STRUCTUHE LINGUISTIQUE : MATÉRIAUX ET FORMES
Distinction entre les matériaux et la forme; exemples : nombre, genre, cas, etc., dans les noms; comparaison et accord des adjectifs; temps, modes, et autres distinctions dans les verbes. — Formes résultant de la position des mots. — Inférences. — Préjugés nationaux et individuels; valeur comparée des différentes langues. — Les. langii£s.â£mt fEuiâft à l'image des peuples. — Commencements rudimentaires de toute langue.
Il ne nous est pas difficile de comprendre d'une manière générale la structure de la langue indo-européenne, son caractère et ses usages; le sujet nous est déjà plus ou moins familier. Quoique la langue maternelle de chacun de nous ne soit qu'un fragment de l'édifice, elle a des rapports avec l'ensembfe, qui nous conduisent à la connaissance du tout. Ce n'est qu'une affaire de plus ou de moins, et nous connaissons d'autant mieux la langue indo-européenne que la branche à laquelle nous appartenons a mieux conservé ou remplacé ses formes. Nous ne pouvons cependant pas commencer à examiner les autres langues, sans nous èlre d'abord arrêtés à considérer un peu, par manière d'introduction, les principes de la structure grammaticale. Nous pouvons le faire suffisamment en prenant quelques exemptes très-familiers, tirés surtout de la langue anglaise.
Nous avons déjà fait plus d'une fois la distinction entre Tes éléments matériels et les éléments formels du langage. L'* de brooks (ruisseaux), par exemple, est formai dans son
rapport avec hrook [ruisseau), qui est matériel; la lettre ajoutée indique quelque chose de subordonné, une modification du concept de hrook, l'existence de la même chose dans plusieurs individus ; en un mot, il fait un pluriel d'un singulier, Men {hommes) a la même valeur par rapport à man (homme); le moyen de faire la même distinction diffère seulement, le signe est intercalé au lieu d'être ajouté. Brooks et men ne sont pas de purs matériaux; ils sont des matériaux façonnés, des signes de conceptions simples auxquels est joint un caractère important, le nombre. Cependant, l'oppo- /sitiqn avec hrooks et men, suffit à rendre hrook et màn des mots formels aussi. Chacun contient, no n par la présence d*un signe mais par Tabsence ^' n^ ^^6"^j l'affirmation du IsinguRer. Telles sont nos habitudes de langage qu'aucun mot, aucun nom ne peut être prononcé, sans que notre esprit ne lui applique aussitôt la distinction du nombre.
Mais les ruisseaux et les hommes présentent l'idée d'autres qualités et d'autres circonstances que le nombre. Ils peuvent, par exemple, différer de grandeur et pour exprimer cette différence l'anglais dit hrooklet [ruisselet) et mannikin -, (petit homme). On comprend parfaitement qu'une langue tienne compte de Tidée de dimension, qu'elle distingue le grand, le moyen, le petit, qu'elle ait des augmentatifs et des diminutifs. L'itahen le fait par un moyen particulier qui s'est produit dans cette langue depuis qu'elle est devenue distincte des autres langues de la même branche. Mais tandis qu'en anglais on dit hrooklet pour signifier un petit ruisseau, on dit creek ou. river pour signifier un ruisseau qui a pris de certaines proportions; ou bien on recourt aux adjectifs small (petit), large (grand) avec leurs différents degrés; il en est de même pour giant (géant), dwarf (nain), qui servent à modifier l'idée d'homme sous le rapport de la dimension. Toute cette classification faite par le moyen de mots séparés est tout aussi formelle que celle qui est faite par le moyen des affixes. Une autre qualité qui se présente à l'esprit et qui comporte des différences, est, dans beaucoup de cas et particulièrement dans celui des animaux, l'âge ; on dit en anglais man pour désigner un homme; lad, pour désigner un grand garçon; hoy, pour un jeune garçon; child, pour un enfant;
infant, pour un tout petit enfant, comme on dit horse et coït [cheval et poulain), cow et calf [vache et veau), etc. Le latin senex, rallemand greis, concourent au même but descriptif par un autre moyen, remploi de mots indépendants.
