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CLASSES ET LES LOCALITÉS

Différences des dialectes issus d'une même langue; particularités linguistiques entre les individus, les classes et les localités. — Ce qui fait l'unité d'une langue.^-^ Influences qui restreignent ou qui accroissent les diflérences de dialectes ; effets de la culture intellectuelle en cette matière, — Exemples. — Histoire des langues germaniques ; histoire des langues romanes. — Forces centripètes et forces centrifuges ; le développement séparé cause la séparation des dialectes ; exemples. — La ressemblance des verbes prouve la communauté d'origine des mots et des langues; précaution avec laquelle il faut appliquer cette règle. — Degrés de parenté. — Constitution de la famille indo-européenne et évidence de son unité. — Universalité des rapports entre les familles et les dialectes. — Valeur relative des deux mots langue et dialecte,^

Nos études sur les phénomènes du langage nous ont montré que chacun acquiert sa langue par voie de tradition et, après l'avoir reçue, travaille à la modifier. Sa part d'action est infinitésimale, sans doute, et proportionnée à son importance relative comme individu vis-à-vis de la so- I ciété; mais ce sont toutes ces portions infinitésimales qui ■ arrivent à constituer le tout. C'est l'individu qui continue La ; tradition du langage; c'est lui et rien autre qui l'altère. Chaque parcelle d'addition ou de changement a son origine dans l'initiative individuelle, et s'est étendue par lacceptation de la société. Chaque mot a son stage d épreuve, pendant lequel il cherche à se faire adopter.

Mais, s'il en est ainsi, il y a donc eu dans toutes les lan-

gues et dans tous les temps des progrès de différenciation qui ne sont pas arrivés à être complets, des mots et des formes de mots à l'état transitoire ; des formes changeant mais non changées, des phrases employées mais non ordinaires, des expressions usitées et d'autres inusitées, des manières de prononcer vieillies et qui commencent à sembler étranges, d'autres nouvelles et qui deviennent à la mode, et cela dans toutes les branches possibles du changement du langage.

Et c'est là précisément ce qui arrive dans toutes les langues du monde :^tat de choses qui ne peut s'expliquer que par les causes que nous avons examinées. Cela est vrai même de l'anglais, qui, pour des raisons que nous expliquerons tout à l'heure, se trouve dans des conditions peu favorables à ce résultat Une faut pas nous exagérer l'uniformité des langues existantes; elle est loin d'être absolue; en un sens, on pourrait dire que chaque personne a sa langue. On apprend et Ton parle la langue anglaise en raison de sa capacité et des circonstances où Ton se trouve et personne ne parle exactement de la même manière; les différences peuvent être légères mais elles existent. Car, il est évident que personne ne pense exactement de même et que chacun possède une individualité, formée du caractère, de l'éducation, des connaissances, de la façon de sentir, etc. Il n'est personne, non plus, qui échappe à l'influence des particularités locales et personnelles de prononciation, de phraséologie qui, lorsqu'elles deviennent très prononcées, prennent le nom de dialectales. Ces nuances se propagent et s'accentuent en districts et en classes. Chaque province, dans un grand pays parlant la même langue, a ses formes locales plus ou moins fortement marquées, même lorsque, comme il arrive en Amérique, il n'y a pas de vieille langue nationale, ainsi qu'en Angleterre, en Allemagne, en France, et enfin à peu près partout. Toute classe d'hommes a ses différences dialectales : telles que celles, par exemple, qui sont formées par les différentes professions ; chaque branche de commerce et d'industrie, chaque département de l'étude et de la science a son vocabulaire technique, ses mots et ses phrases, qui sont inintelligibles pour les profanes. Le charpentier, le forgeron, le mécanicien, aussi bien que le méde-

cin, legéologue ou le métaphysicien, prononcent tous les jours des mots qu'en dehors des gens de leur profession, personne ne comprend à moins que d'être instruit de tout. Il y a encore les différences de degré d'éducation ; les gens parfaitement bien élevés ont une manière de s'exprimer qui est inimitable pour le vulgaire. Les gens instruits ont à leurs ordres une foule de mots et de noms dont quelques-uns arrivent à toutes les classes de la société (comme dahlia^ pétrole^ télégraphe) et deviennent aussi usités de tous que les mots is (est), head (tète), long (long), short (court) au lieu de rester des noms de classe. D'un autre côté, les gens incultes emploient une foule de mots impropres, de mauvaises constructions grammaticales, de prononciations vicieuses, de termes d'argot, d'expressions basses ou vulgaires, toutes choses qui, en partie, proviennent de la tradition et ne sont que le vieux langage, tel que l'ont parlé quelques siècles auparavant les classes cultivées , en partie sont des bégaiements, des essais plus ou moins heureux de formes nouvelles, destinées à entrer plus tard dans la langue, mais jusque-là, sont repoussées par les classes supérieures comme de mauvaises nmovations. Enfin, il y a les différences d'âge qui influent sur la manière de parler : les nourrices parlent une langue dont sont charmées les oreilles des enfants et offensées celles des hommes. Les jeunes écoliers ont aussi leur vocabulaire; mais celui-là est très-limité.

