‹ La vie du langageChapitre 15 sur 66 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Classification de genre. — Famille indo-européenne; différents noms qui lui sont donnés', ses différentes branches et leurs plus anciens monuments : le germanique, le slavo-lettique, le celtique, l'italique, le grec, l'iranien et l'indien; branches douteuses. — Importance de cette famille. — Sa valeur pour l'étude du langage. — On ne peut déterminer la date et le lieu de son origine. — Méthode-| scientifique appliquée à l'étude de son développement structural ; J les mots sont formés par l'agrégation et l'intégration des éléments ; ce principe suffit à expliquer la formation de la langue. — Il en ressort la doctrine du monosyllabisme radical original. — Racines indo-européennes, — Développement de formes. — Structure du verbe et du nom. — Pronoms; adverbes et particules; interjections; leur analogie avec les racines. — Question de l'ordre dans lequel le développement s'est produit et du temps qu'il a falli^ pour l'opérer. — Structure synthétique et analytique.

Après avoir examiné aussi en détail que le permet l'espace dont nous disposons les fondements sur lesquels peut reposer une classification généalogique de toutes les langues du monde , nous allons esquisser rapidement cette classification d'après les recherches des linguistes. Nous avons vu que les ressemblances sont telles, soit par leur nombre, soit par leur nature, qu'on ne peut les attribuer au hasard ou aux emprunts, et qu'elles ne s'expliquent que par la tradition séparée d'une langue originairement commune, tradition dans laquelle une partie des formes originales se sont conservées, tandis que les autres ont subi tant de changements et de rénovations que Ton a peine à en découvrir le lien primitif. Comme exemple, nous avons jeté un coup d'œil sur la

grande famille de langues parentes à laquelle la langue anglaise appartient, et donné quelques spécimens des preuves sur lesquelles s appuie la croyance générale à leur unité. Nous devons maintenant faire mieux connaître la constitution de cette famille et esquisser les traits principaux de sa figure et de son histoire.

D'abord, on lui donne différents noms, dont aucun ne s'est fait encore accepter généralement et de tous. Nous emploirons celui de indo-européenne, parce qu'il nous semble le plus légitime. Il a été adopté après mûre réflexion par Bopp, le grand interprète des rapports qui existent entre les langues de cette famille, et il a été, depuis, très-employé par les autres linguistes. La plupart des compatriotes de Bopp préfèrent maintenant le nom d'indo-germanique par la seule raison qu'il contient l'appellation étrangère choisie par leurs maîtres et conquérants, les Romains, pour désigner la branche qu'ils représentent. D'autres répudient ces deux noms * comme incommodes et longs et disent aryenne, nom qui commence à se répandre beaucoup. L'objection qu'on peut faire à son adoption, c'est qu'il appartient à la division asiatique, composée des branches iranienne et indienne, et qu'on en a encore besoin pour les désigner. On dit aussi sanscritique, c'est à- dire descendu du sanscrit, et jajj/ié^t- ) *<^^^ que, nom emprunté au fils de Noë à qui la Genèse donne pour descendants quelques-uns des peuples qui parlent ses dialectes; mais ces deux derniers noms vieillissent et ne sont plus usités que dans des cas particuliers.

La famille indo-européenne se compose de sept grandes branches : l'indien, l'iranien ou persan, le grec, l'italique, le celtique, le slave ou slavo-lettique, et le germanique ou teutonique.

Prenant ces branches en çrdre inverse, nous avons d'abord la germanique, laquelle se divise en quatre rameaux déjà notés : i^ le mœso-gothique, ou dialecte des Goths de Mœsie, dont le seul monument existant est un fragment de version de la Bible fait par leur évêque Ulfilas au quatrième siècle de notre ère. Ce dialecte est éteint depuis longtemps comme langue parlée. '2® Les dialectes bas- allemands, qui se parlent encore dans le nord de l'Allemagne depuis le

Holstein jusqu'aux Flandres, et qui comprennent deux grandes langues cultivées, le hollandais et l'anglais. Les monuments littéraires anglais remontent au septième siècle, les hollandais, au treizième ; il existe un poème en vieux-saxon^ \& Héliand ou le Sauveur y qui date du neuvième siècle, et la littérature des Frises date du quatorzième siècle. 3» Le corpsdes dialectes haut- allemands, représentés aujourd'hui par une seule langue littéraire, l'allemand, dont la littérature^ commence avec la réforme dans le seizième siècle; avant cette période, que Ton appelle la nouvelle période haut-allemande, il y a la vieille période haut-allemande dont la litté— raîture, écrite en plusieurs dialectes un peu différents, remonte au huitième siècle. 4° La division Scandinave, formée du danois, du suédois, du norwégien, de l'islandais. Les monuments écrits de l'islandais sont du douzième siècle et sont, sous le ijapport du style et des idées, plus vieux que tout ce qu*on trouve dans le haut et le bas-allemand. UEdda est la source la plus pure et la plus abondante où Ton puissepuiser pour connaître la condition de l'ancienne Germanie. L'islandais est aussi, surtout sous le rapport phonétique, le plus ancien des dialectes germaniques vivants. Outre les> souvenirs littéraires, il y a les inscriptions runiques qui se composent ordinairement d'un mot ou deux et qui remontent, dit-on, jusqu'au troisième et même au second siècle*

La branche slave a toujours été très-voisine de la branche germanique et s'étend à Test de celle-ci. Elle a, la dernière, acquis son importance historique. Sa division orientale comprend le russe, le bulgare, le serbe, le croate, Fesclavon. Le bulgare est celui qui a les plus vieux souvenirs : sa version de la Bible faite au neuvième siècle, dans la même région où la version gothique avait été faite cinq siècles auparavant, est devenue la version canonique, et son. dialecte est la langue de TÉglise grecque dans la division slave. La langue russe est de beaucoup la plus importante de l'a branche; elle a des souvenirs qui datent du onzième siècle. Quelques-uns des dialectes du sud présentent des spécimens d'Une date encore plus éloignée. A la division, occidentale appartiennent le polonais, le bohème, dont le morave et le slovaque sont des rameaux très-rapprochés, le

sorbe de Lusace et le polabe. Le polonais ne possède pas de monuments antérieurs au quatorzième siècle; ceux du bohème ou tchèque vont jusqu'au dixième.

Cette branche est souvent désignée par le nom de slavolettique parce qu'on y comprend une subdivision, le lettique ou lithuanien, qui, bien que beaucoup plus éloigné du slave qu'aucun autre de ses dialectes, n'en est pourtant pas assez distinct pour former une branche séparée. Il se compose de trois dialectes principaux : le vieux prussien, qui a disparu pendant ces deux derniers siècles, le lithuanien, etlelivonien ou letton, tous groupés autour du grand arc de la mer Baltique. Le lithuanien est le plus important et le plus ancien, car il possède des souvenirs écrits qui remontent au milieu du sixième siècle. Il est remarquable par la conservation des matériaux et des formes du langage.