Ensuite, le mot man (homme) indique un animal mâle et l'on a un mot différent, woman {femme), pour signifier la femelle de l'espèce ; et ainsi de suite dans toute la série des animaux, chez lesquels le sexe est une distinction importante : hrother et sister (frère et sœur], hull et cow (taureau et vache], ram et ewe (houe et brebis), et il n*y a pas une langue dans le monde qui n'en use ainsi. Seulement, comme nous l'avons déjà vu, notre famille de langues (ainsi que deux ou trois autres) a érigé cette démarcation de sexes en une distinction universelle, de même que le nombre, de sorte qu'il faut en tenir compte dans l'emploi de tous les mots : elles ont ainsi dépassé les limites véritables du sexe et ont sexualisé tous les objets de la pensée, pour des raisons qu'aucun mortel n'a pu encore découvrir. Et quoique les Anglais aient abandonné la partie artificielle de ce système, ils ont encore conservé la distinction fondamentale par l'emploi des mots he (lui), she (elle] et it (cela, au neutre). L'idée du sexe est aussi réelle et présente dans cette langue que dans les autres. Toutefois, le Persan a banni toute distinction de genre. Pour lui, comme pour le Turc et le Finnois, dont les ancêtres n*ont jamais reconnu de genre grammatical, il ne paraît pas moins étrange d'employer un pronom pour un sexe et un autre pronom pour l'autre sexe, qu'il ne le serait pour nous d'avoir une variété de pronoms applicables aux objets selon qu'ils sont petits ou grands, vieux ou jeunes, éloignés ou rapprochés, blancs ou noirs. Et en réalité, c'est lui qui a raison; c'est notre usage qui est bizarre et qui a besoin d'être justifié. Il n'y avait point nécessité de choisir entre les divers accidents d'un concept un accident particulier, pour en faire, à l'exclusion de tous les autres, le sujet d'une distinction grammaticale. La langue anglaise fait encore une autre distinction, non identique à celle-là, mais quelque peu analogue, dans la manière d'employer les pronoms who [qui), which (lequel), what (lequel et
qui) , selon qu'ils se rapportent aux personnes ou aux choses ; et les Indiens d'Amérique font une distinction grammaticale (semblable à notre distinction du genre) entre les choses animées et les choses inanimées, avec force transferts par figure. Cette distinction vaut bien la distinction du genre qui appartient à la langue indo-européenne, et peut rendre plus de services dans le discours.
Nous ne remarquerons plus qu'une particularité du nom, le cas. La langue anglaise a conservé à la plupart des noms le vieux cas génitif, tout en restreignant les limites de son application. Dans les pronoms, on distingue l'objet du sujet ou cas nominatif: /le, him (il, lui)^they, them [ils^ eifx), etc. Par cette différence dans les pronoms, la distinction du sujet et de l'objet est rendue si présente k l'esprit que celui-ci continue à l'appliquer intérieurement à la classe toute entière des noms et suppose chez eux le cas objec tif, quoique la langue n'ait point de forme pour l'exprimer. L'anglais ne reconnaît pas le datif, quoique quelques-unes de ses constructions s'y rapportent, comme par exemple : / give him the hook (littéralement; je donne lui le livre), parce qu'il n'existe pas pour le datif une autre forme que pour l'accusatif. De même, le latin et le grec comptent des accusatifs neutres qui diffèrent par des nominatifs, et cela parce que les deux cas diffèrent ordinairement dans les autres mots; de même aussi, le latin compte un ablatif pluriel différent du datif, parce qu'il y a dans une partie des mots un ablatif singulier qui diffère du datif. Ce transfert des distinctions formelles, faites seulement en réalité dans un certain nombre de mots, à tous les mots en général, est un fait important dans l'histoire du langage. Les deux ou trois cas que reconnaît la langue anglaise, semblent faire une pauvre figure auprès des sept cas reconnus par le sanscrit ; mais ceux-ci n'en font pas une meilleure auprès des quinze ou vingt cas reconnus par le scythique, et nos langues modernes possèdent d'autres moyens pour exprimer tout ce que ces langues anciennes exprimaient par la diversité des cas, et ces moyens sont encore plus féconds en distinctions. S'il nous fallait avoir ces signes différents pour toutes les nuances des cas telles que nous les reconnaissons par l'ana-
lyse dans nos langues, il faudrait multiplier plusieurs fois la liste de nos prépositions.