Chacune de ces différences est essentiellement dialectique, c'est-à-dire qu'elles sont semblables par la nature et dissemblables par le degré de celles qui constituent les véritables dialectes. Elles sont toutes, en ce qui concerne leur origine, soumises à ces modes divers de changements que nous avons observés. Ce sont autant de déviations d'un type primitif et elles n'ont cours que dans les limites d'une classe d'hommes ou d'un district; ou bien, elles sont des souvenirs de ce type lui-mèm.e alors qu'il est généralement abandonné. Nous pouvons citer, en exemple de ce dernier cas, les manières de parler que les Anglais rejettent et stigmatisent du nom d'américanismes, lesquelles ne sont autre chose que du bon vieil anglais, et beaucoup des particularités de prononciation conservées en Irlande, qui viennent de la même

source. Sans doute, il est aussi mauvais de s'attarder que de courir en avant ou de s'égarer de côté. Il faut marcher avec la société à laquelle on appartient, en matière d'usages linguistiques, et quand ceux qui parlent le mieux une langue changent ces usages , ceux qui ne se conforment point au changement prennent rang avec la classe des illettrés.

Et pourtant, malgré toutes ces variétés, la langue est une; elle est une, parce que bien que ceux qui la parlent puissent ne pas se comprendre sur certains sujets, il en est d'autres, plus familiers et d'intérêt commun, sur lesquels ils peuvent échanger leur pensée. Comme l'objet direct du langage est la communication de la pensée, la possibilité de cette communication fait l'unité d'une langue. Personne ne saurait donner une définition abstraite du mot langue , parce qu'une langue est une grande institution concrète, un corps d'usages qui prévaut dans un lieu et dans un temps donné, et tout ce qu'on peut faire, c'est de montrer et de décrire ces usages. Vous les trouverez dans les grammaires, dans les dictionnaires et aussi dans les habitudes du langage que ni grammaire ni dictionnaire ne peuvent donner, et vous pouvez tracer les limites géographiques dans lesquelles il sont éiabUs avec toutes leurs variétés.

Ce fait que les différences quasi-dialectiques qui existent dans une langue au sein d'une même société sont d'autant plus marquées que les classes sociales sont plus distinctes et séparées les unes des autres, sert évidemment de corollaire à notre opinion sur la nature des forces qui président au développement du langage. La nécessité de communiquer ensemble s'oppose aux changements, et en même temps, la communication habituelle généralise promptement les changements adoptés, de manière que l'unité de la langue se maintient dans la communauté. Tandis que tout ce qui affaiblit le lien politique ou social, tout ce qui concourt à fractionner un peuple, soit en tribus, soit en castes, accroît le nombre des discordances au sein du langage général.

Différentes causes contribuent de diverses manières à amener ce résultat. D'une part, daus un état social barbare,

la condition et les ocûupatione humaines varient peu. Tous les membres d'une même communauté sont, au fond, au même niveau. A de faibles différences près, ils ont les mêmes connaissances, la même industrie, les mêmes habitudes. La somme totale des idées n'est pas trop grande pou^ que chaque individu ne puisse se les assimiler toutes et ^'en servir. D'autre part, les différences entre les looi^Utés sont trèsmarquées, puisque ce n'est que la civilisation qui peut réunir les hommes et en faire de grandi^ corps de nations. Au delà des plus étroites Umites, l'influence de la barbarie est une force de désagrégation. Un peuple sauvage, quand il mul* tiplie et s'étend sur un grand territoire, se fractionne aussitôt par ses divisions et ses haines, et chacune des fractions altère la langue générale à sa manière. Si de^ éléments de civilisation s'introduisent, ils tendent, au contraire, à conserver la langue et préserver son unité. L'apparition d'un sentiment national d'un ordre assez élevé pour impliquer le culte du passé, conduit au respect des actes et de la langue des ancêtres et, par là, fait surgir une littérature qui devient une forme sur laquelle se jugent toutes les futures tentatives de changement dans le langage. Une littérature écrite, l'habitude de conserver les souvenirs et de lire, la prévalence de l'enseignement, sont autant d'influences qui agissent dans le même sens; et quand elles ont atteint le degré de force auquel elles parviennent chez les nations civilisées, ces influences dominent complètement dans l'histoire du langage. La langue est fixée, surtout en ce qui touche ces altérations qui tiennent à la négligence et à Tinexactitude : nonseulement les différences locales ne se produisent plus, mais elles sont effacées partout où l'éducation se répand. Il y a aussi un état de choses intermédiaire entre la barbarie et la civilisation; c'est lorsque la culture ne s'étend qu'à une classe, à une minorité dans l'état. Celle-ci alors possède seule les monuments du langage, et s'en servant comme de modèles , elle se transmet la langue, fixée de génération en génération, pendant que la masse du peuple change par degré la sienne, sans entraves. La langue qui d'abord était une, se scinde en deux parts : un dialecte savant qui est la vieille forme du langage, un dialecte populaire qui en est

issu ; jusqu'à ce que le dernier envahisse le premier et devienne à son tour langue cultivée dans un nouvel ordre de choses. C'est là l'histoire du latin et des derniers dialectes qui en sont issus, lesquels sont devenus, depuis, les véhicules de grandes et nobles littératures ; c'est également celle des langues aujourd'hui cultivées de Tlnde aryenne moderne, dans leurs rapports avec le sanscrit.

