CHAPITRE DOUZIÈME
FAMILLES DE LANGUES AUTRES QUE LA FAMILLE INDO-EURO- PÉENNE : LEURS LOCALITÉS, LEUR AGE ET LEUR STRUC- TURE.
Classification par familles. — Famille scylhique, ou oural-altaïque , ou touranienne ; membres douteux de cette famille. — Famille monosyllabique : le chinois, la langue de l'Inde Orientale, etc. — Le japonais f le malayo-polynésien ; autres familles insulaires : le papouan , l'australien ; le dravidien ; les langues du Caucase. — Famille sémitique; questions de parenté. — Le hamitique, l'égyptien, etc., le sud arricain ou bantou. — Langues du centre de FAIrique. — Le basque. — langues de l'Inde Occidentale.
Nous avons donné à un certain corps de langues le nom de famille indo-européenne, en employant une analogie tirée de leur descendance d'un même ancêtre. Nous avons avoué, toutefois, que les limites de cette famille, la plus connue de toutes, ne sauraient être tracées avec une précision absolue. Il peut arriver que quelque langue, exclue jusqu'à présent de la famille, vienne un jour y réclamer sa place. Nous avons vu aussi que, par l'opération d'une cause cachée, aucune langue ne demeure complètement identique avec elle-même dans une société, mais qu'elle forme un groupe de dialectes voisins les uns des autres et plus ou moins nombreux. Cela étant, la première chose à faire pour le linguiste, c'est de diviser les langues en familles, reconnaissables à des signes de parenté : ce n'est qu'ainsi qu'on peut se rendre compte de leur caractère et de leur histoire, étude par laquelle la science cherche à arriver à d'autres résultats. Cette classification a été faite. Il va sans dire
qu'elle n'est que provisoire et qu'elle attend toutes les rectifications qui peuvent y être apportées. On ajoutera et l'on retranchera, selon que les faits nouvellement reconnus le rendront nécessaire ; car il arrive bien souvent que des lignes qui semblent définies dans la demi-obscurité s'effacent au grand jour, et le linguiste prudent ne conclut que d'après les faits acquis , laissant à l'avenir le soin de décider du reste. Jusqu'ici, les linguistes n'ont pu grouper par familles que les langues qui ont une même structure, ce qui revient à dire que ce n'est qu'entre langues ayant eu un point de départ commun que l'on trouve une évidente parenté. Personne, c'est évident, n'a le droit de déclarer à priori qu'il ne peut rester dans des langues dont le développement structural a été distinct, des traits suffisants de ressemblance pour qu'il soit possible de leur assigner une origine commune. Les linguistes, en effet, sondent et tâtonnent pour trouver dans les racines de certaines familles Tindication de cette communauté; mais jusqu'ici aucun résultat certain n'a été obtenu. Nous aurons l'occasion de montrer, dans le chapitre suivant, les difficultés qui entourent cette étude et les raisons pour lesquelles il est probable qu'elle ne pourra point réussir sur une grande échelle.
La première famille dont nous allons nous occuper est celle dont les branches principales couvrent la plus grande partie de l'Europe, la famille indo-européenne mise à part. Ces branches sont au nombre de trois. La première, la finno-hongroise ou hongrienne, est surtout européennne ; elle comprend : le finnois avec l'esthonien et le livonien, qui s'en rapprochent, et le lapon, au nord de la péninsule Scandinave ; le hongrois, dialecte isolé dans le sud et tout entouré de langues indo-européennes, mais dont on comprend l'existence dans le pays où il se trouve parce qu'elle est due à une émigration venue du midi des Monts Ourals pendant la période historique ; les dialectes dont le hongrois s'est séparé, l'ostiaque et le wogoul, qui se parlent dans et derrière les Monts Ourals, et les langues d'autres tribus parentes dans la Russie d'Asie, telles que les Ziriniens, les • Wotiaks, les Mordwins, etc. Les Finnois et les Hongrois sont les seuls peuples civilisés de la branche ; il y a des fragments
en langue hongroise qui datent de la fin du douzième siècle, mais l'ère littéraire ne commence que quatre siècles plus tard, et est peu féconde, le latin ayant suppléé le plus souvent à la langue nationale. Les plus anciens monuments finnois sont du seizième siècle. Cette langue possède un poëme allégorique, le Kalevala, qui a été recueilli à cette époque de la bouche des chansonniers populaires et qui est très-remarquable par son sujet et par son originalité.
La seconde branche, très-voisine de celle-ci, est la samoyède, appartenant à la race hyperboréenne qui s'étend de la mer du nord à l'Yenisei et le long de ce fleuve jusqu'à la chaîne centrale du continent, TAltaï, point de départ probable de ses migrations. Elle est sans culture et sans importance d'aucune sorte.