Dans une partie des adjectifs de qualité, l'anglais a des formes (plutôt dérivées qu'infléchies) qui dénotent deux degrés d'augmentation : high (haut), higher (plus haut), highest {le plus haut) ; il semble qu'elles aient été toutes les trois, au commencement, des augmentatifs plutôt que des comparatifs. Mais comme moyen de comparaison elles ne répondent que très-incomplétement aux besoins de Tesprit. Les degrés possibles d'une qualité sont infiniment nombreux, aussi bien en montant l'échelle qu'en la descendant, et, en théorie, ils auraient tous le même droit d'être exprimés. Nous en marquons plusieurs par les formes analytiques que nous avons substituées aux vieux dérivés ; et nous faisons des mots comme : andais, reddish et hluish: allemand, n^thlich et hlmiUch; français, rougeâtre et hleuàlre, La plupart des langues de notre famille font accorder en genre, en nombre et en cas l'adjectif avec le nom ; c'est un héritage du temps où l'adjectif et le substantif n'étaient pas distincts l'un de Vautre, ce qui était un trait caractéristique de la langue des ancêtres. Les Anglais n'ont pas conservé cet accord, et qu un adjectif change de forme selon le caractère du nom auquel il est joint, leur semble aussi bizarre, qu'il l'est pour plusieurs nations que le verbe change de forme selon le caractère du sujet dont il est le prédicat.
La langue anglaise a, en fait, presque détruit l'accord du verbe avec le sujet. Nous avons vu dans le précédent chapitre comment est venu cet accord : les terminaisons étaient le sujet-pronom lui-même, et la distinction de personne et de nombre dans le verbe a été le résultat et la suite nécessaire de la distinction du nom et du pronom. Elle n'est pas encore entièrement abolie et se retrouve dans thou lovest [tu aimes) mis en regard dellove (faimé), dans he loves (il aime) mis en regard de they love (ils aiment); on continue à sousentendre clairement ces distinctions et à compter trois personnes et trois nombres dans les flexions verbales. Cependant, cette triple distinction de personnes ne comprend pas toutes les relations personnelles possibles ; il y a des langues qui ont une première personne plurielle double, l'une inclu-
sive et l'autre exclusive de la personne ou des personnes auxquelles on s'adresse : un nous qui signifie moi et les miens, par opposition à vous, et un autre nous qui signifie les miens et les vôtres^ par opposition à une troi-ième personne ou à une troisième société. Il y a des langues qui distinguent les genres dans les flexions verbales : il aime prend une terminaison, et elle aime en prend une autre. Nous avons vu qu'il y a d'anciennes langues de notre famille qui ont le duel, et il serait aussi juste en théorie d*avoir un système décimal de nombres en grammaire qu'il l'est de l'avoir en numération, si ce n'était trop incommode.
Les circonstances qui se présentent dans les verbes et qui sont exprimées en partie, les unes dans une langue, les autres dans une autre langue, sont à l'irjfini. Le plus riche système de conjugaison ne peut les comprendre toutes, même avec la ressource de la phraséologie analytique. Pour nous, la circonstance du temps est celle qui s impose le plus fortement à l'esprit, et l'on ne peut exprimer une action sans exprimer le temps où elle se passe. Cependant, il y a des langues qui ne font pas plus attention à cette circonstance qu'à d'autres, et elles laissent aux autres éléments de la phrase le soin d'indiquer le temps de l'action, comme nous le faisons de notre côté pour ce qui regarde d'autres circonstances que ces langues indiquent par la forme du verbe. Ainsi, par exemple, parler^ ce n'est pas seulement parler dans un temps ou dans un autre, c'est aussi parler de différentes manières et pour différents objets ; parler bas, parler haut, parler avec emportement, parler vite, parler pour quelqu'un, déclarer qu'on parle, se parler à soi-même, etc., sont des circonstances qui modifient l'acte de parler ; or, il y en a qui sont comprises dans les formes verbales par certaines races, avec non moins de scrupule que nous n'y comprenons, nous, la circonstance du temps, laquelle ces races dédaignent davantage. Et encore, notre conjugaison verbale ne tient-elle pas compte de toutes les distinctions qu'on pourrait faire dans la circonstance du temps. Nous n'avons pas même, comme l'ont quelques langues, un signe pour distinguer le passé d'hier du passé d'autrefois, et le futur de demain du futur d'un avenir éloigné. Qu'une action ait été
