CHAPITRE HUITIÈME
Revue des procédés de changement : leur part dans la confection des mots. — Jusqu'à quel point la confection des mots est le fruit de la réflexion. — La conception de l'idée précède le signe; expli- ] cation; examen des arguments opposés à cette opinion. — Sources j des éléments des noms. — Le lien entre le nom et l'idée est artificiel. — Recherches étymologiques. — Raisons d'être des noms science de la morphologie. — Force qui concourt à la création des noms; la faculté linguistique; examen des erreurs et des causes d'erreurs, à ce sujet. — Part qu'a la société dans les procédés des langues. — Ses rapports avec l'action individuelle.
Nous avons achevé de passer en revue les procédés distincts — du moins les principaux — par lesquels se développent les langues comme les nôtres. Si nous voulons comprendre le mouvement historique d'une langue à une période donnée, il faut Tanalyser dans ses rapports avec chacune de ces différentes méthodes de développement, voir comment elles ont opéré ensemble et séparément, tenir compte delà proportion dans laquelle chacune d'elle a concouru au résultat et trouver, s il est possible, la raison des différences. Dans l'exposé que nous avons fait et les éclaircissements que nous avons donnés, nous avons eu surtout en vue les effets des divers procédés d'accroissement des langues considérés dans leurs rapports avec la langue anglaise, et nous ne croyons pas nécessaire de les montrer dans leurs rapports avec les autres langues, si ce n'est incidemment et par complément de démonstration. Nous allons plutôt examiner certains principes généraux qui ressortent des faits existants et qui
portent sur la confection originelle des noms, c'est-à-dire sur l'acquisition première de [signes pour les idées J Les autres aspects du développement linguistique sont, comme nous Tavons vu, d'une importance subordonnée et d'une explication facile. Mais comprendre comment on en vient à pouvoir exprimer toutes choses, c'est comprendre la nature essentielle du développement linguistique et celle du langage lui-même.
Nous commencerons par dire qu'il y a une partie de la confection des noms qui est, de toutes manières, très-facile à observer et qui se fait au grand jour. Quand un être humain nait, une coutume fondée sur la commodité veut qu'il ait un nom, et ceux qui sont responsables de sa naissance le fournissent d'après leur goût, qui n'est autre que le goût de la société à laquelle ils appartiennent. Des parents anglais ne donnent point à leurs enfants des noms sioux ou chinois et vice versa : le nom du saint qui est vénéré le jour de la naissance, un ami éminent, un parent dont on attend l'héritage, ou toute autre circonstance accidentelle détermine leur choix. N'importe, pourvu que rindi vidu ait un nom, et un nom qui ne révolte pas les habitude s de la société dans laquelle il vit, lesquelles deviennent ses habitudes. Ceci semble n'avoir rien de commun avec les faits de langage; toutefois, ce n'est pas toujours le cas : le nom propre, Jules, a fait que le septième mois de l'année s'appelle chez nous juillet; le surnom de César a donné leur titre aux chefs de deux grands peuples, l'Allemagne et la Russie {Kaiser ^ czar); quand on a baptisé le petit enfant Vespucci du nom dAmerigo, on a nommé Y Amérique et les Américains; Herschel a été le parrain d'une planète et Leverrier d'une autre; mais ils ont été guidés par l'usage établi; le nom de Georginm sidus, qu'on donnait par flatterie à un monarque, est tombé dans l'oubli. Ceux qui ont découvert des astéroïdes ont joui du même privilège. Ils en jouissent pourtant sous une réserve : la nécessité de respecter la coutume, et ils doivent prouver leurs droits de nomenclateurs. On sait que dans les sociétés savantes, le droit de nommer un objet découvert est vivement disputé, au nom de certaines règles établies, par ceux qui ont eu part à la découverte. Il en est de
même parmi tous les inventears; de même encore, powr ce qui concerne le vocabulaire technique des arts, des sciemc®» et de la philosophie. Le métaphysicien qui fait une distinction nouvelle lui donne un nom. Il lui est permis de rejeter toute la terminologie ancienne de ^ science s'il y trouve un avaaftage et d'en créer une nouvelk à son usage, à condition \ qu'elle soit bonne. Et si les autres philosophes trouvent que ses innovations sont utiles ils les ratifient en les adoptant.
