‹ La vie du langageChapitre 28 sur 66 · CARACTÈRES DE LA SCIENCE DES LANGUES · texte numérisé non relu

CARACTÈRES DE LA SCIENCE DES LANGUES

élément indéfini qu'on appelle la volonté humaine, déterminée par les circonstances, l'habitude et le caractère individuel, lequel élément se refuse à l'analyse ultime. Il n'est point de substance que le chimiste ne puisse espérer analyser; sous quelque forme et dans quelque proportion qu'un élément soit entré dans une combinaison , il possède des moyens de l'en dégager. Dans la matière, rien ne se crée et rien ne se détruit; tout change, mais tout subsiste. Il n'en est pas de même du langage ; un mot, toute une famille de mots, périt par désuétude et devient comme si elle n'eût jamais été, à moins que la civilisation ne lui ait fait produire des monuments. Une langue, une famille entière de langues, est anéantie par la destruction de la société à laquelle elle appartenait, ou par l'adoption d'une autre langue. Quand les Gaulois eurent appris le latin, il ne resta rien, en dehors des témoignages extérieurs, qui pût dire ce que leur langue avait été; quand les Étrusques eurent été latinisés, sans les mots épars qu'ils avaient écrits, leur langue eût été à jamais effacée de la mémoire des hommes, et plus d'une langue sans doute a disparu de cette manière et sans laisser, comme celle-là , môme de faibles souvenirs. La création de mots est, comme nous l'avons vu, un fait de langage rare ; cependant, rien ne s'y oppose, que la préférence des hommes. Et c'est en réahté une création de mot qu'un changement de forme et de sens si complet que le Uen entre le type ancien et le type nouveau ne peut se retrouver que par des preuves externes et historiques. Les langues présentent en foule des cas semblables. Un élément formatif est annihilé quand il est effacé de toutes les formes qu'il avait faites ; un autre est créé quand on lui fait produire des dérivés. Aucun procédé d'analyse, en dehors du témoignage historique, ne pourrait nous faire retrouver dans la première personne plurielle de la langue anglaise le mot masi, ni deviner dans loved (aimé) la présence de did. Quand on n*a point le secours de l'histoire, beaucoup de faits restent inexpUcables. Les changements linguistiques séparent sans cesse ce qui était réuni. Bishop et évêque sont ori|,inairement le même mot ; il en est de même de eye et auge , / et je, de ik et lywv et ahamj quoique, à l'audition, ils n'aient absolument rien

de semblable. Les mêmes changements réunissent aussi ce qui était distinct. Le latin locus, le sanscrit lokas^ qui signifie lieuj n*ont rien à voir ensemble, quoiqu'ils soient presque identiques et qu ils appartiennent à des langues étroitement apparentées. Le grec éiXo; et l'anglais whole {entier) sont également étrangers Tun à l'autre. Nous pouvons prendre le vocabulaire de la langue anglaise (comme trop de personnes le font) et le comparer avec le vocabulaire d'une langue qui n'a aucun rapport avec elle, et Ton y trouvera une longue liste d'apparentes analogies, qu'un peu d'étude nous montre être des analogies trompeuses. C'est là le fait principal qui s'oppose à une comparaison approfondie des langues. S'il n'y avait point d'autres ressemblances, soit dans les matériaux soit dans la structure du langage, que celles qui ont une base historique, nous pourrions les laisser disparaître tant qu'elles voudraient ; les souvenirs de l'histoire suffiraient à établir la parenté originelle; mais il y en a d'autres, et la manière de faire la preuve n'est pas directe et absolue, mais cumulative ; le résultat est donné par un nombre suffisant de cas, qui, pris isolément, ne prouveraient rien. Nous avons accordé que deux dialectes peuvent différer tellement de l'original commun que toute marque de parenté entre eux ait disparu. Ils peuvent abonder en matériaux provenant des mêmes racines ; mais s'ils en sont arrivés à faire d'un môme mot hishop et évêque, le linguiste ne peut en tirer aucun parti. Des correspondances accidentelles peuvent quelquefois mettre sur la voie ; mais si tout dans deux langues diffère autant que cet exemple, il n'y a rien à espérer d'un travail de comparaison.

