans chaque cas, que par les circonstances connues. Une autre facilité qu'a la langue anglaise, c'est de faire, sans cérémonie , des noms avec des adjectifs : ainsi les Anglais disent a gold watch (littéralement une or montre), tandis que les Français sont obligés de dire une montre en or et les Allemands aussi ; a steam-mill (un vapeur moulin) pour un moulin à vapeur ; a China-rose (une Chine rose), pour une rose de Chine, et ainsi de suite. Gela provient d'un relâchement des liens de composition, d'une éhmination des parties connectives du discours. Cette variabilité d'emploi est quelque chose de très-différent du caractère indéterminé des mots dans les langues qui n'ont pas d'inflexions. Le sentiment des distinctions entre les parties du discours, est suffisamment conservé dans les esprits par la présence dans une langue d'un très-grand nombre de mots qui appartiennent uniquement à l'une des dix de ces parties, et l'on peut en supprimer le signe sans risquer, par là, d'en faire perdre l'idée; cela fait que la langue anglaise conserve en cela beaucoup de puissance pour multiplier les ressources du langage.

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