Supposons donc une société donnée , X , possédant une langue unique. Elle est divisée entre les territoires A, B, G, les classes a, b, c, les professions a, 6, c, etc., toutes ces divisions se confondant un peu sur leurs limites et s'entrecroisant de diverses manières. La langue commune est, comme toutes les langues vivantes, dans un état de croissance continue ; le changement y est toujours possible, sous les conditions et par les procédés que nous avons examinés plus haut, de façon que toute innovation qui vient à se produire, sur un point ou sur un autre, se répand partout, à moins que cette innovation ne soit renfermée dans un district à titre de dialecte local, ou dans une classe, à titre de mot de caste ou de mot populaire. Ces résidus divers constituent dans une langue des discordances peu importantes qui n'empêchent point son unité générale. Aucune langue n'en est exempte ; mais elles sont, dans les différentes langues, dans des proportions fort inégales.

Tout cet^étaLda c h ose s dépend des circonstances historiques dans lesquelles se trouvent les langues. Supposons que notre cas hypothétique représente la langue allemande, au commencement et depuis le commencement de notre ère. Ici, tandis que les séparations des classes et des occupations étaient peu marquées, celles des territoires, A, B, G, l'étaient beaucoup; elles l'étaient même tellement qu'elles s'opposaient presque à l'unité du langage. Outre des discordances locales innombrables, il y avait de province à province des différences si considérables qu'on se comprenait à peine, et, si aucune force nouvelle n'était intervenue, les choses auraient pu continuer toujours ainsi, et même la séparation des langues s'accentuer de plus en plus. Mais une force étrangère survint; c'était celle de la civilisation gréco-romaine, laquelle allait devenir la civilisation européenne : elle ouvrit

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le chemin à l'unité des institutions civiles et politiques. Cependant elle n'influa point tout de suite avec une force prépondérante sur les habitudes du langage. Chaque province eut d'abord sa civilisation séparée, et il se produisit des essais de littérature locale, dont les monuments existent encore, et qui n'étaient point intelligibles au delà des frontières. Mais enfin, au commencement du seizième siècle, les temps étaient accomplis, les conditions politiques et sociales permettaient un mouvement moitié naturel, moitié artificiel vers l'unité du langage, et A, qui certainement était déjà devenu jusqu'à un certain point, la forme la plus notoire de langage, fut adopté par les classes cultivées. C'est a qui sera désormais la langue écrite de l'Allemagne, la langue modèle, la langue des écoles. Son autorité s'est, en effet, toujours accrue depuis, à mesure que la puissance nationale et la civilisation se sont développées, et, aujourd'hui, l'étranger croit que A est la langue allemande tout entière. Cela pourtant est loin d'être vrai. Ce n'est que la langue d'une classe que les conditions de la civilisation moderne ont faite la plus nombreuse, la classe dominante. B, C, D, etc., subsistent encore ; il y a des régions entières de l'Allemagne où les dialectes parlés sont inintelligibles pour qui n'est versé que dans la langue littéraire; mais ils ne sont employés, pour la plupart, que par les classes inférieures de la société, E et F, ou par les professions a, h, c, etc., et encore l'influence de la langue littéraire pénètre- 1- elle profondément dans toutes les classes et dans toutes les professions. A modifie tout, transforme tout, et promet même, si les forces de l'éducation continuent à se développer, de faire disparaître toutes les variétés du langage, sauf les termes professionnels.

Sa puissance ne s'exercera pas cependant sur tout le territoire autrefois occupé par les tribus qui parlaient le^ haut et le bas allemand. Il y a eu, du moins, deux grandes variétés locales que nous désignerons par E et F qui ont échappé aux influences unificatrices dont a profité A. L'une, E, est la langue anglaise, dont 1 individualité a été préservée par la distance et par les mers. Les Angles germaniques et les Saxons qui portèrent, à travers la mer du Nord, leur dialecte germanique en Bretagne, et qui en délogèrent la langue

celtique, ont subi, de leur côté, une série de changements linguistiques analogue à celle que subissaient, du leur, leurs anciens compatriotes; Les subdivisions locales, E'> E", E'", etc., ou sociales, E', E", etc., qu'ils ont formées, ont passé à leur toui* sous l'influence d'un autre dialecte littéraire de même origitie que pour l'Allemagne. Même fait s'est produit dans les districts nord-est de la Germanie continentale ; séparés d'intérêts^ ils se séparèrent de langage, et tandis que les provinces de la Basse-Germanie ne parlent plus que le haut allemand , comme langue littéraire , la Hollande a, de même que l'Angleterre , une langue distincte d'une valeur égale* Il n'importe pas comment les variétés locales A, B, G, ont étéséparées et commentelles en sont venues à ce que leurs changements linguistiques ne puissent plus se confondre ; le fait est qu'elleè ont pris toutes lés trois un chemin séparé et qu'elles deviehdront en leur temps trois langues distinctes. Les mêmes forces ont agi, avec des détails nombreux, différents dans la production des langues romanes modernes, issues du latin. Quand les armes, la civilisation et la politique de Rome eurent fait prévaloir sa langue dans l'Italie tout entière et dans de vastes provinces en dehors de ritalie, celle-ci était déjà divisée par l'effet de l'éducation et par de profondes distinctions sociales en variétés correspondatit aux classes de la société. Toutes ces variétés furent transmises à la fois, et le dialecte savant, a, comme nous le désignerons encore, a été conservé jusqu'à nos jours dans toute sa pureté par les moyens appropriés, mais il a été restreint à une classe de moins en nïoins nombreuse. Les variétés inférieures, È et c, etc., sont celles qui ont servi de points de départ à l'histoire d'un nouveau langage. Les altérations du latin furent d'autant plus nombreuses et rapides que cette langue fut transmise dans un état déjà inférieur à des peuples Qui la tenaient de seconde main et qui la subissaient par force. Et comme le lien social était faible, les communications difficiles, le bas-latin fut différencié par les séparations géographiques eh une foulé de formes locales qu'il faudrait plusieurs alphabets pour représenter exactement. Des circohstatices historiques qu'il serait aisé mais inutile d'indiquer, conduisirent à avoir plusieurs langues, occupant cha-

cune une grande région — C, F, I, P, S, W — qui toutes sont des langues savantes servant aux usages littéraires, pendant qu'une foule de patois se partagent le peuple des provinces et des campagnes.