La branche celtique a sans cesse perdu du terrain depuis le commencement des temps historiques et est réduite à n'occuper plus que l'extrémité occidentale de l'Europe, après avoir couvert de vastes régions à l'ouest et au centre de cette partie du monde. On ne connaît pas assez bien les dialectes du nord de Tltahe, delà Gaule et de l'Espagne, pour pouvoir leur assigner une place dans la sous-classification de la branche. Les dialectes conservés forment deux groupes, communément appelés le cymrique et le gaélique. Le cymrique comprend le gallois qui possède des gloses du neuvième siècle environ, et une littérature du douzième, dont la substance est probablement plus ancienne et remonte au sixième siècle ; le comique , qui s'est éteint comme langue parlée à la fin du siècle dernier, laissant derrière lui une littérature considérable presque aussi ancienne que la littérature galloise ; l'armoricain de Bretagne, si voisin du comique qu'on le croit importé par des émigrés du pays de Gornouailles. Le groupe gaélique comprend l'irlandais dont les monuments vont jusqu'à la fin du huitième siècle, le gaélique d'Ecosse dont les souvenirs sont assignés au sixième, et le dialecte peu important de Tile de Man.

La branche italique n est représentée dans les langues vivantes que partons les dialectes romans issus du dialecte de Rome, le latin. Nous avons déjà remarqué quelques particu-

larités touchant leur histoire et leur degré d'importance. Ils sont tous sortis à peu près dans le même temps, c'est-à dire du onzième au treizième siècle, de la condition de patois locaux produits par la corruption du langage populaire, pendant que le latin continuait à être la langue des lettrés. Il y a des parties du français, qui sont plus anciennes et qui datent du dixième siècle ; sa littérature commence un ou deux siècles plus tard; celles de Tltalie, de TEspagne, du Portugal sont à peine du douzième siècle. Ces quatre langues sont les membres les plus en évidence du groupe. Mais il y avait aussi, du onzième au quatorzième siècle, une riche littérature appartenant à l'un des principaux dialectes du midi de la France, le provençal, qui, sauf deux ou trois efforts sporadiques récents, n'a plus été en usage depuis comme langue cultivée. Il y a aussi dans les provinces septentrionales de la Turquie, en Valachie et en Moldavie, une vaste région où l'on parle un dialecte roman moins cultivé, le roumain, vestige des agrandissements de la suprématie romaine vers l'est : il n'a point de littérature propre. De plus, certains dialectes du sud de la Suisse diffèrent assez de l'italien pour être classés, comme langue distincte, sous la dénomination de rhœto-roman ou de romanche.

Les anciens rameaux de la branche italique liée au latin , ont été depuis lontemps balayés, mais il en reste encore quelques débris, surtout de l'ombrien, au nord de Rome, derrière les Apennins, et de Tosque, au sud de l'Italie. Le latin lui-même, dans ses plus vieux monuments, ne date pas de plus de trois siècles avant l'ère chrétienne, se montrant là sous une forme étrange et à peine intelligible pour ceux qui n'ont appris que la langue cultivée du dernier siècle avant Jésus-Christ.

La branche grecque est d'une antiquité beaucoup plus vénérable, les chefs-d'œuvre du génie humain, les poèmes d'Homère, ayant précédé notre ère d'environ mille ans. A partir de l'an 300 environ avant J.-C, toute la littérature grecque est en dialecte attique ou athénien, comme la littérature allemande moderne est en haut-allemand nouveau. Mais avant ce temps, de même qu'il arrivait dans la période du vieil haut-allemand, chaque auteur se servait plus ou moins distinctement de son dialecte local; de façon que tant

par le moyen de leurs écrits que par celui des inscriptions, nous avons une représentation assez complète des variétés qui scindaient la langue grecque dans les temps préhistoriques. II existe, cela va sans dire, une variété semblable de dialectes aujourd'hui ; mais il n'y en a qu'un seul écrit, le grec moderne ou romaïque ; il s'éloigne moins du grec ancien, que l'italien ne s'éloigne du latin. Malgré le grand empire qu'a exercé la civilisation grecque et l'extension qu'a prise l'empire grec sous Alexandre et ses successeurs, la langue grecque, en dépit de sa supériorité incomparable, n'a pas eu la vaste carrière de la langue latine. En dehors de la Grèce même', elle n'est parlée que dans les îles et sur les bords de la mer Adriatique, et sur les rivages nord et sud de l'Asie Mineure.

La branche qui vient ensuite est le persan, plus proprement dit l'iranien, puisque la Perse n'est qu'une des nombreuses provinces qui constituaient le territoire de llran (Airyana), patrie des Aryens d'occident. Il a deux anciens représentants : le vieux persan ou le persan achœménide de Darius et de ses successeurs , et la langue de l'Avesta, appelée le zend, ou le vieux bactrien. Le vieux persan est d'une époque déterminée (cinq siècles avant J.-C), et on le lit dans les inscriptions cunéiformes récemment déchiffrées. L'autre est d'une date inconnue ; il peut être plus récent ou plus ancien. L'Avesta est la Bible de Zoroastre dont la date et le heu d'origine sont obscurs. On croit qu'elle a paru plus de mille ans avant J.-C, et si elle est en partie, comme on le prétend, l'œuvre de Zoroastre lui-même, elle a cette antiquité. Les modernes sectateurs de cette religion, ceux qui gardent les Uvres sacrés , sont les Parsis de l'Inde occidentale, lesquels ont fui la persécution mahométane et se sont réfugiés dans leur terre natale. Outre l'Avesta original, ils en ont conservé une version faite en huzvâresh ou pehlevî du temps des Sassanides, dialecte d'un caractère particulier et problématique. La littérature persane moderne, qui est. féconde et riche, a commencé à se former environ mille ans après J.-C, et lorsque le pays avait passé sous le laminoir du mahométisme.

Ce sont là les membres du corps Unguistique iranien. Le

154 LES LANGUES INDOHEUROPÉENNES

kurde n'est qu'un dialecte fortement distinct de la même langue. L'osséte, qui règne dans une petite province du Caucase, est plus éloigné du type quoiqu'il lui appartienne d'une façon reconnaissable. L'arménien, dont l'importante littérature remonte au cinquième siècle (et qui, ainsi qu'on le croit d'après les découvertes nouvelles, possède des fragments cunéiformes de mille ans plus vieux), est aussi du type iranien. Enfin, l'afghan, sur les confins de l'Iran et de l'Inde, est aussi regardé comme iranien, quoique des linguistes dignes de foi le tiennent pour indien.

La branche de la langue indo-européenne qui s'étend dans l'Inde n'occupe pas tout le pays. La race dravidienne, qui a sans doute été chassée par l'invasion des Aryens du nord, règne encore dans la plus grande partie de la péninsule méridionale, le Dekhan. La plus ancienne des langues indo-européennes est le sanscrit, surtout son premier dialecte, appelé védique, qui est celui des hymnes religieuses, lesquelles ont, avec quelques additions littéraires un peu plus récentes, formé la Bible de l'Indostan, le Véda. Il semble que, pendant la période à laquelle appartiennent ces vieilles hymnes, les peuples qui parlaient le sanscrit n'occupaient pas le grand bassin du Gange, mais étaient enfermés dans les vallées de Tlndus et de ses affluents du côté nordouest de l'Inde et non loin de l'Iran. On ne saurait en déterminer la date avec exactitude. C'était probablement deux mille ans avant J.-C. Le sanscrit classique est un dialecte qui, à une époque plus rapprochée (après que le Brahmanisme fut sorti de la religion et de la civilisation plus simples et plus primitives des temps védiques et se fut emparé de tout rindostan), a été conservé comme la langue littéraire du pays tout entier et a toujours gardé ce caractère. On apprend encore à le lire et à l'écrire dans les séminaires brahmaniques. Comme on a trouvé des inscriptions du troisième siècle avant J.-C, en dialecte nouveau, on en conclut que le sanscrit avait cessé avant cette époque d'être la langue vulgaire. La seconde forme de la langue de l'Inde à laquelle ces inscriptions appartiennent est appelée le prakrit. Un des dialectes du prakrit, le pâli, est devenu à son tour la langue sacrée du Bouddhisme dans le sud-est, et on l'enseigne encore

à ce titre à Ceylan et à Textrémité orientale de ITnde. Les antres dialectes sont représentés d'abord dans les drames sanscrits où ils sont introduits à titre de patois parlés par les personnages inférieurs, et ensuite par quelques productions littéraires qui leur appartiennent. Enfin, il y a les dialectes modernes de Tlnde, nombreux et variés, mais dont on peut faire une classification grossière sous les trois dénominations générales d'hindis , de mahrattes et de bengalis , et qui ont des littératures d'origine récente. Celui qu'on appelle hindustânî ou urdou est l'hindi, avec unegran de infusion de mots arabes et persans qui s'y sont introduits sous l'influence du mahométisme.