Tout cela se fait sciemment. On commence par avoir besoin de s'exprimer ou de s'exprimer mieux, et Ton fiait par trouver moyen de Le Êaire.
Or dans ce fait très-simple, à des degrés différents et avec la conscience plus ou moins nette de son existence, se trouve impliqué le phénomène de la confection des mots avec toutes ses variétés. S'il n'en était pas ainsi, le langage se composerait de deux parties cUscordantes : une partie serait produite d'une manière, une partie, d'une autre. Examinonsle un peu plus en détail, dans ses rapports avec les principes -^ qu'il suppose.
y" D'abord, il y a toujours et partout \me idée qui précède le mot. Dans toute phrase ordinaire, nous pensons d'abord et formulons ensuite notre pensée. Gela est si évident que personne ne peut songer à le nier. Essayer de le faire, ce serait prétendre qu'un objet nouveau ne peut être connu avant que d'avoir reçu un nom, ou que l'enfant n'est pas né avant que les fonts baptismaux ne l'aient vu. Il est aussi impossible de méconnaître que l'idée précède le mot qia'il l'e&t de méconnaître que l'enfant existe avant d'avoir un nom, bien que l'évidence en soit moins palpable. Le principe de vie, par exemple, a été nommé animus {soufflant) ou spiriiu» {respirant) parce que les nomenclateurs avaient une faible, pour nous insuffisante, idée de quelque chose qui existait dans l'organisme et qui en paraissait distinct, qui le gouvernait, le dirigeait, et qui pouvait cesser d'être pendant que le corps existait encore. Et, comme le souffle semblait être une manifestation particudiière de ce quelque chose, et que la cessation du souffle était le signe le plus visible de la mort de ce même quelque chose, ils appliquèrent le mot à une idée préexistante^ de même que les anatomistes appliqué-
rent par une figure hardie le mot dHnosculation^ à la liaison observée des artères et des veines. Tout transfert de seas diu propre au figuré, repose sur la perception de l'analogie entre une chose et une autre. Nul ne dit : je comprenda, sans avoir préalablement senti que ses organes atteignaient les objets offerts à leur activité. Nous provoquons la répétition de l'acte quand nous disons : avez-vaus compris? Personne ne s'est jamais servi de ces phrases : ceci me frappe, cette idée me vient (en allemand, fàllt mir ein, tombe en moi) , si ce n'est en vertu d'un rapport que son esprit découvre entre son intellect et sa sensitivité. Quand une certaine nuance de rouge fat produite par le génie de la chimie moderne, la seconde chose qu'on fit, fut de lui donner un nom et l'on choisit avec réflexion celui de magenta , parce que des causes historiques avaient dans le moment rendu cûlèbre le nom de la ville de Magenta. Ce nom n'était pas plus indispensable à la couleur en question que le nom de vert ne l'avait été à celle qu'il désigne à une époque si reculée que nous ne pouvons la fixer : les hommes dirent green (vert) quand ils virent que les choses vertes étaient presque toujours des choses growng (croissantes). Nous trouverions à tous les autres mots des étymologies analogues. La genèse des formées et des mots forraatifs ne diffère pas de celle des noms. Off fut changé en signe du génitif (signe virtuel) et to, en signe de l'infinitif, par une série de modifications dont chacune avait pour efïet d'étendre ou de varier l'acception première du mot, parce qu'on sentait le besoin d'exprimer l'idée qui se développait; de la même manière et par la même cause, se sont produites les formes grammaticales loved^ donnerai, amaham, ooxtu), asmi (am).