faite il y a une heure ou il y a mille ans, cela constitue cependant deux temps bien distincts; mais nous n'avons pour le dire qu'une seule flexion, plus des mots de relation; et ainsi, d'après nos habitudes, la langue qui n'a point de flexion manque de quelque chose, et celle qui a des flexions pour remplacer les mots de relation est encombrée. Dans la langue anglaise, la triple forme du même temps : / love {j'aime), lam loving {je suis aimant)^ Ido love (je fais aimer) , par l'emploi continuel qui en est fait et la nécessité de choisir entre eux, impose à l'esprit l'obligation de faire des distinctions qui sont négligées en français et en allemand ; cependant, ces distinctions subsistent dans l'esprit des Français et des Allemands aussi bien que dans celui des Anglais, et, s'ils veulent la faire, leur langue leur en fournit les moyens. I love exprime l'action générale d'aimer; I do love, l'action d'aimer présentement ; I am loving^ l'action d'aimer d'une façon plus immédiate encore [êlre aimant), et nous pouvons faire comprendre cela comme nous le comprenons nousmêmes. C'est du bon allemand et du bon anglais qu'une phrase ainsi faite : I picked up Ihe hook that lay there [j'ai ramassé le livre qui est là), mais en français ce serait une faute d'employer le même temps pour l'action instantanée de ramasser le livre et la continuité de position du livre. La diff'érence est dans l'esprit des Anglais comme dans celui des Français; seulement la langue n'en tient pas compte. Il en est de même des modes, ces moyens de définir le rapport entre le sujet et le prédicat, ces modifications du copule. Il y a dans notre esprit des nuances à l'infini de doute et de contingence, d'espérance et de crainte, de supplication et de commandement, que toutes les ressources synthétiques des modes grecs avec adjonctions de particules et d'adverbes, que toute la phraséologie analytique de la langue anglaise sont impuissantes à rendre, et un verbe appartenant à la langue des Algonquins fait une foule de distinctions qui sont si étranges pour nous qu'à peine pouvons-nous les comprendre quand on nous les explique.
Il y a un autre mode de distinctions formelles qui réclame notre attention : il consiste dans la position respective des mots. Dans y ou love your enemies, but your enemies hâte
y OU {vous aimez vos ennemis^ mais vos ennemis vous haïssent)y la distinction du sujet et de l'objet est toute entière dans la position des mots. Dans une langue où le système flexionnel est aussi usé et amoindri qu'il Test dans la langue anglaise, cette méthode est très-importante et il y a des langues où elle Test encore davantage. Les langues qui ont, au contraire, un système de flexions très-développé , disposent les mots avec une liberté qui surprend et qui embarrasse les Anglais. Nous croyons que ce court exposé fait suffisamment ressortir les conclusions auxquelles nous voulons arriver et dont nous voulons nous servir dans l'analyse comparée de la structure grammaticale. D'abord, le royaume des rapports est infini et il est loin d'être épuisé par les moyens formels qui se trouvent dans les langues les plus riches : quoi qu'on puisse faire, il y en a toujours beaucoup qui restent sousentendus ou que même l'esprit néghge complètement, ou qui ne sont pas jugés nécessaires au langage, ce moyen si imparfait de transmettre la pensée et le sentiment. Il n'existe point de genre de rapports que les langues ne puissent se dispenser d'exprimer; il y en a seulement qu'il vient plus naturellement à l'esprit d'exprimer ou dont l'expression est plus utile dans la pratique, et ce n'est que Tétude générale des langues qui nous les fait connaître. Nos préférences nationales sont le fruit de l'éducation et ne peuvent servir à nous guider dans cette appréciation. En second lieu, il n'y a pas de ligne de démarcation absolue entre l'élément matériel et l'élément formel d'une langue. Ces deux noms sont relatifs, ce sont des noms de degrés, les pôles d'une série continue dont les unités se fondent les unes dans les autres; et, ainsi que nous l'avons vu dans le chapitre V, le grand mouvement interne de développement dans les langues, c'est la conversion des mots qui indiquent des choses matérielles, en mots qui indiquent des circonstances, conversion par laquelle les mots concrets deviennent abstraits, et l'élément matériel devient élément formatif. En troisième lieu, les moyens formels d'expression sont extrêmement variés : il ne faut pas les chercher seulement dans un des côtés d'une langue, mais dans toutes ses parties; ils sont dispersés par tout le vocabulaire et n'appartiennent pas uniquement à
l'appareil grammatical. Quand une langue est, à cet égard, pauvre d'un côté, elle est riche de Tautre. Il n'y a point de langue humaine qui soit dépourvue de moyens d'exprimer les rapports, et appeler certaines langues langues-formelles est un abus des mots qu'on ne peut expliquer qu'en ce sens, c'est qu'elles possèdent à un degré supérieur ou exceptionnel, une propriété qui est commune k toutes les autres.