Les limites de cette grande famille sont plus distinctement tracées que celles d'aucune autre. Mais elles ne sont pas immuables. Il y a une ou deux langues isolées en Europe qu'on pourrait encore appeler indo-européennes. Ainsi le skipetar ou langue des Albanais sur cette partie de la côte de la Turquie d'Europe qui fait face au talon de l'Italie. On croit qu'il représente l'ancien illyrien et qu'il est plus probablement indo-ewropéen qu'autre chose. L'étrusque, la langue obscure et si longtemps discutée de ce peuple singulier dont les relations avec les premiers Romains jusqu'à leur absorption finale par Rome sont familières à tout écolier, vient d'être déclarée (1874) langue indo-européenne par des linguistes d'une si haute autorité que leur conclusion doit être acceptée jusqu'à preuve du contraire. Il est évident cependant que dans la théorie il doit se présenter des cas, comme celui-ci, d'une classification douteuse. Il n'y a point de limites aux altérations des langues et leur parenté originelle peut devenir méconnaissable.

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles la famille îndo européenne est prééminente parmi les langues du monde, et qui font que les linguistes lui ont toujours donné la plus grande part de leur attention. La moindre de ces raisons c'est que les langues que nous parlons appartiennent à cette , famille, quoique ce soit certainement là un motif légitime d'intérêt; la principale, c'est qu'elle appartient à une race qui domine l'histoire du monde, et qui aujourd'hui, comme autrefois, n'a pas de rivale. Les institutions civilisées des

grandes nations sont celles qui demandent le plus d*étude et qui en sont le plus digne objet. Les langues et l'histoire des Grecs et des Romains seront toujours, comme elles sont aujourd'hui, le fond d'une éducation libérale ; et l'histoire toute entière de la langue indo-européenne aura sa part aussi dans l'étude, parce qu'elle éclaire l'étude du grec et du latin , ainsi que celle des langues latines , germaniques et slaves, sur tous les points qui nous touchent de plus près et qui intéressent le plus les nations studieuses.

Mais il y a encore une raison plus impérieuse qui a fait de l'étude de la langue indo-européenne l'école de la science linguistique, à tel point que pour beaucoup de gens, l'étude de cette langue et la philologie sont une seule et même chose. C'est qu en général les monuments de l'histoire linguistique sont incomplets et rares. Si l'histoire toute entière du langage était représentée sur une grande feuille de papier, les parties qu'on pourrait dire connues seraient marquées par des points dans l'espace. Pour ce qui concerne la plupart des races, les langues vivantes seules peuvent être connues. Puis, quelques rayons de lumière se projettent dans le passé du côté de l'ère chrétienne ; quelques-uns seulement s'étendent un peu plus loin : quatre ou cinq probablement éclairent d'une faible lueur la période qui s'est écoulée entre Tan 4,0C0 et 2,000 avant J.-C, et il n'est qu'un de ces rayons, la langue égyptienne, qui aille plus avant dans les ténèbres du passé. Nous ne faisons que commencer à soupçonner qu'il y a eu avant cela une longue histoire du langage et une longue histoire de l'humanité. Telle étant la topographie du terrain, comment le hnguiste eût-il pu procéder autrement qu'il n'a fait, c'est-à-dire en prenant pour point de départ ce corps de faits historiques liés les uns aux autres qui embrassait le plus grand nombre de rapports connus dans le passé, et qui avait eu le plus grand développement dans le présent? En mettant ces faits en ordre, en découvrant le général sous le particuUer, en indiquant les tendances et les lois, le linguiste pouvait espérer d'acquérir un fil conducteur pour se guider dans ses études quand il viendrait à aborder des faits moins généraux et plus obscurs. La prééminence, à cet égard, appartient aux langues

indo-européennes, sans conteste et sans comparaison. Les autres qui nous font remonter plus haut dans le passé, comme l'égyptien, le chinois, et les langues sémitiques ont, les deux premiers, une stérilité de développement, la dernière une pauvreté et. une uniformité, qui les rendent trèsinférieures. Blâmer les philologues de s'être particulièrement adonnés jusqu'ici à l'étude des langues indo-européennes, est tout à fait déraisonnable. C'est comme si on reprochait aux historiens de s'être particulièrement occupés de la civilisation européenne et de ses sources. On n'a pas moins grand tort d'accuser les linguistes quand ils donnent leur attention aux derniers débris des langues éteintes et presque oubliées et de prétendre que les langues vivantes, les dialectes parlés aujourd'hui sont le vrai et fertile champ des études linguistiques. C'est méconnaître le caractère de ces études au point de vue de la science de l'histoire ; c'est oublier que les faits présents ne peuvent s'expliquer que par les faits passés et que le souvenir de l'ancien état de choses éclaire seul l'état de choses nouveau. C'est donner trop d'importance à ce principe, également vrai, que le présent explique le passé. II serait regrettable d'arrêter le zèle de ceux qui soumettent les langues vivantes à des investigations rigoureuses, surtout sous le rapport phonétique, et de méconnaître la valeur de leurs travaux. Il n'y en pas de plus utiles en linguistique; seulement, ils ne doivent pas non plus dédaigner ceux de leurs prédécesseurs , mais se souvenir que ce sont eux qui leur ont préparé les voies. L'étude minutieuse des coutumes, des institutions, des croyances et des mythes des peuples grossiers qui existent encore, était, il n'y a pas longtemps, pure affaire de curiosité; ce qui lui a donné une sérieuse importance, c'est l'analyse du développement historique de la civilisation. Il était inutile d'observer les nébuleuses, tant que l'astronomie et la géologie n'étaient point venues nous apprendre, par la constitution et l'histoire de notre système solaire, comment il faut interpréter les faits observés.

En établissant la priorité et la prééminence, dans l'étude des langues, de la famille indo-européenne, nous n'entendons point déprécier l'importance des autres familles et nous admettons même qu'elles sont nécessaires à l'intelli-

158 LES LiANGUES INDO-EUROPÉENNES

gence les unes des autres. La scieDce du langage est, comme son nom Findique, la science de toutes les langues humaines et elle n*en rejette aucune, sous prétexte quelle est obscure, inférieure en développement, ou qu'elle appartient à des peuplades lointaines. Le temps est venu oii des questions s'élèvent en grand nombre dans l'histoire des langues indo-européennes qui ne peuvent être résolues que par l'étude plus approfondire des langues inférieures; et Ton doit établir, couirae étant un principe fondamental en linguistique, qu'aucun fait de langage ne peut être apprécié à sa véritable valeur s'il n'a été comparé avec les faits analogues dans toutes les langues humaines. Seulement, on ne saurait empêcher, en philologie pas plus que dans les autres branches de la science, que les faits ne s'arrangent d'euxmêmes en lignes principales et ne convergent, comme des rayons de lumière, vers certains foyers quand on désire plus

irticuUèrement regarder ceux-ci.