On parcourrait toute la hste des exemples que nous avons donnés et de ceux qu'on pourrait donner encore, sans trouver une exception à cette règle, L'opinion que toute conception est impossible sans un mot pour l'exprimer est un paradoxe insoutenable, -et qu'on ne peut défendre que par des malentendus et de faux raisonnements. Il n'est pas hors de propos d'en citer un ou deux.
Ceux qui ne veulent point admettre que l'idée précède le signe, prétendent qu'il y aurait en ce cas accumulation d'i-
r dées latentes dans les esprits; puis, ensuite, dévolution de "^ I noms faite d'une façon réfléchie et délibérée. G*est là une manière grossièrement fausse de représenter les choses. Il faut dire, plutôt, que tout acte de nomenclature est précédé de sa conception; le mot vient aussitôt que le besoin s'en fait sentir. Il peut même se produire avant toute conscience de ce besoin. Quelquefois le pas en avant fait par l'intellect peut être si petit que ce n*est qu'après qu'il a été répété plusieurs fois que l'esprit lui-même s'en aperçoit et voit le chemin qu'il a fait. C'est alors que l'acte nomenclatoire suit instantanément l'acte conceptuel. ^'autres fois une idée, faible et vague, flotte d une façon obscure dans l'esprit d'un peuple, jusqu'à ce que tout à coup quelqu'un s'en saisisse et la condense pour ainsi dire dans un mot; tout le monde alors lui donne la même forme (forme trompeuse peut-être) et le nom lui reste attaché, bien qu'il eût pu être autre ou meilleur. Il est certain qu'aussitôt qu'une idée s'est formulée, elle est devenue infiniment plus perceptible et plus maniable; mais, c'est une erreur de croire que ce qui n'est qu'un progrès est une nécessité; c'est encore une erreur que de penser que, parce que l'esprit ne pourrait accomplir tout ce qu'il accomplit de nos jours sans le secours de la parole, il ne peut se passer de ce secours dans chaque acte particulier, si simple que cet acte soit; c'est comme si l'on disait qu'un homme ne peut pas monter au haut de l'église Saint-Pierre ou aller de Rome à Gonstantinople, parce que la distance est plus grande que la longueur de ses jambes. En réalité, il fait les pas l'un après l'autre, et chaque pas fait, devient un nouveau point de départ; de cette manière il n'y a point de limites à sa puissance déambulatoire que les hmites de sa vie. Il en est de même de l'esprit; il fixe dans les mots chacune de ses acquisitions, et l'emmagasinement fait, il repart pour de nouvelles conquêtes et travaille à de nouvelles moissons. Gomme nous l'avons déjà vu, l'esprit fermente sans cesse sous la couche externe du langage ; refondant ou corrigeant les classifications d'idées dont les mots sont les signes ; se rendant de plus en plus maître des formes d'expression pour les appliquer à des conceptions trop faiblement ou trop mal rendues ; et gonflant les vieux
mots de significations nouvelles, comme on remplit des vases jusqu'au bord. Tout cela s'accomplit à l'aide du langage, mais dans chaque acte envisagé isolément, et il n y a rien de nouveau quant au mode de production des nouveaux mots. L'esprit non-seulement refait et aiguise ses vieux outils ; mais il continue d*en faire d'autres, dans son incessante activité.