On pourrait continuer à citer des exemples de cette nature, mais cela serait inutile. Les procédés du changement linguistique énumérés plus haut et dont l'action est balancée entre l'initiative de l'individu et la résistance de la société qui tantôt accepte et tantôt rejette les innovations, suffisent à expliquer les phénomènes du développement des langues sous tous leurs aspects et dans tous les !cas. Dans l'individu est la force de variation , la force centrifuge du langage en voie de développement; et comme il n'y a pas dans le monde deux personnes dont le caractère, l'éducation, la constitution physique, etc., soient parfaitement identiques, il n'y a pas identité dans l'action que chacun exerce sur la langue qui lui a été transmise. Mais jusqu'où s'étendent lés moyens de communication entre les hommes, les individus sont réfrénés dans leurs excentricités par la force centripète de là communauté qui pèse de tout son poids pour maintenir l'unité du langage. Pour employer les termes de notre hypothèse de tout à l'heure, aussi longtemps que les changements survenus dans A, B, G, etc., s'introduisent dans la masse X ou sont rejetés entièrement par elle, X demeure une langue unique. Cette langue peut et doit nécessairement s'altérer d'âge en âge; elle peut même changer tellement dans l'espace de deux ou trois siècles (comme il est arrivé à la langue anglaise dans l'espace de mille ans) que ceux qui l'ont parlée au début et qui la parlent à la fin de cette période fussent hors d'état de s'entendre s'ils pouvaient être mis en contact; mais, aux différentes époques, la société à laquelle appartient cette langue n'a pas cessé dé s'entendre par son moyen, parce que les changements se sont faits simultanément dans tous les esprits et dans toutes les bouches. Mais que A B et C soient séparés d'une manière ou d'une autre, de façon que ces changements, au lieu de s'opérer partout , ne s'opèrent que dans l^tin d'eux, alors commence le développement des dialectes, et de nouvelles langues sont nées qui deviendront distinctes. Une muraille en

briques qui séparerait ceux qui les parlent, compléterait la séparation de ces langues, si toutefois chaque groupe se cantonne sur un territoire différent, ce qui est ordinairement le cas. Les frontières artificielles ou naturelles y suppléent, et les circonstances politiques et sociales, commençant à différer aussi, la divergence linguistique s'en trouve rapidement accélérée.

La suppression d'une influence régulatrice commune s'exerçant sur les variations incessantes et interminables d'une langue, peut sembler d'abord une cause légère de la divergence des dialectes; et cela est vrai en soi-même : mais cette cause est pleinement suffisante pour rendre compte du phénomène des langues distinctes sortant d'une langue commune. Qu'importe le degré d'un angle si les deux lignes qui* le forment sont extrêmement prolongées : l'extrémité de ces deux lignes finira par marquer deux points aussi distants l'un de l'autre qu'on le voudra. Et non-seulement cela, mais encore l'angle de la divergence dialectique est un angle qui s'ouvre sans cesse davantage. Au début, la somme des analogies directrices dans chaque dialecte est, à très-peu de chose près, la même; les habitudes de langage se ressemblent comme les matériaux ; mais chaque variation nouvelle qui s'introduit séparément dans une langue, diminue l'accord; d'autres habitudes se forment, et le mouvement de divergence en devient plus rapide. C'est l'histoire de l'anglais dans ses rapports avec le bas-allemand dont il s'est séparé au cinquième et sixième siècle. On n'en saurait trouver un exemple plus frappant.

Or, comme la sécession des dialectes a pour cause le développement linguistique, et que la stabilité d'une langue rendrait impossible qu'elle donnât naissance à d'autres langues, il est évident que la force de sécession dépend de la force de développement. Et, ainsi que nous l'avons vu, les influences de la barbarie et celles de la civilisation sont diamétralement opposées l'une à l'autre en cette matière, bien qu'elles ne soient nullement les influences décisives qui accélèrent ou qui ralentissent le mouvement intrinsèque de développement du langage. C'est la civilisation qui, par une double action, a maintenu la parité de langage entre les

deux grandes nations parlant anglais que sépare un vaste océan; d'abord , en rendant les communications entre elles plus faciles qu'entre deux tribus sauvages qui sont porte à porte; ensuite, en leur donnant une littérature, c'est-à-dire un grand corps d'écrivains qui parlent pour les deux peuples et aux deux peuples à la fois ; et enfin, en modérant tellement les progrès du changement linguistique que ses résultats peuvent atteindre et pénétrer les populations des deux côtés des mers, à l'aide d'un temps suffisant. L'absence des mêmes influences conservatrices fait que le français des habitants du Canada et l'allemand des colons de la Pensylvanie, diffère beaucoup plus de la langue-mère que l'anglais des Américans du nord ne diffère de l'anglais de la Grande-Bretagne.