Nous sommes arrivés, comme nous l'avons vu plus haut, à cette conclusion certaine que toutes les langues indo-européennes connues descendent d'un dialecte unique qui doit avoir appartenu, à une époque quelconque, à une société restreinte, dont l'extension et l'émigration, jointes à l'absorption probable d'autres sociétés sorties d'autres races, ont fait que ce dialecte s'est répandu et a couvert tous les territoires où nous le voyons aujourd'hui régner. C'est ainsi qu'à une autre époque de l'histoire, deux branches de ce dialecte en sont venues à couvrir à leur tour le nouveau monde et à occuper plus d'espace que n'en occupe le tronc principal. Sans doute, il serait d'un haut intérêt de pouvoir déterminer le temps et le lieu où cette société primitive si importante a vécu, s'il existait quelque moyen de le faire ; mais il n'en existe pas, du moins quant à présent. Pour ce qui est du temps, mieux vaut se taire sur ce sujet à une époque de transition comme la nôtre où l'on dispute encore, sans pouvoir s'entendre, sur l'antiquité de l'homme sur la terre. La question de savoir si le premier homme est né il y a six mille ans, douze mille ans, cent mille ans, ou un million d'années, comme le veulent les nouvelles écoles d'anthropologie, est une de celles dont la solution exercera son

influence sur la question qui nous occupe ; quant aux témoignages que la langue peut rendre d'elle-même, il n'y en a aucun de concluant. Les philologues diront certainement qu'ils ne voient point que le développement de la langue indo-européenne ait pu se faire en six mille ans ; mais ils n'ont pas trouvé encore une règle pour mesurer le temps qu'il a, selon eux, fallu à ce développement. Il serait donc insensé de hasarder là-dessus, même une conjecture.

La question du lieu où la langue indo-européenne a vécu d'abord, n'est pas plus facile à résoudre. L'homme a toujours été un animal migrateur, et pour peu qu'il ait eu un million d'années ou seulement la dixième partie de ce temps pour errer sur la terre, il est à peu près impossible de dire où s'est faite la séparation d'une race. Qu'est-ce que les positions aujourd'hui occupées par les Celtes pourraient nous apprendre sur l'histoire de leur migration I Si quelque race barbare avait conquis, exterminé ou absorbé les Germains du continent, quelle conclusion erronée ne tirerait-on pas de la présence de ceux-ci en Scandinavie et en Islande seulement! Or, il est probable que l'histoire desIhdo-Européens contient des accidents non moins propres à nous égarer dans nos jugements. Il y a si longtemps qu'on est accoutumé à considérer le sud de l'Asie comme le berceau de la race humaine, et cette opinion a pris tant d'empire sur les esprits, même chez les personnes qui rejettent les témoignages sur lesquels elle est fondée, que bien des gens assurent que la région montagneuse de l'Indou-Koh ou que la Bactriane est le berceau des Indo-Européens. La seule preuve qu'ils en apportent, c'est que c'est là que les Iraniens et les Indiens se sont séparés et que les dialectes de ces deux peuples sont les plus primitifs de la famille. Mais autant voudrait dire que la rapidité ou la lenteur des changements dans une langue dépend de l'immobilité de ceux qui la parlent ou de leurs migrations; ce qui n'a pas besoin d'être réfuté. La vérité est que la condition de ces langues peut s'accommoder de toutes les théories, sur le lieu primitivement occupé par la famille. Quant aux rapports des différentes branches entre elles, les meilleurs linguistes sont depuis assez longtemps d'accord que la séparation des cinq

branches européennes Tune de l'autre , doit avoir eu lieu plus tard que leur séparation commune des deux branches d'Asie, lesquelles continuèrent d'exister réunies jusqu'à la période historique. Sur ce dernier point il y a unanimité d'opinions. Les plus vieilles formes du persan et de l'indien se rapprochent autant l'une de l'autre que se rapprochent, par exemple, deux dialectes germaniques un peu dissemblables : les deux branches sont classées ensemble sous le nom ^ aryen et Ton suppose que la branche indienne s'est séparée du tronc, au nord-est de l'Iran, peu avant Tan 2000 avant J.-G. Dans la grande division européenne, le germain et le slave sont regardés par tout le monde comme particulièrement rapprochés. On est plus divisé sur la question de savoir si le celtique est une branche complètement indépendante ou si elle est proche voisine de la branche italique. Dans tous ces faits, il n'y a rien qui nous éclaire, quant à la question du pays d'origine. La séparation de la division aryenne et>de la division européenne peut aussi bien avoir été le "résultat de la migration des Européens en Asie, que de la migration des Asiatiques en Europe; et en effet, des linguistes distingués ont déjà choisi leurs localités dans l'une ou dans l'autre de ces parties du monde. Mais il serait oiseux de prétendre à des conclusions définies quand les données le sont si peu. On peut trouver un jour des preuves d'une valeur réelle; mais jusqu'ici on n'en a pas fourni encore.

Il y a tant de matériaux pour l'histoire de la langue indoeuropéenne et elle a été l'objet de tant d'études, que cette grande division du langage humain est beaucoup mieux connue que les autres. Ainsi donc, tant à cause du haut intérêt qu'offre cette histoire en elle-même, qu'à cause de son utilité comme exemple de la méthode à suivre dans l'étude des autres divisions, nous allons examiner un peu plus en détail, quoique avec toute la brièveté possible, la partie de l'histoire primitive des langues indo-européennes qui n'est plus en doute.

Mais nous devons d'abord examiner la question de savoir I (si l'on peut appeler cela une question) comment on doit procéder pour connaître les périodes historiques du langage. La famille indo-européenne elle-même ne possède

que peu de documents appartenant à ces différentes périodes. Gomment pouvons-nous savoir ce que les monuments écrits ne nous apprennent pas*? La réponse est simple à ce qu'on croit et assurée : il faut étudier les focQi^s que nous voyons en œuvre devant nous et observer comment elles agissent; puis, les transporter dans le passé, à l *aide d'un raison nement par analogie, en concluant des causes semblables aux effets semblables, aussi loin qu'on peut aller raisonnablement, sans faire jamais intervenir des forces nouvelles, excepté là où les anciennes ne peuvent absolument suffire à donner l'explication demandée, et encore avec la plus grande réserve. C'est là la méthode induçtive, familière à lai science moderne. Le parallèle entre la linguistique et la ] géologie est, à cet égard, très-étroit et très-instructif, et on y a eu souvent recours. Le géologue infère du mode de formation des bancs de sable, le mode de formation des bancs de granit; il se rend compte, en enterrant ou en surbmergéant des espèces vivantes, de l'existence des fossiles. La géologie est si fidèle à cette méthode que le savant qui l'abandonne et qui se sert de l'hypothèse, même quand les moyens ordinaires de l'expérimentation ne peuvent lui venir en aide , est traité de fantaisiste, et sommé de rester sur la réserve, jusqu'à ce qu'il puisse résoudre par des moyens vraiment scientifiques le problème qui l'occupe.