Donc, quand nous formons un jugement sur les autres langues, nous devons nous garder des préjugés qui sont nés en nous des habitudes acquises dans notre propre langue, et nous attendre à voir les autres peuples faire des distinctions de qualités et de rapports fort différentes de celles que nous faisons nous-mêmes et distribuer autrement, pour se créer des moyens formels, les éléments matériels qui sont communs à toutes les langues. C'est une erreur dans laquelle tombent également les peuples ignorants et ceux qui sont instruits, mais jusqu'à un certain point seulement, de croire qu'eux seuls parlent bien et que les autres sont des barbares inintelligents, parce qu'ils ne les comprennent point. Nous ne sommes plus, nous autres qui sommes plus ou moins éclairés par la science du langage, en danger de tomber dans cette erreur ; mais nous le sommes encore d'estimer trop les particularités de notre propre langue et de déprécier celles des autres. Il n'y a rien de plus difficile en cette matière que l'impartialité : pour juger du mérite comparatif de sa langue maternelle et d'une langue étrangère, il faut une connaissance parfaite de Tune et de l'autre, une puia« sance d'analyse et de comparaison, une absence de pré^ jugés nationaux et individuels dont ne sont capables que les esprits hautement cultivés. Des hommes très- savants même sont ici sujets à l'erreur. Il y a d'éminents philolo» gués anglais qui regardent l'analyse anglaise comme le seul mode d'expression raisonnable et logique^ et qui tiennent que la synthèse grecque est le propre d'une culture intellectuelle ébauchée. Il est probable qu'un beaucoup plus grand nombre de linguistes ravalent les ressources de la langue anglaise et sont peu disposés à assigner un rang supérieur à une langue qui a perdu ou rejeté une si grande
partie des formes et de la structure qu elle avait reçues par héritage.
En somme, la meilleure pierre de touche de la valeur d'une langue, c'est le parti qu'en ont tiré ceux qui la parlent. 1 Le langage n'est qu'un instrument pour l'expression de la pensée. Si un peuple a porté sur le monde des choses extérieures et des choses intérieures un regard pénétrant, s'il a reconnu partout les rapports et les dissemblances, s'il a bien distingué, bien combiné, bien raisonné, sa langue, si imparfaite qu elle puisse être au point de vue technique , contient tous les avantages qui résultent de ces faits, et elle est un instrument bien adapté à un esprit éclairé. Il n'y a rien dans la forme grammaticale du grec ou de l'anglais qui, après avoir servi d'instrument à la pensée la plus haute, ne puisse point être ravalé à de bas usages.
Dans un autre sens aussi, unejangue est ce que ceux qui la parlent Tout faite; elle représente, dans sa forme et sa structure, les facultés, les tendances co llectives d'nne p ation. Elle est, au même titre que toutes les autres branches d'une civilisation, l'œuvre de la race ; chaque génération, chaque ■^ individu y a mis la main. Cependant, il est incertain que la faculté linguistique soit parfaitement corrélative aux autres facultés, et qu'on ne puisse trouver une langue savamment organisée chez un peuple dont Thistoire trahit quelques lacunes dans son organisation intellectuelle et morale. Le chinois fournit , comme nous le verrons dans le prochain chapitre, une preuve frappante qu'un peuple extrêmement intelligent en toutes choses peut être très-inapte au développement linguistique. C'est comme la diiférence et l'inégalité des dispositions que montrent les diverses nations pour les arts delà peinture, de la musique ou de la sculpture, etc., qui ne donnent nullement la mesure de leur capacité générale. Il n'y a point de peuple non cultivé qui s'applique sciemment à perfectionner sa langue; cela vient incidemment comme résultat de la pensée croissante, et de l'effort pour exprimer et communiquer cette pensée. La race qui possède le plus le génie propre des langues a une belle langue, et voilà tout.
