CHAPITRE QUATORZIÈME
Le langage est acquis et fait partie de la culture de l'homme. — Son
universalité dans la race humaine. — Il appartient exclusivement
à l'homme. — Le besoin de communiquer sa pensée est la cause
directe qui produit le langage. — Les cris naturels sont le point
de départ des langues : question touchant leur nature et leur
portée; il n'est pas nécessaire d'admettre que le langage articulé
j soit instinctif chez l'homme. — Usage de la voix, comme dii meil-
/ J ppr mny Arwlft s'exprimer. — L'élément iihitatif au commencement
du langage. ^^^^^^TTimites et portée de l'onomatopée. — La doctrine
des racines. — Ce qui a été dit sufût à expliquer l'origine du
langage; théorie du miracle qu'on oppose à cette explication. —
^^ Capacité que suppose la faculté de créer le langage. — Différence
à cet égard entre l'homme et les autres animaux. — Rapports du
langage avec le développement de l'homme. — Mesure et procédés
de son développement.
L'examen que nous avons fait de l'histoire du langage, de son mode de transmission, de sa conservation, de son changement, a montré clairement ce que nous pensons de sa nature. Ce n'est pas une puissance, une faculté; ce n'est pas l'exercice immédiat de la pensée ; c'est un produit médiat de cette pensée, c'est un instrument. Pour beaucoup de personnes qui étudient superficiellement ou à travers des préjugés, c'est là une vue peu satisfaisante et même peu élevée ; mais cela vient de ce qu'elles confondent deux significations très-différentes du mot langage. L'homme possède, comme l'une de ses caractéristiques distinctives les plus marquées, la faculté du discours; ou, pour parler plus exactement, plusieurs facultés qui conduisent inévitablement à
r'** la production du discours; rtais l es faculté s sont une chose,
'^5, et leurs produits élaborés en sont une autre. Ainsi, l'homme a une capacité naturelle pour la plastique, pour Tinvention des instruments, pour les mathématiques et pour plusieurs grandes et nobles choses; mais aucun homme n'est né artiste, ingénieur, mathématicien, pas plus qu'il n'a possédé ,
' en naissant, une langue. Notre condition est la même à l'égard de ces divers exercices de notre activité. Dans les uns comme dans les autres, la race a, depuis l'origine, développé ses facultés pas à pas et chaque progrès a pris corp& dans un produit. Le développement de l'art suppose une période de plastique grossière, et une série d'essais dont chacun était un progrès sur l'essai précédent. La mécanique raconte plus clairement encore la même histoire; c'est par l'usage d'instruments grossiers et par la dextérité acquise au moyen de cet usage que les honmies OEtt trouvé des perfectionnements successifs, qui les ont conduits jusqu'à la locomotive et aux*^ machines motrices. Les mathématiques owt commencé par l'idée que un et un font deux, et leur développement a suivi la même voie que celui des autres sciences. Chaque individa recommence pour son cocapte le chemin qu'a fait la race tout entière. Seulement, il marche avec la rapidité de l'éclair comparé à l'humanité, parce qu'il est conduit par la main sur un terraén uni et battu. L'enfant est souvent maintenant plus fort mécanicien ou mathématicien, que le plus savant des anciens Grecs : non, parce que ses dons naturels sont supérieurs aux leurs, mais parce qu'il n'a qu'à recevoir et qu'à s'assimiler le fruit du travail des autres. Fût-il doué comme Homère et comme Démosthènes,. aucun homme ne peut parler s'il n'a appris à parler, aussi véritablement appris, qu'il apprend la table démultiplication ojî,les démonstrations d'EucHde.
'-•J^Ot, ces produits accumulés des facultés humaines s'exerçant et se développant, produits qui s'accroissent et changent dejour en jour, sont ce que nous appelons les institutions, les éléments de la civilisation. Chaque section de l'humanité en possède quelque chose. Il n'y a point de membre d'une société si barbare qu'elle soit, qui ne se trouve élevé beaucoup plus haut qu'il ne s'élèverait de lui-même, par la trans-