Quand la faculté humaine de donner des noms aux choses est en éveil, elle prend simplement, et sans suivre d'autre loi que celle de la commodité, les matériaux qui se présentent, ne s'enquiérant pas trop curieusement d'où ils viennent. En réalité, l'objet auquel elle tend, c'est de trouver un signe qui puisse désormais être étroitement lié à un concept, et employé à la fois pour la pensée intime et pour la pensée communiquée. Chercher autre chose serait vraiment inutile, quand le lien par lequel tout le vocabulaire se rattache à l'esprit est, chez chaque individu, un lien purement conventionnel. Nous avons suffisamment vu dans le deuxième chapitre que l'enfant prend les mots comme on les lui donne et les associe aux mêmes idées qu'il voit les autres le faire. Les questions d'étymologie ne sont rien pour lui, non plus que le choix de la langue qu'il va apprendre. Mais la vérité est que ces questions n'importent guère plus aux adultes, et l'étymologiste lui-même ne s'en embarrasse point dans la pratique. Les plus savants ne peuvent que suivre quelques pas en arrière l'histoire de la plupart des mots et, arrivés à une époque plus ou moins reculée, dire comme le paysan : c'était l'usage. Une société, à un temps donné, a employé tel ou tel signe de telle ou telle manière, et c'est de là, qu'à travers des changements que nous pouvons en partie connaître, est venu le signe que nous employons aujourd'hui. Nous avons remarqué plus d'une fois combien les hommes sont prompts à oublier les origines de leurs mots et à supprimer, comme d'inutiles encombrements, les souvenirs étymologiques, afin de concentrer toute la force du mot sur l'objet nouveau auquel il est lié. C'est là une des tendances les plus fondamentales et les plus importantes de la faculté de faire des mots; elle contribue pour une part essentielle à rendre le langage plus pratique.
Même, lorsqu'il n'y a pas transfert visible et que le chaaa*gement d'acception est si lent et si insensible que chaque signification nouvelle demeure liée à la signification précédeate, il n'y a point persistance de valeur dan^ les mota, et le point auquel on arrive est souvent très-éloigné de cel»ai d'où Ton est parti. Nous en avons vu un exemple dans have^ dont le sens premier est saisir^ prendre avec la 'inain^ et qui est devenu dans une même langue le signe de toute espèce de possession physique et morale, de faction passée, de f obligation à venir et de la causation. Or, il n'y a rien d'anormal dans ce cas, et toutes les langues en présentent un grand nombre de semblables. Mais elles offrent aussi beati*coup d'exemples de mutations de sens plus rapides et pl«s sommaires et auxquelles président des raisons si triviales et si déplacées, que, si les langues tenaient compte des incongruités, presque tous les mots seraient condamnés. Ainsi^ deux formes des grandes forces qui gouvernent la matière, Y électricité et le magnétisme ont reçu leur nom, l'une, d'un mot grec qui signifie ambre, fautre, d'une province inconnue de la Thessalie ; et cela, parce que les premiers phénomènes électriques qui frappèrent fattention des fondateurs de notre civilisation se produirent à foccasion da frottement d'un morceau d'ambre, et que les pierres qui lieur firent découvrir la force magnétique provenaient de Magnésia. Le nom de Galvanisme a une meilleure raison d'être, puisqu'il sert à honorer fhomme qui nous a, le premier, fait connaître cette espèce de phénomène; cependant, il n'y a pas un lien essentiel et raisonnable entre un fait de ; ce genre et le nom d'un docteur italien. Tragique ^ tragédie et tous leurs dérivés, viennent, par une filiation non encore bien comprise, d'un mot grec qui signifie bouc; celui dé comique et comédie, descendent probablement du mot xw^tj, village, le même que le home anglais. Nous pourrions rappeler ici, comme venant à Fappui de notre démonstration, plusieurs des étymologies que nous avons déjà citées; mais il est inutile d'insister; notre thèse est déjà suffisamment établie. Si un lien direct et nécessaire devait exister tout d'abord entre l'idée et le mot, d'es signes nouveaux surgiraient incessamment dans le discours, au lieu d'être,
comme il arrive, de rares phénomènes. La raison qui nous fait puisa: dans le magasin des vieux outils de la pensée est en cela, comme dans tout le reste, tirée de la tendance à la commodité. Peut-être après tout n'y a-t-il pas de meilleure et plus vaste preuve de la vérité de ce pimeipe que le fait général suivant : Quand un peuple vient à se trouver en contact avec un autre peuple, il s'approprie les ressources de son langage sans bornes et sans mesure, et une nation comme la nation anglaise, par exemple, en vient à donner certains noms à une foule de choses, par la raison peu philosophique qu'une autre nation du sud de l'Europe dénommait à peu près ainsi, il y a fort longtemps, des chose» semblables ou quelque peu similaires.
