CLASSIFICATIONS ETHNOLOGIQUES ET LINGUISTIQUES
Notre doctrine touchant la nature du langage s'arrange parfaitement de ce fait. Nous avons vu qu'il n'existe pas de lien nécessaire entre la race et la langue, et que tout homme parle indifféremment, de quelque sang qu'il soit né, la langue qu'on lui apprend dans son enfance. Or, de même que rindividu peut parler une langue différente de celle de ses parents ou de ses ancêtres, de même une société (qui n'est qu'une agglomération d'individus) peut acquérir une langue \y^ étrangère et ne pas garder le moindre souvenir de sa langue originelle. Le monde antique et le monde moderne est rempli d'exemples de ce genre et nous en avons remarqué quelques-uns en passant : comme, par exemple, les populations hétérogènes des États-Unis qui parlent maintenant l'anglais, les Celtes de la Gaule, les Normands de la France , les Celtes dlrlande et de Comouailles, les Etrusques d'Italie et tant d'autres peuples, dont les idiomes ont été détruits et remplacés par le latin, l'anglais, l'arabe. Il y a des langues conquérantes qui gagnent sans cesse du terrain, comme il y en a d'autres qui en perdent.
La langue ne peut donc rendre témoignage de la race et n'en est pas la caractéristique, mais elle n'a que la valeur d'une institution transmise, qui peut être abandonnée par ceux à qui elle appartenait et adoptée par des peuples d'un autre sang. Ce sont les circonstances extérieures qui en décident et rien autre. La souveraineté politique, la supériorité sociale, un degré plus avancé de civilisation, telles sont les causes principales qui produisent ce résultat. Ou plutôt, ce sont ces circonstances accessoires, qui, lorsque deux sociétés viennent à se mêler, décident laquelle des deux donnera principalement ou complètement sa langue à l'autre. S'il n'y avait pas mélange de sang, il y aurait peu de changements de langues. Il y aurait des emprunts faits, il n'y aurait point substitution.
C'est le mélange des peuples qui rend si compliqué le problème ethnologique, tant du côté de la langue que du côté du caractère physique, et qui fait qu'il est insoluble, si ce n'est par approximation ; c'est là aussi ce qui rend le secours du physiologiste aussi utile au linguiste que celui du linguiste au physiologiste. L'ethnologiste doit admettre,
de même que le linguiste , les possibilités que nous avons posées à la fin du chapitre précédent Pendant la longue période du passé, il y a eu des empiétements infinis, des mélanges , des déplacements , des destructions de races humaines (ou des branches de la race humaine), comme il y a eu empiétement, mélanges, déplacement, destructions des langues (ou des branches de la langue unitaire). Il n'est point probable que l'histoire linguistique, ni Thistoire ethnologique, arrive jamais à être complète, surtout après que l'antiquité de l'homme sur la terre a été généralement reconnue être si grande. L'opinion n'est pas encore unifiée sur ce point; mais rincréduUté de quelques-uns ne persistera pas s'il est prouvé que l'existence de l'homme sur la terre remonte à des millions .d'années. Cette question est du plus haut intérêt pour l'ethnologiste, mais un fait semblable lui enlève tout espoir de pénétrer dans les profondeurs de son sujet; c'est à l'anthropologiste qu'il appartient de le reprendre au point où il lui échappe, et de raconter l'histoire du développement de l'homme, soit comme race unique, soit comme collection de races indistinctes et non assez diflférenciéespour qu'on puisse les séparer les unes des autres; c'est enfin au zoologiste à faire connaître son origine.