Sans doute, les circonstances et les conditions d'action des mêmes forces peuvent varier, et, en admettant Funité de l'histoire géologique, on ne prétend pas que la terre ait été toujours ce qu'elle est aujourd'hui. L'opinion qui prévaut parmi les géologues est même que la terre a commencé par être une masse nébuleuse de vapeur en rotation; mais cette opinion est née de la méthode induçtive. L'unité essen- ) tielle de l'histoire du langage dans toutes ses phases et toutes J ses périodes, doit être le principe fondamental des études ^ hnguistiquessi l'on veut que la linguistique soit une science. Déclarer de prime abord, comme le font quelques-uns implicitement ou explicitement, que les modes de formation des langues ont été autres dans les temps anciens que dans les temps modernes et qu'on ne peut inférer du présent au passé, devrait suffire à faire exclure des rangs des iinguis-

WHITNEY. il

Ifâ LANGUES INDO-EUROPÉENNES

tes l'auteur de la proposition, si la science linguistique était aussi solidement constituée que Test la science géologique. Ici encore , il faut admettre la différence des conditions et des circonstances, et Ton doit reconnaître que le langage primitif devait être aussi éloigné du langage moderne qu'un pays brillant des œuvres de la civilisation est éloigné d'un désert peuplé de bêtes féroces, ou même que le cosmos existant est éloigné de l'état d'une nébuleuse. Cependant, ce qui est, doit être regardé comme le résultat d'une action prolongée , s' exerçant dans le même sens . Nous devons nous souvenir, aussi, que nous ne connaissons point assez complètement la nature et le mode d'action des forces qui agissent sous nos yeux, pour avoir la prétention de les connaître dans le passé et que ce qui nous frappe comme anormal peut nous sembler, plus tard, régulier. Mais nous devons rejeter les hypolbèses et ne pas Iésa3mettre,même àce titre. Nous avons vu plus haut, dans les chapitres consacrés aux changements du langage, que la tendance générale des hommes est vers la création de signes pour ser\Tr d'instru- ^ ments à la pensée intime et^deThoyens de communication ' à cette même pensée; qu'ik^se servent pour cela des matériaux qui sont le plus à leur portée; que la direction du mouvement est la réduction des désignations grossières, physiques, matérielles, se nsibles, à des mots formels ou abstraits ; d'abord, par le changement constant de significations, ensuite, par l'agrégation des mots simples en composés, les uns servant de préfixes ou de suffixes aux autres et venant en modifier la valeur. Aussi loin qu'on peut suivre l'histoire du langage, on voit l'annexion des éléments formatifs employée comme moyen d'indiquer les relations, à tel point que c'est là le trait caractéristique de la langue indo-européenne etqu'expliquercefait, c'est expliquerledéveloppement de cettelangue. C'est dans l'habitude fort simple de composer les mots de deux ou plusieurs syllabes, dont chacune était d'abord un mot séparé, que nous avons trouvé (pages 120 seq.) le germ© de la composition synthétique des formes; et nous avons remarqué un certain nombre de véritables formes faites ainsi par le seul secours des tendances qui prévalent universellement dans le langage humain. Les terminaisons adverbiales.

LANGUES INDO-EUROPÉENNES i6J

{t/, en anglais, ment, en français; le signe des temps passés des verbes, d en anglais , ai en français ; les suffîxes des dérivés anglais, less et dom, etc., sont des éléments formatifs aussi bien que tout autre élément de ce genre dans la langue indo-européenne; ce n'est que par Tétude et non par Tusage qu'on s'aperçoit qu'ils diffèrent de Vs de loves j du th de truth^ lesquels ont été affixés aux mots à une époque beaucoup plus reculée. Et toute création de forme dont nous pouvons connaître l'histoire a eu lieu de cette manière par accrétion, les cas qui diffèrent en apparence étant, comme nous l'avons montré par man et men (homme et hommes), rêad et rêad (lire et lu), sing et sang (chanter et chanta), inorganiques, accidentels et résultant de l'altération phonétique de mots, auparavant formés par agrégation.

Les choses étant ainsi, les principes de la méthode induetive nous commandent d'attribuer au seul procédé que nous voyions à l'œuvre dans les temps historiques pour la formation des mots, le développement de la langue indo-européenne dans les temps préhistoriques. Si l'action de ce procédé est trouvée suffisante, non-seulement nous n'avons pas à recourir à d'autres explications, mais il nous est interdit de le faire, à moins d'une indication absolue. Et ce n'est point parce que nous ne pouvons pas tout exphquer, que nous devons faire intervenir d'autres forces. Les monuments des langues sont trop incomplets, trop fragmentaires, pour que l'histoire linguistique soit sans lacunes et que nous paisr sions suivre l'évolution des mots à travers la série toute entière de leurs changements de sens et de forme. De môme qu'à chaque période de la vie changeante de la terre, la série des souvenirs géologiques est disloquée, de même, il y a des événements dans l'histoire qui dérangent la continuité régulière du développement linguistique dans toutes les parties de ce développement, transfert de significations, formation de mots, modes de dérivation. Quand nous voyons qu'il y a dans les langues germaniques et romanes qui sont d'origine récente, tant de choses et tant de mots, dont le linguiste ne peut expliquer la raisoU; comment espérer de pouvoir soumettre à une complète analyse les mots et les formes qui composent des langues d'une immense ^tiquité?

Si les premières formes synthétiques que nous connaissons nousdécouvrent ce même principe de la combinaison que nous voyons agir plus tard dans la formation des langues, nous en devrons conclure jusqu'à preuve du contraire que puisqu ilest le seul qui agisse aujourd'hui, il a été le seul qui a agi autrefois.

Les maîtres de la philologie comparée veulent, en effet, que l'agrégation rende compte, à elle seule, de la formation toute entière de la langue indo-européenne, et qu'il n'y ait pas un mot qui n'y soit le résultat de l'addition successive d'élément à élément; ils disent que partout oii nous séparons ces éléments nous trouvons d'un côté un signe qui représente Tidée radicale, de l'autre, un signe qui représente ridée modificatrice, et voyons que ces deux signes étaient primitivement aussi indépendants l'un de l'autre dans les mots où on ne s'en aperçoit plus qu'ils le sont dans ceux où Ton s'en aperçoit aisément : comme dans love-did^ qui a fait loved (aimé), dans true-like, qui a fait truly (vraiment), dans hahere haheo^ qui a fait aurais dans verâ mente, qui a îaii vraiment ^ et ainsi de suite.

Mais cette doctrine en contient une autre très-importante : celle de l'existence d'un premier corps de racines monosyllabiques servant de matière première aux développements de la langue indo-européenne. C'est là un corollaire nécessaire : si tous les mots sont formés par accrétion et intégration il n'y a d'original que les éléments qui les composent, les racines. Or, dans notre famille de langues les racines sont monosyllabiques. C'est là l'opinion de presque tous les linguistes; les dissidents sont en petit nombre et leurs négations sont aisément réfutées comme des malentendus ou des égarements de logique. Cette opinion n'a rien qui puisse troubler le savant, pas plus que l'admission d'un état social primitif barbare ne peut troubler l'historien; et de même qu'il y a encore des races sur la terre qui n'ont jusqu'ici appris à manier que les plus simples instruments, à s'abriter que sous des huttes en feuillage et à ne se vêtir que de peaux de bêtes, de même (comme nous le verrons dans le chapitre XII) il y en a dont la langue n'est jamais sortie de la période radicale. Si nous voyons des inflexions de déclinaisons et de conjugaisons se produire aune époque récente,

nous pouvons supposer un temps où rien de semblable n'existait. Si nous voyons naître dans l'histoire du langage les prépositions, les conjonctions, les articles, nous devons regarder comme possible l'existence d*un temps où les parties du discours n'étaient point distinctes les unes des autres. C'est l'affaire de la démonstration scientifique de convertir ces possibilités en réalités évidentes.