Nous ne voulons pas dire , par là, qu'il m'y a point de causes qui président à la dévolution des noms. Il y a, au contraire, des raisons à tout; seulement, l'usage actuel du mot n'en dépend point ; elles ne sont pas toujours découvertes, et, si on les découvre, on trouve qu'elles sont fondées sur la commodité^ non sur la nécessité. Elles se réduisent à ceci : l'idée en qTjestion est rendue de cette manière, parce qu'on la rendait autrefois d'une manière analogue, et la même chose était arrivée auparavant; et auparavant encore, il y avait une conception mère de celle-là qu'on exprimait à peu près ainsi; et cette régression se continue indéfiniment jiisqu'aux limites de notre connaissance et de notre vue. Pour vkousy rhistoire d'un mot est Fhistoire de ses transmutations de sens et de ses changements de formes, transmutations et changements qui sont quelquefois parallèles , mais toujours indépendants, et dans lesquels il n'entre d'autre force que la force libre de la volonté humaine, agissant là, comme ailleurs, sous l'influence des conditions et des motifs. Pour le bîen comprendre, nous aurions besoin de pouvoir nous mettre à la place du nomenclateur et de nous représenter l'état de ses ressources acquises en matière de langage et les habitudes d'esprit qu'il leur devait; il faudrait que nous pensions exactem^emt comme il pensait et fussions portés par les mêmes circonstances à nous exprimer comme il s'expri*xnait. Mais cela est impossible ; nous ne pouvons jamais ren presdre la position à priori ; nous sommes condamnés à ne
voir la question qu*à posteriori et à raisonner par déduction, en partant de l'acte de nomenclature et en finissant par les causes intellectuelles qui l'ont produit.
Nous voyons par là ce que peut être la science de la morphologie, ou des adaptations et réadaptations des signes articulés à l'expression de la pensée. En tant qu'impliquant l'existence de lois nécessaires qui présideraient au développement de ces signes et serviraient à rendre compte des phénomènes, cette science n'est pas possible. En tant que méthode pour classifier et arranger l'infinie variété des faits et pour montrer les opérations de ce développement et les directions qu'elles suivent, elle peut avoir une grande utilité. Ce que nous avons fait dans le chapitre V n'est qu'une esquisse; le sujet mériterait une étude large et profonde, qui portât sur les langues de toutes ou de presque toutes les familles.
Encore une fois, il n'y a rien dans le procédé compliqué de la confection et de la dévolution des noms qui demande à être expliqué par autre chose que par Topération raisonnable, c'est-à-dire l'opération réfléchie des hommes, leur motif n'étant, ainsi que nous l'avons montré plus haut, que l'adaptation de leurs moyens d'expression à leurs besoins changeants et à leurs préférences variables. Cette grande et importante institution, quoique transmise dès le premier jour, a été, dès le premier jour aussi, soumise à Faction de ceux qui la recevaient. S'ils trouvent quelque avantage à changer la forme, la syntaxe ou la signification des mots, rien ne peut l'empêcher ; si un nom n'a plus sa raison d'être, c'est-à-dire si l'objet qu'il désignait n'existe plus, il disparaît; si d'autres objets s'oifrent à l'esprit de Thomme et viennent lui demander un nom, ce nom est trouvé d'une manière ou d'une autre, selon le cas. Le procédé n'implique point l'existence d'une faculté spéciale de l'esprit, dun instinct linguistique, d'un sens du langage, comme on voudra l'appeler; il n'est que l'exercice dans une direction particuhère de cette grande et complexe faculté qui est, plus que toute autre, caractéristique de la raison humaine, la faculté d'adapter les moyens au but, d'avoir un dessein et de l'atteindre; il ne diffère point, dans sa nature essentielle,
de cet autre procédé qui n'est pas moins caractéristique de rhomme, et qui consiste à créer et à employer des instruments. Ainsi que nous l'avons déjà remarqué , il n'y a pas deux autres manifestations de la raison humaine qui soient si parallèles entre elles, et qui s'éclairent si bien l'une l'autre.