En somme, l'exemple le plus facile à saisir et le plus ins- Iructif du développement des dialectes est celui que nous offrent les langues romanes, parce que, d'abord, nous avons là un groupe important de langues très -cultivées avec leur légion de dialectes subsidiaires, et ensuite, que nous possédons encore , beaucoup mieux qu'on ne possède en général les langues mortes, la langue-mère d'où ils sont sortis. Le linguiste trouve là tout un monde de faits à étudier, à comparer, à décrire depuis leur origine, dans leurs effets et dans leurs causes. Sa tâche, quoique simple et facile sous certains rapports est, sous d'autres, difficile et propre à confondre celui qui l'entreprend, car là, sous les yeux de l'histoire pour ainsi dire, se sont produits des changements qui défient l'investigation, des résultats qu'on ne peut parvenir à faire remonter à leur source. Voyons, comme spécimen, un ou deux des chemins qu'ont suivis les langues dans leur sécession avec la langue latine.

Le latin avait un mot , frater. En français, il a subi des abréviations phonétiques mais est encore très-reconnaissable : frère; mais, en italien et en espagnol, il a éprouvé de plus grandes mutilations : un fray espagnol, un frate ou même un fra itahen, c'est un religieux de quelque communauté ecclésiastique, un friar, comme on dit en anglais, à peu près dans la même forme. Cette application particulière force chaque langue à chercher un autre mot pour désigner

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la consanguinité au premier degré. L'italien prend le diminutif fratello ; l'espagnol se sert du mot latin germanus (proche parent) et en fait hermano. Autre exemple : le latin disait pour femme ^ mulier^ et femina dans le sens de femelle, dans le sens générique, soit qu'il s'agit de l'espèce humaine ou des autres espèces animales. L'espagnol a retenu le premier de ces mots sous la forme de muger et lui a laissé le môme sens; l'italien l'a fait également, avec une variante, moglie, mais cette fois en restreignant sa signification au sens d'épouse ; le français a tout à fait perdu ce mot, et celui de femina^ qui en latin se rapportait exclusivement au sexe, a pris dans femme une acception plus étendue, y compris celle d'épouse, tandis que, dans son sens originel, il est devenu femelle. Pour signifier femme {mulier) l'italien a fait un nouveau mot, donna ^ qui vient du latin domina (maîtresse), et l'espagnol s'en sert aussi, plus du mot senora^ féminin de création récente de senior, autre mot latin qui signifiait , le plus âgé. Voilà des exemples de la façon dont sont réunis et travaillés les matériaux d'une langue, tant sous le rapport du sens que sous celui de la forme, par les peuples qui se font leurs propres langues avec ces mômes matériaux. Si nous jetons un regard sur la classe des verbes, nous trouverons que les choses s'y sont passées de môme. Le verbe anglais to he, par exemple, est fait d'un débris du verbe latin esse et de lambeaux du verbe stare que tous les dialectes ont diversement cousus ensemble : ainsi, les mots français, étais , été, sont des formes très-corrompues de stahamj status (nous en avons parlé page 46) et le verbe aller est composé, on ne sait trop comment, de ire, de vadere et peut-être de adnare {arriver par eau) et de aditare {procurer l'arrivée de quelqu'un), ou quelque chose de la sorte. Les dialectes germaniques, ces voisins de la langue anglaise, présentent les mêmes sortes de ressemblances au sein de la diversité. Les mots germaniques de hroeder en hollandais , hruder en allemand , hrodhir en islandais , broder et hror en danois et en suédois, qui tous répondent au hrother anglais (frère), ne sont pas moins clairement des variations d'un même mot que les différents produits du frater latin. Le vieux mot germanique weib {femme) se trouve

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dans la plupart des langues modernes et y a conservé une forme très-reconnaissable et une valeur identique; mais en anglais, où il fait wife, il a pris le sens de l'italien moglie [épouse]. Il y a un autre vieux mot gothique, qiiens et qui^ non, qui dans quelques dialectes est le nom accepté de femme mais qui, en anglais, a eu cette étrange destinée de recevoir deux acceptions fort distantes l'une de l'autre et qui se rapportent néanmoins toutes les deux à l'idée de femme, queen [reine] et quean [coquine]. Les verbes anglais he (être) Qt go (aller] sont également composés de diverses racines, réunies ensemble à diverses époques. Nous les avons remarqués ailleurs , en passant (pp. 75, 85), et il est inutile de nous y arrêter davantage.

Nous sommes donc forcés de tirer des innombrables rapports existant entre la langue germanique et les dialectes qui en sont issus, la même conclusion que des correspondances qui se trouvent entre le latin et ses descendants. Il n'est pas moins certain que wife, weib, vif et le reste, sont le même mot, qu'il ne Test que muger et moglie sont le latin mulier. Le fait est peut-être moins évident, mais il n'est pas plus douteux. Nous croyons aussi bien à Texistence du grand-père que nous n'avons jamais vu, parce qu'il est mort depuis longtemps, quand nous avons devant nous tin groupe de cousins, que nous croyons à celle du grand-père qui vit encore au milieu de ses petits-enfants. Avec l'expérience que nous avons acquise de la manière dont se procréent les hommes et les mots, le doute n'est pas possible. La marche du changement linguistique dans notre temps et dans le passé suffit à nous rendre compte de l'existence, dans un groupe de langues, d'un groupe de mots analogues mais non identiques', et pas n'est besoin de recourir à des hypothèses aventurées pour en donner l'explication.