Il faut remarquer que cette doctrine ne nous oblige pas à reconnaître et accepter une liste toute faite de racines, comme étant les premiers éléments des langues de notre famille. Nous montrerons plus tard, comme nous l'avons déjà montré dans quelques cas, que ce qu'on s'accorde généralement à regarder comme des racines sont déjà des agrégations, comme count (compter), cost (coûter), preach (prêcher), etc., que nous avons remarqués plus haut. Ceci ne fait que restreindre un peu les applications du mot racine. Le fondement de la doctrine des racines c'est sa nécessité logique, laquelle résulte du développement historique de l'appareil grammatical. Il faut remarquer aussi que la question de Texistence des racines, comme points de départ des langues, est tout à fait distincte de la question de l'origine du langage, dont nous ne parlerons que plus tard (chapitra XIV) : Tune est exclusivement linguistique; l'autre appartient en partie à l'anthropologie.

Donc, les racines existaient dans la langue indo-européenne avant qu'on n'eût trouvé le moyen d'établir les distinctions grammaticales, avant le développement des inflexions, avant la séparation des parties du discours. Chacune était le signe d'une conception simple dont les rapports étaient indéterminés et qui n'indiquait pas qu'on l'envisageât ou comme nom d'un objet concret, ou comme attribut, ou comme prédicat; le même signe servait indifféremment dans les trois cas. C'est là un état de choses que nos habitudes de langage et d'esprit rendent fort difficile à comprendre, mais dont nous sommes encore témoins, à un moindre degré, chez les peuples dont les langues sont au plus bas point de développement. Les racines, cependant, ne sont pas toutes d'une seule classe; il y a un petit corps de ce qu'on appelle les racines pronominales ou démonstratives, qui se distin guent des autres en ce qu'elles indiquent plutôt la position

relative de celui qui parle qu'une qualité concrète. Ellessont peu nombreuses, et très-simples sous le rapport phonétique : une voyelle isolée, ou une consonne suivie d'une voyelle. Beaucoup de linguistes répugnent, non sans raison, à admettre que ce soient là de véritables racines et pensent qu'elles sont sorties, par atténuation de sens, de la classe des autres racines; mais on peut, ce nous semble, admettre que cette distinction existait antéôeurement à Tensemble du développement des formes indo-européennes. La question ne pourra être éclaircie que lorsqu'on connaîtra mieux leslangues d^ordre inférieur ; peut-être le développement précoce de cette classe de mots formels a-t-il été le signe distinctif de cette haute aptitude linguistique qui a toujours distingué cette famille et qui a préparé son évolution. L'autre classe, appelée racines verbales ou prédicatives, était en général composée des signes qui indiquaient les actes ou les^ quahtés qui pouvaient être perçus par les sens. Ils étaient beaucoup plus nombreux et se comptent par centaines; exemples : stà (en grec, %<7Tr\in, en laïîn, stare^ en anglais, stand, en français, rester, dans le sens d'être debout); dâ (en grec, StSwixi, en latin , dare, en français, donner) ; par (en grec, Trepaco, en latin, experiovy en allemand, fahren^ fare ; wid (en grec, oTSa, en latin, video, en allemand t^;eiss, etc.), et ainsi de suite.

Un des premiers pas, peut-être même le premier, et un des plus importants dans l'histoire du développement du. langage, a été la séparation des verbes d'avec les noms substantifs ou adjectifs. L'essence d'un verbe c'est d'être un prédicat ou signe d'affirmation, et toutes les langues ne sont point arrivées à posséder une forme distincte pour indiquer la prédication. Il y a plusieurs langues qui ne distinguent pas d'une façon formelle : giving {donnant), pris comme substantif de giving, pris comme adjectif ; gri/'t {don), de gives (il donne) : elles mettent tout simplement le sujet et le prédicat côte à côte et disent : lui donneur, lui bon, laissant à l'esprit le soin de suppléer au copule qui manque. La fonnation d'un verbe n'est pas autre chose que la création de certaines combinaisons d'éléments pour un usage exclusivement prédicatif, que l'invention d'un lien spécial qui

établit le rapport du prédicat au sujet. Ceci a eu lieu par l'adjoactiôn de certains éléments pronominaux aux éléments verbaux : dâ-mi^ dâ-si^ dâ-ti; le premier ayant déjà acquis une signification quasi -personnelle comme indiquant ce qui est plus rapproché par rapport à ce qui est plus éloigné. La question de savoir comment il faut traduire dâ-miy par exemple, si c'est par donne moi, ou donnant (adjectif) moi^ ou donnant (substantif) mien^ ou dormant ici, ne mérite pas d'être débattue, puisque dans la période dont nous parlons le premier élément contenait le nom, Tadjectif, et le verbe, et le second, le pronom et l'adverbe, et qu'on ne distinguait pas encore d'une façon formelle je et mien. Les combinaisons présentées ci-dessus donnaient trois personnes du verbe. Elles exprimaient le singulier en elles-mêmes et étaient rendues plurielles par la juxtaposition d'éléments pronominaux à la fin ; exemple : masi qui est ma-si, moi (et) toi, et qui signifie nous. Les formes ainsi créées n'étaient point des formes de temps ; mais on fit ensuite un prétérit en faisant précéder le mot d'un élément adverbial, le préfixe du grec qui indiquait l'action comme s'étant passée alors : a-dâ-mi, alors donner moi^ autrement, fai donné, et la forme a été, à cause de l'addition accentuée du premier membre, contractée en àdàm (sanscrit àdâm^ grec, iBm) d'où est venue la distinction entre terminaisons secondaires ei terminaisons premières, qui est un fait très-marqué dans les langues de la famille. Un autre temps passé fut créé par la réduplication ou répétition delà racine dà-dâ-mi (donner , donner y moi], autrement, /ai donné. La réduplication a été abrégée de diverses manières ; en latin et en allemand, elle est devenue le prétérit général , la syllabe augmentative du temps ayant disparu. Les mots anglais sang (chanté), held (tenu) en sont descendus. Cependant, peu des signes du temps présent dans les verbes indo-européens sont d'une formation aussi simple. Ordinairement, les racines parais* sent avoir été allongées, soit par une autre réduplication (en sanscrit, dadâmi, en grec, 8tSwxt) ou par l'addition de plusieurs éléments formatifs (en latin, cer-no, cre-sco, en grec ôa|A-vyi-{xi, Sax-vu-(At, etc., etc.) : tous moyens, supposet-on , d'indiquer la continuité d'action, comme est le am-qi-^

vingf anglais (suis donnant), mais qui, plus tard, n'ont pas été restreints à ce seul sens. Dans quelques verbes, en môme temps que le nouveau présent et son prétérit continu ou imparfait, on conserva le prétérit et les modes des plus simples racines, avec une signification passée moins définie, ce qui fit le second aoriste grec et sanscrit (comme fôwv, àdâm, outre Timparfait eSiStov, àdadâm]. Dans d'autres verbes, on fit un temps accordant en composant probablement une seconde racine as (être) avec une autre, ce qui fit ce que l'on appelle en gvecle premier aoriste. Outre cela, un futur, que Ton suppose avoir contenu le même élément auxiliaire, fut créé, avant la séparation des branches indoeuropéennes, dont la forme la mieux conservée se trouve dans le grec et le sanscrit ; la forme complète de son suffixe est syâmi ; en sanscrit dà-syâmi, en grec, ôwco) (plus anciennement, Sojdioi), je donnerai. Il y avait aussi quelques personnes de l'impératif qui n'avaient pas des signes de modes particuliers, mais des terminaisons particulières. Les autres modes étaient le subjonctif et le conditionnel, marqués par l'insertion entre la racine et la terminaison d'un signe quelque peu douteux. Enfin, il y avait une voix réflective ou moyenne dans toutes ces diverses formes qui était caractérisée dans les terminaisons personnelles elles-mêmes : extension de sens d'un même signe, généralement indiquée par la répétition , qui tantôt avait une valeur subjective et tantôt une valeur objective.