Ce point est évidemment de l'importance la plus fondamentale, la plus vitale, dans l'histoire du langage. Il y a des personnes qui tiennent encore que les mots sont appliqués aux choses .en vertu d'un procédé mystérieux de la nature auquel les hommes n'ont point part; qu'il y a dans le langage des forces organiques lesquelles par fermentation, digestion, cristallisation, ou quelque autre opération de la nature, produisent les nouveaux matériaux et altèrent les vieux. Personne, cependant, n'a jamais essayé, croyons-nous, de montrer ces forces à l'œuvre et, certainement, ne les a jamais montrées. On n'a point analysé leurs procédés opératoires, on n'en a point exposé les effets détaillés, on n'a point fait voir les résultats individuels qu'ils donnent. Prenez une unité quelconque produite par le développement du langage, vous trouverez qu'elle provient d'un acte humain, acte qui tendait à un but sous l'influence d'un motif, bien que l'homme qui l'a accompli pût n'en pas avoir la conscience réfléchie. Or, il serait absurde de reconnaître une force dans les parties et une autre force dans le tout. Si nous nous contentons de spéculer sur Tensemble et ne descendons point aux détails, il n'est théorie si fausse dont nous ne puissions pour un temps nous contenter. On pourrait aussi bien regarder les pyramides comme de grands cristaux produits par les forces organisatrices de la nature, qu'on pourrait considérer le langage comme la manifestation extérieure d'une force organique intrinsèque ; dès qu'on en examine de près les parties intégrantes, on y trouve partout la marque du travail humain, et, nous-mêmes, nous bâtissons sans cesse de semblables édifices, quoique sur une moindre échelle que nos ancêtres. Les lois ou tendances générales du langage ne sont , si nous ne voulons pas nous laisser tromper par les mots, que les lois de l'activité humaine agissant sous la double influence de l'habitude et des cir-
constances. Les donner pour des causes efficientes, c'est de la pure mythologie ; nous pourrions, en ce cas, ériger aussi en forces les lois qui président au développement des institutions politiques, les tendances qui, à une époque donnée, assurent dans un pays la victoire d'un parti sur un autre; or, ces lois se résolvent tout simplement dans l'action des esprits, pris individuellement, lesquels sont doués de la faculté de se déterminer et de choisir, sous rinflijence trèsétendue des motifs et des entraînements, influence facile à reconnaître dans ses effets, si elle ne Test point dans le détail de ses opérations intimes.
Une des grandes raisons pour lesquelles les hommes sont conduits à nier Taction de la volonté humaine dans le développement du langage, c'est qu'ils n'ont point conscience de cette action s' exerçant en eux-mêmes. Personne ne s'est dit ou n'a dit aux autres : a Notre langue est défectueuse en ceci ou en cela; à l'œuvre! changeons-la, » pas plus qu'on n'a dit : « tout bien considéré, ce mot est devenu inutile; supprimonsle. » L'objet auquel on tend est général; c*est de s'exprimer d'une façon plus satisfaisante, et encore, ne le sait-on pas bien soi-même. Une nécessité se présente à laquelle ne répondent pas les ressources existantes du langage, et Von y pourvoit d'une des manières que nous avons décrites; ou bien, on rencontre l'occasion d'abréger les mots et les formes du discours, de prendre un chemin de traverse et on le prend. Quelqu'un qui fait une addition à la langue n'y penise pas plus que les parents ne songent, quand ils donnent un nom à leur fils, qu'ils augmentent par là le noraibre des adresses de la ville. Si l'on veut qu'il n'y ait de volontaires que les actes réfléchis, on pourra soutenir que le langage n'est pas le produit de la volonté humaine ; car, tout ce que l'homme veut, c'est s'exprimer d'une façon nouvelle si l'expression ancienne ne lui suffit pas ; le changement de formes, de significations et de mots, vient de lui-même. C'est ainsi que le reptile qui s'est glissé un jour sur un rivage pernûen ou jurassique n'a pas fait volontairement de son être un monument pour servir à l'étude du géologue à venir; et , cependant, s'il n'eût point rampé à la surface de la terre humide par un mouvemeat volontaire déterminé pair
des influences suffisantes, il n'y eût point eu monument.