Le caractère cumulatif des signes de parenté, la valeur problématique des exemples isolés et la nécessité d'avoir des témoignages historiques à l'appui, sont autant de limites mises à la certitude des recherches Unguistiques. Jusqu'ici les familles reconnues pour telles, sont celles qui ont eu un développement commun. Il y en a même dans lesquelles le seul hen existant est un même genre de structure. Si l'on ne peut prouver la communauté des langues de l'Amérique que par leur polysynthétisme, et celles des langues de l'Asie orientale que par leur monosyllabisme, il est visi-

LA LINGUISTIQUE ET LES ORIGINES DE L'HUMANITÉ 2-Jl

blement impossible de prouver par une similitude de racines la communauté d'origine entre l'Américain et le Chinois. Dans l'état actuel de la science linguistique, la comparaison des éléments radicaux entre les diverses langues est entourée de trop d'incertitudes et de dangers pour avoir la moindre valeur. Tout ce qui a été fait dans ce sens jusqu'à ce jour est non avenu. L'avenir saura si Ton peut mieux faire. Il est permis d'attendre beaucoup d'une science comme la science du langage, pourvu qu'on ne se laisse pas égarer au sujet de ce qui a déjà été fait, et qu'on ne prenne pas des inventions plausibles pour des faits établis. Celui qui sait combien est immense la difficulté d'arriver aux racines, même dans des langues aussi connues que celles de la famille indo-européenne, et cela malgré la conservation exceptionnelle de ses plus anciens dialectes, celuilà n'est point exposé à fonder son espoir sur la comparaison des racines.

La science linguistique ne prouvera donc jamais par la communauté des premiers germes du langage que la race humaine n'a formé à l'origine qu'une seule et môme société. Lors même que le nombre des familles serait réduit par les recherches futures, ces familles ne seront jamais ramenées à une seule.

Mais ce qui est encore plus démontrable c'est que la science Unguistique ne prouvera jamais non plus la variété des races et des origines humaines. Comme nous l'avons vu bien des fois, il n'y a point de limites à la diversité qui résulte des différents développements entre des langues originairement une. Étant donné un angle divergent et la loi de la divergence (p. 136), la distance entre les deux extrémités peut arriver à dépasser les quantités exprimables. En linguistique aussi, la distance entre deux lignes divergentes peut devenir infinie, du moins relativement au but pratique. La connaissance qu'on a acquise du mode de développement et de changement du langage a ôté au philologue toute possibilité de poser dogmatiquement la diversité d'origines des langues humaines. Si chaque langue possédait tout d'abord son appareil complet de structure et tous ses matériaux, l'histoire du langage serait celle de plusieurs courants parai-

lèles Sans indication de convergence ; mais les différences de l'anglais, de l'allemand et du danois, proviennent d'un développement différent, parti d'un même centre; celles de l'anglais, du russe, de l'arménien et du perse, proviennent de môme d'une divergence partie d'un centre plus éloigné ; et Ton ne peut dire si celles de l'anglais, du turc, du circassien et du japonais ne sont pas dues à la même cause. Le point de départ est, pour toutes les familles de langues, les racines simples sans modifications formelles, et l'on ne peut pas même indiquer dans la plupart des familles ce qu'ont d* abord été ces racines ; comment pourrait-on donc nier leur identité ? Nous pouvons établir des probabilités si nous voulons ; nous ne pouvons rien prouver contre l'unité originelle du langage.

Dire cela, c'est dire que la science linguistique ne peut point se porter garante de la diversité des races humaines. Mais il faut remarquer encore une autre difficulté qui s'oppose ici à toute probation. Si nous admettons, hypothétiquement, que les hommes ont créé les premiers éléments du langage, de même qu'ils en ont fait tous les développements subséquents, nous serons forcés de convenir qu'une période de temps assez longue a dû s'écouler avant qu'ils aient pu se former une somme de matériaux ; et pendant ce temps la race, fût-elle unique, a pu se répandre et se diviser de façon à ce que les germes primitifs de chaque langue aient été produits indépendamment, dans les unes et dans les autres. Conclusion générale : l'incompétence de la science linguistique pour décider de l'unité ou de la diversité des races humaines, paraît être complètement et irrévocablement démontrée.

Une autre question anthropologique très-importante, qui se trouve liée à notre classification des langues , c'est le rapport de cette même classification avec celle que la science ethnologique nous donne des races humaines. Et ici, nous devons commencer par avouer sans réserve que les deux ne s'accordent pas : des langues complètement différentes sont parlées par des peuples que l'ethnologiste ne sépare point, et des langues de la même famille sont parlées par des peuples complètement étrangers les uns aux autres.

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