Tel semble avoir été l'entier édifice du verbe indo-européen, avant la séparation des branches de la langue indoeuropéenne. Cet édifice a été diversement agrandi, rapetissé, modifié dans chacune de ses branches. Le sanscrit a conservé le plus fidèlement les formes extérieures ; le grec a le mieux retenu les anciennes, et en a ajouté un grand nombre, de sorte que le verbe grec est le plus riche de la famille. Le latin en a perdu beaucoup, mais y a introduit beaucoup de variantes modernes. La branche germanique a tout perdu, sauf le présent et le parfait, avec l'optatif que nous appelons subjonctif, et l'impératif. A part le prétérit formé avec did, dont nous avons déjà parlé souvent, les nouvelles additions ont été faites sous forme de combinaisons analytiques. Suivre

plus loin l'histoire des verbes serait pour nous une tâche trop longue, si intéressante qu'elle pût être.

La genèse du nom, comme partie du discours, dans ses deux formes, le substantif et Tadjectif, était impliquée dans celle du verbe : quand on eut séparé les verbes de la masse des signes articulés, le résidu était les noms. Tout, dans le langage indo-européen, est dans l'origine verbe ou nom, forme de conjugaison, ou forme de déclinaison. D*un autre côté, plus nous remontons en arrière moins nous trouvons nettement établie la distinction du substantif et de Tadjectif ; ils prennent les mêmes suffixes, les mêmes inflexions ; on désigne les objets par leurs qualités, et l'on ne distingue guère si l'on emploie le mot qui dénote la qualité comme signifiant une chose ou un attribut de cette chose. Le caractère distinctif du nom est la terminaison relative au cas, comme le caractère distinctif du verbe est la terminaison relative à la personne ; les cas et les nombres font pour les noms ce que les nombres et les personnes font pour les verbes ; ils leur assignent leur place et leur utilité dans le discours. Les cas dans l'indo-européen sont au nombre de sept, outre le vocatif qui n'est pas un cas dans le même sens que les autres puisqu'il n*a point de rapports de syntaxe avec les autres mots. L'accusatif indique la direction immédiate de l'action du verbe ; l'ablatif indique d'où l'action procède ; le locatif marque où elle a lieu ; le causatif, par quoi elle a lieu ; le datif, pourquoi elle a heu; le génitif indique de quoi elle procède, et les liens ou rapports généraux de l'action ; enfin, le nominatif semble le cas le plus formel, le plus abstrait du sujet ; le vocatif lui ressemble presque toujours ei ne prend point d'inflexion particuhère.

La genèse des déclinaisons est beaucoup plus obscure que celle des conjugaisons. Les suffixes du génitif montrent beaucoup d'air de famille avec les suffixes de dérivations. Les éléments pronominaux sont très-visibles parmi les autres éléments; mais tous les cas sont trop douteux pour qu'on puisse les présenter d'une façon sommaire, et l'espace ne nous permet pas de faire autre chose ici que des résumés. Gomment les distinctions de nombres sont combinées avec les distinctions de cas, n'est pas chose claire. Les ter-

minaisons du nombre singulier, du nombre deux, du nombre pluriel, ont l'air d'être indépendantes et Ton ne voit pas que des signes indiquant le nombre soient, comme cela arrive souvent dans les langues d'un type inférieur, insérés entre la syllabe radicale et la syllabe finale ou initiale. Puis, la langue, dans la période primitive, est complètement exempte de ces modes de flexions qui, dans La période moyenne, servent à former le système des cas. Il y avait d'abord à peu près uniformité de déclinaison dans tous les mots ; ensuite, uniformité de déclinaison dans les mots qui avaient la même finale ; plus tard, la finale caractéristique ayant disparu, il y a eu confusion de déclinaisons. Telle est Thistoire générale du développement de ce côté de la langue. Une autre matière à distinction, celle des genres, est si mêlée à celle des cas et des nombres qu'on ne peut l'en séparer. On est loin d'avoir résolu le problème de l'origine de cette distinction dans la langue indo-européenne. Evidemment, elle est née de la distinction des sexes dans les créatures qui ont un sexe visible ; mais ces créatures ne sont qu'une très-petite partie de la création, tandis que la distinction s'applique à tout ce qui existe, et cela sans qu'elle ait trait, la plupart du temps, à un rapport avec le sexe naturel. Le monde des objets qui n'ont point de sexe visible, n'est pas dans toutes les langues, comme dans la langue anglaise, relégué dans le genre neutre. De grandes classes de mots sont rangés en masculins et en féminins, tantôt en vertu d'une analogie poétique et par une estimation imaginaire de leurs qualités distinctives comparées à celles de rhomme ou de la. femme, tantôt en vertu d'analogies grammaticales, parce qu'ils ressemblent à des mots dont le genre est déjà déterminé. Dans tous les cas, dans la période indoeuropéenne commune, c'est-à-dire avant la séparation des branches, tous ou presque tous les mots indiquant des attributs étaient infléchis de trois manières, un peu variables, pour marquer la distinction des genres ; les noms substantifs suivaient un de ces trois modes, et étaient masculins, féminins ou neutres. La distinction avait lieu, tantôt dans la syllabe finale, tantôt dans la syllabe initiale servant de base, quoiqu'il n'y eût guère de suffixe de dérivés ou de flexions

qui, à la rigueur, ne pût être des deux genres. La distinction du féminin était la plus marquée; celle du masculin et du neutre se confondait presque, excepté au nominatif et à l'accusatif.

Les pronoms avaient part aussi à la flexion des noms dans les trois variétés, cas, nombre et genre. Cependant, le genre n'était pas distingué dans ces mots démonstratifs qui acquièrent un caractère spécifique selon qu'il se rapportent à la personne qui parle ou à la personne à qui Ton parle. Et les mots qui sont originairementdespronoms avaient des irrégularités de flexions, par rapport aux autres mots.

Quoique une racine avec sa déclinaison suffise à faire un nom, la grande masse des noms indo-européens ont d'autres éléments interposés entre la racine et la syllabe finale, que nous appelons suffixes de dérivation ; et ceux-ci en viennent avec le terjips à être divisés en deux classes bien distinctes : suffîxesprimaires,c'est-à-direquisontannexés immédiatement à la racine verbale; suffixes secondaires, c'est-à-dire qui sont ajoutés après d'autres annexes dérivées. Les cas de ce genre sont trop rarement bien reconnaissables dans les langues primitives et l'histoire des changements d'application de ces suffixes est trop difficile à tracer pour que nous entreprenions d'exposer leur développement. Mais, bien que le sujet soit obscur il n'y a point de mystère dans le principe que leur existence suppose : le procédé qui a servi à faire les suffixes modernes a parfaitement pu suffire à faire les suffixes anciens.