Ce fait, légitimement généralisé, nous découvre ce grand principe que la présence de mots véritablement correspondants, si éloignés que puissent être leurs rapports, dans différentes langues, prouve que ces mots ont une racine commufle, puisque la parenté dans les mots comme chez les hommes indique qu'ils ont eu un ancêtre commun. Et ce

qui est vrai des mots d'une langue est vrai des langues ellesmêmes : les langues dans lesquelles il se trouve en majorité des mots de même origine sont les filles d'une même mère.

Il faut seulement appliquer ce principe avec prudence et sous réserves; et se garder de deux sources d'erreurs vers lesquelles il pourrait nous entraîner. D'abord, les mots s'empruntent et passent de cette manière d'une langue dans une autre, comme nous l'avons expliqué dans le chapitre VIL II y a dans la langue anglaise beaucoup d'éléments latins et d'autres qui lui ont été donnés par les autres peuples et qui ne constituent pas une parenté linguistique avec eux. Ensuite, des correspondances tout à fait accidentelles se rencontrent entre des mots qui n'ont point de lien historique : ainsi, par exemple, entre le grec SXoç et l'anglais whole; entre le sanscrit loka et le latin locus; entre le grec moderne (AaTt, qui veut dire œti, et le polynésien mata, qui veut dire voir; et ainsi de suite. Ces deux difficultés commandent à celui qui se livre à l'étude des langues comparées, de n'être point trop précipité dans ses conclusions. Cependant les coïncidences ont leurs limites, et, en général, il est possible de reconnaître ce qui provient de la transmission traditionnelle, de ce qui provient d'acquisitions accidentelles. Le linguiste s'efforce de voir quels sont dans une langue le nombre et le degré de ses rapports avec une autre, et sur quelles classes de mots portent ces rapports. Si nous ne savions point par l'histoire politique ce qu'est la langue anglaise, elle nous le dirait d'elle-même. Nous n'aurions qu'à regarder quelle est la partie de son vocabulaire qui concorde avec les langues germaniques et quelle est celle qui se rapproche des romanes.

Mais la parenté dans les langues comme chez les humains reconnaît des degrés, et cela pour la même raison. Les Français, les Espagnols, les Italiens sont cousins par des causes inutiles à rappeler ; mais leurs langues sont encore plus parentes qu'eux-mêmes. Il en est de même des langues germaniques. L'anglais appartient à un groupe de Bas- Allemands qui occupent encore les rivages nord de l'Allemagne d'où sont venus les ancêtres de la nation anglaise; il y a

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aussi un groupe de Hauts-Allemands qui habitent la partie centrale et sud de l'Allemagne; il y a encore le groupe Scandinave qui est en possession du Danemark, de la Suède et de la Norwége ; et en outre, il y a un dialecte, le mœsogothique, dont nous conservons encore quelques rares monuments et qui seul représente pour nous un autre groupe dont nous ignorons l'étendue. De Texistence de ces groupes secondaires, ressorlent les mêmes conséquences que de l'existence des plus grands : ils sont historiquement des centres de divergence plus récente, laquelle s'opère toujours en vertu des mêmes lois et est toujours de la même nature.

Et les rapports de physionomie et de parenté ne finissent pas ici. Entre le mot germanique hrothar et le mot latin fratevy il y a un air de ressemblance, et cette ressemblance devient plus évidente quand nous comparons à ces mots d'autres mots de la même classe, mothar, fathar {mère^ père) et leurs correspondants latins mater, pater. Mais il y a encore d'autres groupes de langues dans lesquelles se trouvent de semblables signes de parenté. Nous avons le grec cppax^p (qui signifie certainement un membre d'une confrérie comme le fray et le fra mentionnés plus haut) et [atîtyjp et TtaTTip; nous avons le sanscrit hhrâtar^ mâtar et pitar. Les langues persanes, celtiques et slaves ont des mots pour exprimer les mêmes idées qui ont des ressemblances avec ceux-ci, assez grandes quoiqu'un peu moins marquées. Ces faits proclament une parenté originelle entre ces groupes de langages; ce sont, pour ainsi dire, des paillettes répandues à la surface d'un filon et qui invitent l'explorateur; car, en premier lieu, les rapports sont trop nombreux, trop étendus pour que l'on puisse les expliquer par la coïncidence ou le hasard; en second lieu, il n'est pas davantage possible d'en rendre compte par des emprunts que ces langues auraient faits les unes aux autres. Gomment pourrait- on croire que ces tribus, largement séparées les unes des autres, que l'on trouve à l'aurore des temps historiques dans toutes les variétés de culture primitive, auraient reçu d'une source commune, et par transmission des unes aux autres, des noms pour des conceptions comme celles ci dont la formation doit

avoir été accompagnée des premiers développements de Ja vie de famille? Évidemment toutes les probabilités sont contraires à cette supposition.

On ne saurait donc baser ses conclusions, dans un fait si important, sur des fondements aussi étroits, et Ton cherche plus loin et dans d'autres classes de mots. Il n'y a pas de sauvages dans le monde, si peu développés qu'ils soient, qui ne puissent compter wn, deux^ trois, quoiqu'il y en ait qui ne sont pas allés plus loin par eux-mêmes et qui ne connaissent pas les nombres plus élevés ou qui les ont reçus de leurs voisins. Si nous trouvons que les signes de ces nombres concordent dans les langues que nous avons nommées, ce sera un très-fort témoignage qui viendra corroborer celui que rendent les noms de parenté. Or, l'accord existe, et il a le plus frappant caractère , non-seulement dans les trois premiers nombres, mais aussi dans ceux qui suivent : dwa est la racine commune de tous les noms qui signifient deiix et tri de tous les noms qui signifient trois dans la grande masse des dialectes. Les pronoms sont une classe de mots dans laquelle le soupçon de l'emprunt est plus impossible encore; or, dans le toi (twa), dans le moi {ma), dans le pronom démonstratif ta et l'interrogatif quoi (kwa) nous trouvons un degré de ressemblance qu'il n'est pas au pouvoir du hasard d'avoir produit.