L^ troisième branche, turque ou tartare (plus proprement dite tatare), touche et dépasse un peu la frontière ^• d'Europe du côté du sud. La race qui la parle, après avoir été longtemps en état d'hostilités continuelles avec les Iraniens sur leur frontière nord-est, finit, lorsque la Perse fut mahométanisée, par s'ouvrir un chemin à l'ouest, prit Gonstantinople au quinzième siècle et ne fut arrêtée dans son progrès que par l'effort combiné et durable de toutes les puissances de l'Europe centrale. Elle s'étend aujourd'hui de la Turquie européenne (où elle ne forme nulle part le fond de la population) sur une grande partie de l'Asie centrale et même, dans la branche des Yakuts, jusqu'à l'embouchure de la rivière lointaine de la Lena. Les Yakuts, les Baskirs, lesKirghis, les Ouigurs, les Usbèques, les Turcomans et les Osmanlis des deux Turquies forment quelques-unes des principales divisions de la race. Les Ouigurs, qui ont reçu leur alphabet et leur civilisation des missionnaires nestoriens, furent les premiers à avoir une espèce de littérature dès le huitième et neuvième siècle. Les tribus méridionales possèdent des monuments (Djagataïque) du quatorzième au seizième siècle. La littérature riche et variée, mais peu originale, des Osmanlis, date du temps de leurs conquêtes en Europe; elle abonde en matériaux arabes et persans.
La parenté de ces trois branches n'est pas mise en doute. Quant au nom commun qu'on doit leur donner, Fusage là-
dessus varie. On se sert peut-être plus habituellement de celui de touranien^ mais il y a de graves objections à faire à Torigine et à l'emploi de ce mot, et jusqu'à ce qu'il soit définitivement adopté, il est peu propre à figurer dans un exposé scientifique. Les noms de oural-altaïque, de scythique^ de tartare, sont préférés par certains auteurs. Le premier a ses avantages mais il est peu commode, et il implique une connaissance plus complète des migrations de la famille que nous ne la possédons réellement. Nous pouvons nous servir ici provisoirement de celui descythique, sans nous en porter toutefois les défenseurs.
La langue scythique est le type de ce qu'on appelle les langues aggluiinatives pour les distinguer des langues à flexions indo-européennes. On veut signifier par ce mot que les éléments d'origine diverse qui composent les mots et les formes scythiques sont moins fondus, moins étroitement agrégés et qu'ils sont plus mutuellement indépendants que dans les langues indo-européennes; les parties sont plus distinctes et plus reconnaissables. Toutes nos formes, nous l'avons vu, commencent par l'agglutination ; et des mots comme untru-th-ful-ly en conservent encore le caractère. Si tous les mots ressemblaient à celui-là, il n'y aurait aucune différence marquée entre les deux familles, sur le point fondamental. Caries éléments formatifs dans la langue scythique ne découvrent pas tous aisément leur premier état de mots indépendants. Ils sont, comme les affixes indo-européens, de purs signes de relation et de modification de sens. Mais les formes scythiennes ne vont pas jusqu'à la fusion de la racine avec la terminaison, ni même jusqu'à la substitution de la flexion interne à la flexion externe. En règle, la racine demeure invariable dans tout le groupe des mots infléchis ou dérivés, et chaque suffixe a sa forme et son application invariable aussi. D'où il résulte, d'une part, une grande régularité de formes, et d'autre part une grande complication. Ainsi, en turc, par exemple, lar{o\i 1er) est partout la forme du pluriel; on y ajoute les mêmes terminaisons qui forment les cas du singulier, et l'on peut même encore interposer entre les deux des éléments pronominaux indiquant la possession ; exemples : ev, maison; ev-den, d'une maison; ev-icm-deny de
ma maison; erler-ûm-den, de mes maisons. Les cas indiqués par ces terminaisons ou particules-suffixes sont nombreux, et dans certains dialectes on en compte jusqu'à vingt. Le verbe fournit un exemple analogue et encore plus frappant : il existe une demi-douzaine d'éléments modificateurs qu'on a la facilité d'insérer, soit isolément, soit par groupes diversement combinés, entre la racine et les terminaisons, pour exprimer la passivité, la réflexion, la réciprocité, la causation, la négation et Tim possibilité. De façon que de la racine simple sev, par exemple, on peut faire le mot dérivé si compliqué que voici : sev-ish-dir-il-ememek (littéralement, nètre pas capable être fait s'aimer l'un Vautre), lequel on conjugue ensuite comme les verbes ordinaires, appliquant les inflexions verbales non-seulement aux racines mais à un nombre de mots qui est immense comparé à celui des verbes indo-européens.
: Mais la distinction des verbes et des noms est beaucoup moins originale, fondamentale et nette dans ces langues que dans les nôtres. Les mots employés comme verbes diffèrent à peine des noms employés comme prédicatifs avec des sujets et des pronoms possessifs adjoints. Les types des formes verbales sont, par exemple, en turc, dogur-um {frappant moi), c'est-à-dire je frappe^ et dogd^um (acte de frappant mien), c'est-à-dire fai frappé. La troisième personne n'a point de terminaison : dogdi, il a frappé, dogdi-ler, ils ont frappé, littéralement, frappant, frappants. Ce n'est pas à dire que ces langues n'ont pas de véritables verbes, puisque pour qu'un mot soit un verbe, il suffit qu'il soit mis à part pour l'usage spécial de prédicat; mais il y a infériorité dans le degré de clarté qu'a, dans ces langues relativement aux autres, cette distinction formelle qui est la plus utile de toutes. Des temps et des modes faits, tant comme nous l'avons montré plus haut que par le secours des auxiliaires, ces langues en ont en abondance, et elles possèdent aussi des moyens variés de faire des mots dérivés, de sorte qu'elles ont tout ce qu'il faut pour pouvoir se façonner en instrument de la pensée; et, en effet, les plus cultivés de ces dialectes approchent de si près de la flexion qu'ils ont presque droit au nom de flexionnels.