Certainement, il ne faudrait point tomber dans cette erreur d'attribuer une trop grande part à l'action volontaire, même quand cette action a pour objet un changement linguistique. Ainsi, par exemiple, en ce qui concerne le changement phonétique, un mot naît d'une série d'actes très-compliquée de la part des organes vocaux; l'omission inaperçue ou indifférente d'un de ces actes, aboutit à la mutilation d'un mot, ou bien un léger relâchement dans l'articulation affecte le caractère d'un des sons qui entrent dans la composition de ce mot ; et comme il se trouve que le vocable n'en remplit pas moins son office, on n'y prend point garde et Ton continue ; cependant, personne ne prétendra que la corruption phonétique provienne d'une autre source que des hommes eux-mêmes, agissant volontairement; pas plus qu'on n'attribuerait à un agent extérieur la chute d'un homme qui après avoir sauté tous les jours un fossé, ne déploierait pas, à un jour donné, une force suffisante pour exécuter le saut et tomberait dans le fossé. S'il y avait un aussi grave inconvénient que cela à prononcer négligemment les mots, le changement phonétique serait réduit à peu de chose. Et ce n'est pas là le seul résultat de la paresse de prononciation^ Une quantité d'autres changements n'ont point d'autres isources et sont dus à l'omission des distinctions, aux er- ;,eursd-.nalogi.^t»Ue.par ceux ,ui nWpas M» «udié une langue et ne connaissent pas la valeur des mots qu'ils emploient. Cependant, il n'est aucun de ces cas dans lesr quels le changement ne soit aussi bien l'œuvre et uniquement l'œuvre de ceux qui font usage des mots, que lorsque le naturaliste consulte son dictionnaire grec ou latin pour donner un. nom à une plante ou à un minéral nouveau.
Une autre raison pour laquelle on soutient l'opinion que nous combattons,, c'est que tout le monde se sent hors d'état ^d'accompUr un changement dans la langue par sa seule autorité et arbitrairement, et sentant qu'il ne le peut faire, il en conclut que personne ne le peut. Cela est assez vrai; en un sens, ce n'est pas l'individu, c'est la société qui fait et qui change la langue ; mais il faut bien savoir en quel sens, de
peur de nous tromper gravement. Il s*agit là d'un fait que nous avons déjà plus ou moins clairement signalé, à savoir la diflérence de participation dans l'œuvre du langage qui existe entre l'individu et la société.