Nous avons vu encore (page 100) que l'appareil des flexions et la structure grammaticale sont des choses que les langues ne s'empruntent pas les unes aux autres; or, leur similitude dans tout ce groupe de dialectes, similitude que nous découvrons aussi loin que nous pouvons suivre leur histoire, n'est pas moins convaincante. Ainsi, par exemple, dans les inflexions verbales, il y a des altérations diverses d'une terminaison originale , qui faisait au singulier et à la première personne mi, au pluriel, masi (première personne), si et tasi à la seconde personne, ti et anti à la troisième; également, d'une forme originale du temps parfait- qui consistait en la réduplication de la consonne ; également encore, d'un signe du conditionnel, et ainsi de suite. Dans la déclinaison des noms, les traces d'un moule commun sont plus effacées, mais pourtant reconnaissables. Le comparatif et l'adjectif

s'expriment partout par les mêmes moyens. Les participes et autres dérivés prennent les mêmes suffixes de dérivation.

Enfin, il y a surabondance de preuves que les langues de tous les peuples que nous avons nommés plus haut, lesquels comprennent presque toute l'Europe ancienne et moderne ainsi qu'une importante partie de TAsie, sont parentes dans le sens où nous avons pris ce mot. Il n'y a point 46 fSiison théorique à opposer à ce fait, et toutes les coixclusionji qu'on peut tirer des phénomènes du langage sont en faveur de cette opinion. Nous savons que la séparation et l'isolation des différentes fractions d'une société, amènent un fractionnement correspondant de la langue en plusieurs dialectes, et que cet effet se reproduit indéfiniment ; nous savons aussi que les dialectes qui se seront sécessionnés récemment, seront plus ressemblants entre eux, que ceux qui se seront séparés à une époque plus reculée; en d'autres termes, que les rameaux seront plus rapprochés entre eux que les branches; et enfin nous ne connaissons pas d'autre fait d'où puisse sortir la ressemblance dans la diversité. Nous en inférons donc , que tous les dialectes en question sont les représentants multipliés d'une seule langue appartenant, à une certaine époque et dans un certain pays, à une certaine société, dont la dispersion a produit, avec le temps, toutes ces discordances; et à cette grande collection de dialectes qui se ressemblent plus ou moins, nous donnons, par une figure permise, le nom de famille, terme emprunté au vocabulaire de la généalogie.

' Ce que nous venons de voir nous montre le chemin que l*on doit suivre pour arriver à classifier toutes les langues de la terre. Les premiers pas sont assez faciles, et pas n'est besoin d'être sorcier pour voir que l'anglais de Londres, du Yorkshire, de l'Ecosse et des colonies est une seule et même langue; il ne faut pas, non plus, être grand observateur pour découvrir, quand on sait l'anglais et qu'on apprend l'allemand, le hollandais ou le suédois, qu'on a affaire à des dia- 'lectes du même genre que le premier. Mais il faut plus d'étude et de pénétration pour reconnaître les marques de l'unité première entre l'anglais, le français, le gallois, le russe, le grec mp^eme, le persan, l'indou; et il faut recourir, dans

chacune de ces langues, à Tétude de langues plus anciennes en suivant son ascendance la plus directe, lesquelles langues ont conservé moins altérés les anciens matériaux communs à toutes. Il n'y a donc qu'un chercheur instruit et expérimenté qui puisse pousser sûrement jusqu'à ses dernières limites l'œuvre de classification ; et cette œuvre ne peut être compjiétée que par le concours d'un grand nombre de linguifttei, experts chacun dans leur département. Ce grand ouvrage n'a pu encore, même par ce moyen, être achevé; mais beaucoup a été fait. La grande majorité des langues a été groupée, en vertu de leurs affinités, par familles et par branches, et ce sont les résultats de cette classification que nous allons passer brièvement en revue dans les chapitres suivants.

Car, ainsi qu'il ressort des principes que nous avons exposés comme étant ceux du développement du langage, il n'y a pas une langue dans le monde qui ne soit soumise à la division en dialectes , de sorte que la langue de chaque peuple est un membre d'une famille plus ou moins étendue, à moins toutefois qu'on ne rencontre, par hasard, une langue isolée et tellement près d'être éteinte qu'elle n'est plus parlée que par un petit nombre de familles, quelquefois même un seul village. Des langues, même aussi peu répandues que celle des Basques des Pyrénées, ou quelques-unes de celles du Caucase, ont leurs formes dialectales très-reconnaissables; parce qu'un peuple non civi- Hsé ne peut pas se former en camps isolés et cependant conserver cette unité sociale qui est nécessaire à l'unité de langage.