L'adjectif scythique est aussi dépourvu de flexion que l'adjectif anglais, et il y a la même absence de genres dans les noms et les pronoms que dans la langue persane. Les mots de relation et de conjonction sont aussi presque inconnus, la combinaison des membres de phrase se faisant, comme il est naturel , là où les verbes ne sont pas très-distincts , au moyen des déclinaisons et des noms verbaux. Ces constructions nous semblent extrêmement compliquées et renversent l'ordre dans lequel nous avons coutume de disposer les mots dans les phrases.
Le trait le plus frappant de la structure phonétique dans ces langues, c'est ce qu'on appelle Yharmonie des voyelles. Il y a deux classes de voyelles , les voyelles légères et les voyelles lourdes ou palatales, e, i, ii, ô, et a, o, u, et la règle est que les voyelles des terminaisons soient de la même classe que celles des racines ou de la dernière syllabe de la racine. Gela sert à marquer la relation entre la terminaison et la racine d'une manière qui, bien que probablement toute euphonique d'abord (comme le umlaut allemand), est devenue très-utile pour la distinction formelle. En conséquence, tout suffixe a deux formes, l'une légère, l'autre lourde; nous avons al-mak, mais sev-mek; ev-ler^ mais agha-lar, et ainsi de suite. Dans certains dialectes, ce procédé d'assimilation est prodigieusement compliqué.
Ces langues fournissent la matière d'une grammaire comparée du plus haut intérêt et de la plus grande importance; mais personne n'a encore entrepris cet ouvrage d'une façon sérieuse et profonde. La philologie a fait assez de progrès pour que cette étude soit devenue très-utile et il faut espérer que ce travail ne tardera pas à être fait. Un des obstacles qui s'y opposaient, l'absence de monuments d'une antiquité comparable à ceux de la langue indo-européenne, semble être écarté, si les prétentions récemment émises à ce sujet sont fondées. Il y a, en effet, dans les monuments persans et mésopotamiens, une troisième langue qu'on appelle l'accadieriy dont le caractère ôt la parenté sont l'objet de beaucoup de discussions et qui a été, il y a quelque temps, déclarée ongrienne, par une partie des philologues. C'est, selon eux, un ancien dialecte du finno-hongrois, et M. Lenormant
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a fait sur cette donnée une grammaire de cette langue. C'est là un point très-important ; mais nous ne sommes pas jusqu'à présent autorisés à le regarder comme décidé ; on peut douter qu'il ait été étudié par une méthode assez précise pour que les résultats acquis le soient définitivement. Ce qui ajoute beaucoup à Tintérêt du sujet, c'est qu'à cette langue et au peuple qui la parlait appartenait primitivement récriture cunéiforme qui leur a été empruntée par les Sémites et par les Indo-Européens; il s'en suivrait que le point de départ de la civilisation dans cette partie si étendue de l'Asie était seythiqoe. Nous n'avons pas le droit de le nier. D'un autre côté, cette donnée est si contraire à ce que nous voyons ailleurs de l'activité de la race, qu'il nous est permis d'accueillir le fait avec incrédulité jusqu'à ce qu'il soit plus amplement démontré.
A côté des trois branches que nous venons de voir, on range généralerôent, comme appartenant à la même famille, deux autres branches, la branche mongole et la branche tongouse, mais leur droit d'être comprises dans la famille seytbi que n'est pas indiscutable et nous avons quelque raison de rester sur la réserve. Ces langues sont très-inférieures en développement et touchent à la pauvreté monosyllabique ; etles n'ont pas de mots qu'on puisse appeler des verbes et point de distinctions de nombres et de personnes, même dans les mots prédicatifs. Ceci peut bien être le résultat d'une croissance arrêtée ; mais c'est difficile à prouver et ce ne l'a pas été encore. Une considération importante qui s'oppose à cette conclusion , c'est la nature du type physique de cette race (la race mongoiique) qui la rapproche plus des races de Textrême Asie que des races d'Europe ; il y en a une autre, c'est qu'elle possède un système classificatoire pour marquer les relations (M. L. H. Morgan), par opposition au système analytique ou descriptif des autres branches. Ce n'est donc point scepticisme exagéré que de limiter jusqu'à présent la famille scythique à ses trois branches bien connues. On est tombé de ce côté dans un l;el excès de clas^fications ignorantes, de groupements fantaisistes, qu'un peu de conservatisme scientifique ne saurait avoir qu'un salutaire effet.
Le territoire mongol occupe un vaste espace sur le pla-