Les monuments de la première période de l'activité humaine sont de deux sortes : les produits de l'art et de l'industrie sortis des mains de l'homme; les matériaux primitifs du langage sortis de son esprit ; les premiers lui servant de moyens de subsister et de se défendre, les seconds d'instruments de sociabilité ; les uns et les autres renfermant des germes d'éducation et d'outillement qui répondaient aux facultés supérieures de l'espèce et devaient la conduire à la possession d'elle-même, à la domination de la matière et à la civiUsation. Ces deux espèces de monuments sont ardemment recherchés et curieusement examinés par l'historien, comme étant des témoignages historiques bien autrement anciens que les monuments écrits et les traditions légendaires. Mais les témoignages Unguistiques sont de beaucoup les plus importants et les plus instructifs, et ce n'est guère que ceux-là qui peuvent servir à l'ethnologiste, puisque les autres se rapportent plutôt à une certaine période de déve-
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loppement qu'aux habitudes spéciales et aux dispositions congénitales d'une race. Le témoignage linguistique a l'avantage même sur le témoignage du caractère physique, parce qu'il est plus abondant et plus varié, et qu'on peut mieux, par conséquent, en tirer parti. La somme des différences que renferme le domaine du langage ne peut être comparée à celle qui existe entre une espèce animale et une autre espèce ; mais plutôt elle équivaut à la somme de différences qui se trouve comprise dans le règne animal tout entier. La linguistique est comme une image microscopique jetée sur un mur par des moyens d'optique et dans laquelle le plus ignorant peut étudier et mesurer toutes les parties d'un vaste tableau. L'ethnologie, fondée sur lès caractères physiques, ne peut devenir une science féconde et certaine que par le secours de fortunes rares, de grands talents, de longues études. Quoique les langues soient des institutions traditionnelles, elles peuvent servir aux recherches ethnologiques beaucoup plus que toutes autres indications, parce qu'elles peuvent être considérées objectivement, et que, d'ailleurs, elles sont infiniment plus persistantes que les autres institutions.
Admettre que les langues ont été échangées par les peuples, ce n'est donc pas nier leur valeur comme monuments pouvant servir à l'histoire, et même à l'histoire de la race ; c'est seulement fonder cette valeur sur une base juste et avouer qu'il y a des bornes qu'on ne peut franchir et qu'il importe de reconnaître, si l'on veut pouvoir se servir utilement du témoignage linguistique. Il n'en reste pas moins vrai, d'une manière générale, que la langue et la race ne font qu'un, puisque tout être humain apprend ordinairement la langue de ses parents ou de ceux qui sont de même sang que lui, et que les exceptions marquées à cette règle ont heu au grand jour de Thistoire. La civiUsation faciUte le mélange des races, comme elle facilite les communications. Ce ne sont point les races obscures et barbares qui ont mêlé leur sang et leurs langues, mais plutôt les races cultivées. Si une tribu barbare est victorieuse d'une autre tribu, à moins que le vainqueur n'absorbe le vaincu, les deux langues continuent à subsister ; mais des nations comme les Romains et les Arabes, qui se présentent avec une supériorité acquise en
civilisation et en littérature, imposent leur idiome aux peuples conquis. Ainsi, là où les témoignages historiques font défaut et où Ion a le plus grand besoin de ceux du langage, il se trouve que ces derniers ont le mieux conservé leur valeur.
De là vient que, lorsqu'on veut établir les rapports ethnologiques d*une nation ou d'un groupe de nations, on commence par étudier les affinités de leurs langues. Ces affinités ne sont pas décisives dans la question ; le témoignage linguistique peut être contredit par un autre ; mais on ne saurait s'en passer, et il sert de base dans la discussion.
Nous n'avons besoin que d'en citer un ou deux exemples.
Les Basques sont une race blanche ou caucasienne ; il n'y a rien dans leurs caractères ethnologiques qui nous empêche de les comprendre dans l'une ou l'autre des divisions de cette race ; mais leur langue les en sépare, et nous nous rendons à cette preuve. De quels mélanges de races sont sortis les Ibères, nous ne le savons pas ; nous ne pouvons pas dire non plus que les Basques n'aient pas emprunté leur dialecte eutkarien comme les Français ont emprunté leur dialecte roman, 11 y a là cachées des possibilités sans fin ; mais la langue nous dit beaucoup, et probablement tout ce que nous pourrons jamais savoir. Les Etrusques nous ont laissé des monuments : dessins, peintures, caractères écrits, produits de l'art et de l'industrie ; mais, quand il s'agit d'établir la parenté de ce peuple, les ethnologistes en appellent d'une commune voix aux faibles restes de sa langue : une page suivie de texte étrusque, dont on entreverrait seulement le sens, réglerait tout d'un coup la question de savoir si la race à laquelle elle appartenait faisait partie d'une famille, ou si elle ne composait, comme les Basques, qu'un fragment isolé. Les races américaines nous présentant rni .problème vaste et compliqué, et là encore nous n'avons guère d'autre moyen de le résoudre que Tétude du langage. L'ethnolo^e américaine dépend d'abord et avant tout de la classification et des rapports des dialectes ; jusqu'à ce que ce fondement ait été posé, tout est incertain ; quoiqu'il y ait des points dont l'obscurité résistera même à ce moyen d'élucidation.
Nous ne devons point espérer que les résultats des deux grandes branches des études ethnologiques s'accorderont.