Comme la signification et l'application des racines prédicatives ou verbales font les verbes et les noms, les racines démonstratives (qui ne font pas des verbes) donnent naissance aux adverbes et aux pronoms. C'est de celles-ci que viennent les mots qui marquent le lieu, la direction et qui peuvent aisément servir à marquer le temps, lesquels sont de la nature adverbiale. On veut aussi qu'ils soient des formes particulières de pronoms , et Ton pose en principe que tous les mots sont originairement des formes infléchies du verbe ou du nom. Il est certain qu'une fois née, la classe des adverbes est grossie par ce moyen depuis le commencement de son histoire et nous en avons donné des exemples (pages 34, 102). Les prépositions sont (dans le sens que nous donnons à ce mot) d'origine plus récente encore, ayant été

créées comme partie distincte du discours par rélimination de certains adverbes qui indiquaient la relation avec le verbe. Nous les voyons paraître distinctement dans la plus vieille langue de la famille, le sanscrit, et croître toujours depuis en nombre et en importance. Les conjonctions, quoiqu'elles ne fassent complètement défaut nulle part, sont d'origine secondaire, car elles caractérisent le développement historique du langage. Former des périodes en réunissant des membres de phrases et en ayant présente à l'esprit leur relation Tune avec l'autre, c'est quelque chose de plus, en effet, que de réunir des mots en membres de phrases.

Ce sont là les parti es du discours de la langue indo-européenne, c'est-à-dire les classes principales de mots ayant des applications restreintes et des rapports définis, entre lesquelles se sont divisés les signes holophrastiques, ou signes équivalents à une phrase entière, qui composaient, au commencement, tout le langage. Mais il y a une autre classe de mots, les interjections, qui ne sont pas à proprement parler une partie du discours, mais qui sont, plutôt, analogues à ces mêmes signes holophrastiques, dont tous les autres procèdent par évolution. Une interjection typique Qst un son articulé spontanément sous l'influence d'un sentiment et qui peut se paraphraser par ses seules modulations. Ainsi A/i/ ou oh! peuvent signifier selon le ton : je suis blessé, je suis surpris, je suis charmé, etc. Seulement, ce mot est indivisible. Cependant, nous sommes tellement dominés par les conventions et par l'habitude, que même nos exclamations sont devenues généralement conventionnelles et que les interjections font partie du langage ordinaire. Il faut qu'un homme soit singulièrement ému pour prononcer une exclamation naturelle, une exclamation dans laquelle il n'entre rien des habitudes acquises de la société. L'emploi des mots ordinaires en phrases incomplètes dans le sens exclamatoire est devenu chose trèscommune dans le langage familier, l'émotion ou la précipitation étant cause que l'on mutile l'édifice des phrases, que l'on rejette la combinaison du sujet et du prédicat et qu'on en présente seulement les éléments les plus frappants. C'est là un véritable abandon de tout ce qui a fait, dans le développement historique du langage, sortir la phrase du

monosyllabe radical, au moyen de la domination croissante de la réflexion sur Tinstinct et de la raison sur la passion.

Dans cette esquisse trop rapide et trop imparfaite de l'histoire de la langue indo-européenne, nous n'avons pas cherché à déterminer l'ordre dans lequel se sont suivies les différentes parties du développement inflexionel. Cette tâche est impossible jusqu'à ce qu'on connaisse à fond l'histoire des langues inférieures vivantes et encore non développées. Pour plusieurs raisons, la connaissance des langues indoeuropéennes n'y peut suffire : la période de ses premiers développements est trop éloignée; les monuments que nous possédons sont trop incomplets et l'interprétation en est trop difficile; enfin, nous ne sommes point compétents pour en juger. Nous avons assez insisté déjà sur l'impossibilité de fixer les dates et la durée des premières périodes; tout ce qu'on peut préjuger, c'est qu'elles ont été très-longues. Il s'agit d'une série d'actes successifs s'engendrant les uns les autres; d'un développement d'habitudes qui, après avoir été effets, sont devenues causes à leur tour; et chaque acte, comme chaque habitude, a été alors, comme il le serait aujourd'hui, Fœuvre de beaucoup de temps, sans toutefois que nous puissions dire s'il y a fallu le même temps qu'il y faudrait maintenant, puisque le degré de rapidité du mouvement dépend en partie des conditions extérieures, conditions que nous ne pouvons pas entièrement connaître.

Il y a eu aussi, en matière de syntaxe, une gradation évidente, suivie d'une dégradation, qu'on aperçoit au fond de cette histoire. Pendant l'immense période préhistorique et avant la séparation des branches, le système de flexion du nom et aussi, quoique moins distinctement, celui du verbe avaient atteint à une perfection qui a subi depuis une diminution progressive. Non qu'on ait perdu la faculté d'exprimer les distinctions; mais on a pris pour le faire d'autres moyens : auxiliaires, mots formels au lieu de suffixes, éléments formatifs adjoints aux mots ; nous appelons ces moyens analytiques par opposition au nom de synthétiques que nous donnons aux autres. He might hâve loved {il pourrait avoir aimé), he will he loved [il sera aimé), qui remplacent Vamavisset et Vamabitur latins, sont des exemples typiques.de cette

manière de s'exprimer. Ce fait a été cité contre la théorie qui réduit la langue à n'avoir été d'abord qu'un corps de racines monosyllabiques, par ceux qui croient, au contraire, à une période primitive de polysyllabisme exagéré. Mais c'est là évidemment une erreur. L'argument serait bon si on ne connaissait autre chose dans T histoire du langage que la réduction des mots et si on n'assistait pas à leur formation et à leur croissance. Mais, si nous regardons tout ce travail d'arrangement, de combinaison, d'intégration, de mutilation et de corruption qui se fait au sein d'une langue, remuant sans cesse les mêmes matériaux, produisant et détiniisant tour à tour des formes, nous trouverons naturel que les circonstances et les habitudes changeantes d'un peuple donnent à l'histoire des langues la forme d'une progression. Les procédés de formation une fois inaugurés sont continués jusqu'à ce qu'on ait trouvé un appareil suffisant pour l'expression des rapports, et, quand on y est parvenu, la vertu de ces procédés triomphe mieux que jamais pendant quelque temps encore des forces destructives qui sont incessamment à l'œuvre. Ensuite, le contraire arrive;la vertu du procédé créateur devient moindre que la force de destruction; il y a plus d'usure des formes que de renouvellement de ces mêmes formes par des moyens synthétiques quoique ce renouvellement ne soit jamais, pourtant, tout à fait suspendu. Il ne se fait plus de combinaisons, d'intégration d'éléments, la langue change toujours mais d'une autre manière. Ce sont les habitudes de construction qui se modifient, et cela diversement, selon les classes sociales ou les ^localités. S'il y a une loi qui préside à cette phase graduelle de développement, elle n'a point encore été découverte, et il est probable qu'elle ne le sera point, quoique nous puissions indiquer quelques-unes des influences principales qui contribuent à amener les effets en question. Il est temps que nous quittions le sujet de la famille indoeuropéenne qui nous a occupés si longtemps, et que nous passions brièvement en revue les autres grandes divisions du langage humain. Mais, prenant pour base l'exemple de développement historique que nous avions étudié, nous allons d'abord donner notre attention à quelques-uns des traits généraux de la structure des langues.

Page 1