La condition linguistique du monde suit un cours parallèle à sa condition politique. Au commencement des temps historiques, et même aussi loin que peut remonter la science archéologique, on aperçoit la terre peuplée de ce qui semble être une masse hétérogène de clans , de tribus, de nations. Mais personne, pas même le plus hétérodoxe des naturalistes qui soutient la diversité d'origine de l'espèce humaine, ne croira que ces clans, ces tribus et ces nations sont sortis du sol qu'ils habitent et s'y sont immobilisés : ces sociétés procèdent de la multiplication et de la

dispersion d'un nombre restreint de familles primitives, sinon, comme quelques-uns le pensent, d'une seule famille. Il en est de môme du langage : si loin que notre œil puisse atteindre, soit par le secours des monuments, soit par celui de l'étude comparée, on le trouve dans un état de subdivisions sans fm, et, cependant , tout linguiste instruit sait que cette apparente confusion est le résultat de l'extension et de la sécession d'un nombre limité de dialectes primitifs, et nous examinerons plus tard les raisons qu'on peut avoir de ramener ces dialectes à un seul. A l'aurore des temps historiques la barbarie couvre la terre ; les centres de culture ne sont qu'au nombre de deux ou trois; ils ne rayonnent qu'à de petites distances et sont sans cesse en danger d'être éteints par la masse de force brutale qui les entoure. De là vient que la force de sécession linguistique est à son apogée, les dialectes se multipliant par l'action des mômes causes qui les ont produits. Mais, partout où commence à s'exercer l'influence de la civilisation, une force contraire se développe dans la politique et dans le langage La multitude de tribus hostiles se groupent en corps de nation, et de la Babel des dialectes discordants sortent des langues dont l'unité grandit tous les jours. Les deux espèces de changements marchent côte à côte parce qu'ils sont liés et qu'ils dépendent l'un de l'autre : rien ne peut faire une grande langue qu'une grande nation, et rien ne peut faire une grande nation qu'une civilisation avancée. De même qu'on voit dans l'histoire, la civilisation grandir sans cesse jusqu'à devenir ce qu'elle est aujourd'hui, la force dominante dans le monde, à tel point que les races non civilisées ne subsistent presque plus que par la tolérance des civilisées, de môme, sous l'empire de causes extérieures dont chaque opération peut être clairement définie, de même les langues cultivées étendent leur domaine et balayent devant elles les patois qui s'étaient formés sous un ordre de choses disparu, gagnant tous les jours tant de terrain que les hommes commencent à rêver d'un temps où la même langue pourra être parlée par toute la terre ; et quoique ce rêve puisse être une utopie, il n'y a point là-dedans d'impossibilité théorique. Il ne faut qu'un certain concours de circonstances extérieures pour rendre ce résultat inévitable.

Il est possible qu'on se méprenne assez sur ces faits pour croire que le langage a commencé dans un état de divisions dialectales infinies et a tendu dès le début à la concentration et Tunité. Mais, pour cela, il faut ne pas s'être rendu compte des forces qui agissent dans le développement du langage et de leurs modes d'action réciproque. Dites k Tethnologiste que la race humaine se composait, au commencement, d'un nombre indéterminé d indiviilus isolés, qui se sont condensés en familles, celles-ci en clans et en tribus, ces tribus en confédérations, ces confédérations en nations, desquelles peut encore sortir, par un même procédé, une seule race homogène qui couvre la terre , et il ne fera pas même à votre théorie l'honneur de l'accueillir par un sourire. L'opinion analogue en matière de linguistique n'est pas moins absurde. Ce n'est que parce que le sujet est plus obscur pour le grand nombre qu'on saisit moins l'absurdité et le ridicule de cette théorie.

Avant de clore ce chapitre, nous devons remarquer la vaf leur différente des mots langue et dialecte, dans leurs rap- ! ports l'un avec lautre. Ce sont les deux noms d'une même "\ chose que l'on emploie selon que l'on se place à un pointde l.vue ou à un autre. Tout corps d'expressions qui sert à une société, si petite et si humble qu'elle soit, d'instrument et de moyen de communication à la pensée, est une langue, et personne ne dirait qu'un peuple possède un dialecte, mais on dit qu'il possède une langue. D'un autre côté, il n'y a pas une langue dans le monde que nous ne puissions, sans employer un mot impropre, appeler dialecte, si nous la considérons comme un corps de signes linguistiques, relativement à un autre corps. La science du langage a rendu cette distinction banale; elle nous a enseigné que les signes que chaque homme emploie pour s'exprimer constituent sa langue ou une langue, mais qu'il n'est point de langue, si cultivée qu'elle puisse être, qui ne soit un dialecte appartenant à une certaine classe et à une certaine localité, grande ou petite. L'anglais écrit est une des formes de l'anglais dont se servent les classes éclairées pour un objet déterminé, et qui a des caractères dialectiques qui le distinguent du discours parlé de la même classe et encore plus des autres clas-

ses OU sections de la communauté anglaise; chacune de ces formes a la même valeur pour l'étude comparée du langage, que la forme dite supérieure. Mais Vanglais, le hollandais, le suédois, etc. , sont les dialectes de la langue germanique, et celle-ci, de même que le français, Firlandais, le bohème et les autres, sont les dialectes de la grande famille dont nous avons tracé les limites. C'est là la signification du mot dans le langage scientifique. Dans le langage populaire qui est peu exact, on essaye de faire des distinctions de degrés et d'importance au moyen des mêmes mots, et tandis que Ton réserve à la langue littéraire d'un pays le nom de • langue, on donne aux formes inférieures celui de dialectes. Pour l'usage ordinaire, ces différences d'acceptions conviennent assez; mais, elles ne sont point autrement acceptables et ne font point partie de la science linguistique.

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