Seulement, la possibilité d'un changement radical de
direction dans le développement des langues, varie avec les différentes périodes de ce développement. Après qu'on a atteint un certain point, les habitudes acquises ont pris trop de force pour pouvoir être détruites, et la langue suit pour toujours la voie que les ancêtres ont ouverte. C'est là un aspect du sujet qui ne nous est pas encore très-connu et que nous pouvons espérer de comprendre mieux plus tard; peut-être saurons -nous un jour d'une façon précise pourquoi la langue chinoise est stationnaire. Il y a d'autres branches de la civilisation dans lesquelles une race a quelquefois besoin du secours d'une autre race pour le développement de ses facultés naturelles. Les tribus celtiques et germaniques , qui se sont montrées si capables de remplir un rôle prééminent dans Ihistoire du monde, auraient pu rester relativement barbares, si la civilisation grecque et romaine ne leur avait point tendu la main. Cependant, bien qu'une nation emprunte sa culture à une autre nation, elle ne lui emprunte pas au même degré son développement linguistique. Aucune \ race n'a pris à une autre son mode de stru alLUire, quoiqu'elle ait souvent, sous l'empire de diverses circonstances, échangé ses mots contre les siens et que, ainsi que nous l'avons déjà vu, les emprunts en matière de langage accompagnent essentiellement les emprunts en matière de civilisation. Ils enrichissent une langue, ils la rendent propres à des usages plus élevés; maisàmoins qu'une langue ne soit substituée à une autre, le génie de la langue nationale persiste toujours. ^«-^
Mais, en même temps que les aptitudes et les développements d'un peuple font sa langue, il faut remarquer que la langue aide à déterminer la direction de son progrès. L'influence -"^réflexe si puissante du langage sur lajjensée est un fait universellement admis en linguistique; en tomber d'accord, ce n'est faire autre chose que reconnaître une vérité incontestable, à savoir : que les habitudes transmises ont une influence sur nos actions, ce qui est d'évidence axiomatique. Mais ce sujet appartient à une étude du langage beaucoup plus profonde que celle qui fait l'objet de ce livre; et cette étude n'a pas été encore abordée avec succès.
En procédant par voie d'analogie et en prenant pour point de départ la langue indo-européenne, nous pouvons décla-
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rer, par provision, que tout ce que les autres langues du inonde peuvent contenir en fait de flexions et d'appareils formels ou formatifs, s'est élaboré, là comme ici, du sein d'un vocabulaire grossier formé de mots purement matériels, qui constitue la période primitive des langues. Si Ton peut démontrer qu'il y a des langues qui sont nées flexionnelles et formelles, celte opinion sera abandonnée; mais il faudra des preuves très -rigoureuses pour faire cette démonstration. Le langage est un instrument et la loi de la simplicité des commencements s'applique aux langues comme à autre chose. On a l'air de dire que croire que les hommes ont commencé par n'employer que les racines, lesquelles racines ne sont que la substance des mots actuels * séparés par abstraction de la masse vivante du langage, c'est penser qu'ils ont employé d'abord les instruments qui sont les inventions de la mécanique, comme la plane, la roue, la poulie, lesquels instruments présupposent la connaissance abstraite des forces motrices. Mais un semblable parallèle est tout ce qu'il y a de plus erroné : l'analogue des forces motrices, ce serait plutôt les rapports d'attribut et de prédicat, les modes affirmatifs, interrogatifs, impératifs, etc. L'analogue véritable de la racine, c'est la pierre ou le bâton qui a été sans nul doute le premier instrument que l'homme ait manié ; une arme ou un outil simple auquel nous adaptons maintenant pour divers usages une variété d'annexés et de combinaisons. Maintenir que des mots formels, divisibles en éléments radicaux et en éléments formatifs, ont été employés dès le principe , c'est prétendre que l'on a commencé par l'usage du marteau, de la scie, de la plane, des clous, et que les fers de lances, les arcs et les catapultes ont servi au premier combat. Chaque racine a commencé par contenir, comme elle peut encore contenir aujourd'hui, dans un monosyllabe ayant le caractère d'une interjection, une assertion toute entière, une question, un ordre ; et le ton, le geste ou les circonstances en complétaient la signification : de même que la pierre ou le bâton était la matière, mais que la manière de s'en servir en variait les applications.
Maintenant, prétendre, pour expliquer la variété des langues, que le pouvoir de s'exprimer a été virtuellement diffé-
rent dans les différentes races, comme sont différents les germes qui se développent en plantes et en animaux divers; qu'une langue a contenu dès rorigine et dans ses matériaux j primitifs un principe formatif qui ne se trouvait pas dans olune autre; que les éléments employés pour un usage formel ^étaient formels par nature, et ainsi de suite, c'est là de la pure mythologie. Autant vaudrait dire qu'un instrument perfectionné, qu'une machine toute entière était cachée dans la pierre ou le bâton, et que de la nature de cette pierre et de ce bâton dépendait le développement de la machine. Le langage se façonne d'après le génie de ceux qui l'emploient. Ses fonctions correspondent à leurs facultés. S'il y a des langues plus formelles que les autres, cela tient aux qualités différentes des races auxquelles ces langues appartiennent, à leur degré d'éducation et de développement, et nullement à leur point de départ ou à la nature des matériaux dans lesquels toutes ont puisé.