La part de la société dans Toeuvre du langage, est due à ce fait fort simple qu'une langue n'est pas une propriété individuelle mais collective. Elle existe (ainsi que nous le montrerons plus spécialement dans le chapitre XTV) non-seulement en partie mais avant tout, comme un moyen de com- ' munication entre les hommes ; ses autres usages sont secondaires. Pour la masse humaine, elle n'existe même que pour cela, et les hommes qui pensent ont seuls conscience du rôle que le langage joue au fond de Tesprit. Une langue que personne ne pourrait comprendre, hors un seul individu, n'aurait 1 pas droit au nom de langue. Pour que des sons articulés puissent s'appeler langue, il faut qu'ils soient acceptés par une société, si limitée qu'elle puisse être. De là vient que l'action — ^ individuelle sur le langage est restreinte et conditionnelle. / D*abord, les additions ou changements faits par un individu, ' s'ils ne sont acceptés par la communauté et conservés par la ^v tradition, meurent avec lui. Ensuite, si l'individu dépassait les bornes et sortait trop des habitudes convenues, il serait inintelligible et cela suffirait à circonscrire son activité ; mais cette barrière est inutile, parce que, en dernière analyse, l'individu vit sous l'empire des mêmes habitudes que ses concitoyens et pense à peu près comme eux. Il n'incline pas plus qu'eux à se défaire des formes usitées du discours, et à prendre la tangente pour aller en quête de quelque mode d'expression étrange. Tout, dans le langage, procède par analogie; ce qu'une langue a Thabitude de faire, est ce qu'elle continue à faire, à des nuances près. Les habitudes sont lentes à se former, lentes à disparaître, et une fois disparues, ne reviennent plus. Elles arrivent et s'en vont sans qu'on en ait presque ou du tout conscience, et la raison de tout, c'est la préférence commune de ceux qui font usage d'une langue. Nous désignons vulgairement ce fait par l'expression mythologique de génie d'une langue : les Allemands -^ disent le Sprach-gefûhlj le sentiment du discours, ou instinct linguistique, mots vagues, sous lesquels les penseurs inexacts
cachent souvent une multitude de conceptions erronées ou non définies. Ce qu'on veut dire en réalité, c'est qu'il y a une somme ou résultante des préférences d'une société, préférences dont la composition actuelle du langage, aux différentes époques, rend témoignage. En dehors des variations insensibles, la société ne fait ni n'accepte rien de nouveau, en matière de significations, de mots, ni de phrases.
Ce n'est pas nier l'action individuelle en matière de langage que de reconnaître la société pour l'arbitre souverain par lequel est décidée la question de savoir si une innovation passera dans la langue. Il faut que quelqu'un commence ; si on le suit, l'œuvre est faite ; si on ne le suit pas, elle est avortée. La communauté ne peut agir autrement que par l'initiative des individus. Chaque parcelle du discours a son temps, son Ueu et son occasion déterminante. Un mot s'étend de proche en proche, jusqu'à devenir d'un usage général ; ou bien il tombe dans l'oubli. Il en est vers lesquels l'esprit public incline si visiblement et qui sont si voisins de ceux déjà en usage que plusieurs personnes les trouvent à la fois et qu'ils ont, pour ainsi dire, une multitude de berceaux. Il en a été probablement ainsi du mot anglais Us (son, sa, ses) quand, il y a deux ou trois siècles, il afflua subitement dans la langue anglaise, malgré l'opposition des puristes, et cela en vertu de son apparente analogie avec les autres pronoms possessifs anglais ; cela a été probablement le cas de is being doue (littéralement est étant fait), la forme passive correspondant à la forme active is doing, comme is done correspond à does, phrase qui, grâce à cette même opposition des aristarques, n'a pas encore réussi à se faire place dans le bon anglais. Les changements phonétiques surtout sont volontiers généraux dès l'origine. On en voit un exemple notable dans le umlaut allemand, ou modification de voyelle (voyez page 60) qui ne peut avoir appartenu aux langues germaniques avant leur séparation puisque le gothique ne l'avait point, mais qui s'est produit plus tard d'une façon indépendante et simultanée dans les dialectes haut- V allemands et Scandinaves, sans doute comme un résultat
^ d'habitude de prononciations préexistantes dans la langue
l 'germanique primitive.
Après avoir ainsi reconnu la nature de la force qui, malgré la puissance du lien traditionnel, modifie sans cesse et toujours les matériaux transmis du langage, et après avoir vu comment et sous quelles influences elle agit, nous allons voir maintenant cette même force produire par les mêmes modes d'action, non plus seulement les variations continuelles du langage, mais également, sous certaines conditions extérieures, ses migrations et son fractionnement en dialectes différents.