LE LANGAGE N'APPARTIENT QU A L'HOMME
hommes. Même là où se montre le plus Télément imitatif, Tonomatopée , comme dans cukoo (coucou) , crack (craquer) et whiz (bourdonner), il n'y a point entre le nom et la chose, hen de nécessité, mais lien de convenance. S'il y avait nécessité, ces analogies de sons s'étendraient aux autres animaux et aux autres bruits, et cela dans toutes les langues ; tandis que les mêmes idées sont représentées ailleurs par des mots différents. Personne ne peut se trouver en possession d'une langue s'il ne Ta point apprise; or, aucun animal (que nous connaissions) ne possède de mode d'expression autre que celui qu'il a reçu directement de la nature. Nous ne sommes pas moins généreusement traités, à cet égard, que les animaux; nous avons aussi nos modes naturels d'expression dans le geste, la pantomime, l'intonation, et nous nous en servons : d'un côté, comme moyens de communication quand les moyens ordinaires font défaut, comme il arrive entre hommes qui ne savent pas mutuellement leur langue, ou avec les sourds; et, d'un autre côté, pour donner plus de force, plus de grâce ou plus de clarté au langage ordinaire. Là, ces modes d'expression accessoires sont d'une y valeur que le linguiste ne saurait négliger. Dans le domaine du sentiment et de la persuasion, et lorsqu'il s'agit de faire passer l'impression personnelle de celui qui parle chez celui qui écoute, ils sont de la première importance. Nous disons, et c'est parfaitement vrai, qu'un regard, une intonation, un geste, est souvent plus éloquent qu'un long discours. Ce qui nuit à la force du langage, c'est qu'il est trop conventionnel. Des mots de sympathie et d'affection sont répétés, comme par des perroquets, sur un ton qui leur enlève toute signification. Un discours prononcé comme par une machine parlante ne persuade pas. Et cela nous montre quelle est la vraie sphère de l'expression naturelle. L'expression naturelle indique le sentiment et rien que le sentiment. Depuis le cri, le gémissement, le rire, le sourire, jusqu'aux plus légères inflexions de la voix, jusqu'aux plus faibles mouvements des muscles du visage qu'emploie l'habile orateur, elle est tout émotionnelle et subjective. On n'a jamais apporté Tombre d'une preuve à l'appui de la supposition qu'il existe une expression naturelle pour un concept, pour un jugement,
pour une notion. C'est lorsque l'expression cesse d'être bornée à l'émotion qui est sa base naturelle , c'est lorsqu'elle est tournée à des usages intellieetuels que commence rhistoire' du langage.
La cause qui produit ce changement e! qui contient en germe toute Thistoii'e du langage, c'est le désir de la communication. C'est là ce qui change l'instinct en interction. A mesure que cette intention devient plus distincte et acquiert la conscience d'elle-même, elle élève l'expression de toutes sorte» au-dessus de sa base naturelle et la convertit en un instrument, capable, comme tel, d'extension et de perfectionnement indéfini. Celui qui ne tient pas compte de cette force (comme le font beaucoup de personnes) ne peut que s'égarer complètement dans la philosophie du langage. Là où manque le désir de la communication, il n'y a point production de langage. Et ici encore, le parallélisme entre le langage et les autres branches de la culture humaine est ^ I étroit et instructif. L'homme qui grandirait dans la solitude, ^ ne ferait point un pas dans la voie de son développement. Il n'arriverait jamais à une connaissance supérieure, quoiqu'il en eût en lui-même la capacité. Ce fait est caractéristique de toute son histoire ; il n'a pas seulement besoin de la potentialité, il lui faut aussi l'occasion. Des races et des générations ont passé dans la barbarie et l'ignorance, qui étaient aussi capables de culture que la masse des nations aujourd'hui cultivée» ; il y en a autour de nous qui passent encore dans cet état. Ce n'est pas pour nier la supériorité native de l'homme que nous attribuons l'acquisition du langage à des influences extérieures. Nous allons présenter une comparaison. Une pierre est demeurée immobile pendant des siècles sur le bord d'un précipice ; elle pourrait y demeurer encore pendant plusieurs autres siècles ; toute la force cosmique de l'attraction ne la tirerait pas de son immobilité; un passant vient à la heurter, et elle tombe au fond de l'abîme. A quoi attribuerons-nous sa chute?* à l'attraction ou au choc? à tous les deux, agissant chacun à sa manière. La grande force n'aurait pas accompli cet ouvrage sans le secours de la petite et nous ne rabaissons point, en le reconnaissant, l'importance de la loi de la gravitation.- Il
COMMENT SE CRÉE LE LANGAGE 'i35
en est de même poiar le langage. Les grandes et merveilleuses puissances de l'âme humaine nagiraient point dans cette direction particulière, si elles n'y étaient incitéesi par le choc que leur donne le désir de la communicationi; quand ce désikr a ouvert la voie, tous les efiCets suivent e& s'enchaînent
En reconnaissant que le désir da la communication est la force qui donne L'impulsion au développement du langage,. nous ne prétendons point que le langage n'ait pas un antre et plus hauit objet que l'échange de la pensée. Nous avoua assez vu dan» te chapitre xi que le kngage concourt piîiisisamment aux opérations de l'esprit et de l'âme, et qu'il possède une valeur fondamentale comme élément du progrès de la race. Mais il en est de cela comme d'autre chose : lesi hommes s'efforcent d'atteindre l'objet le plus rapproché,, et ils trouvent beaucoup plus qu'ils n'attendaient. Quand ils ont taillé leurs premiers instrum^ents, ils n'avaient en vue qae ce qn'oQt peut appeler les usages bas de ces instruments: k; commodité, la sûreté, la satisfaction des besoins naturels ; mais le résultat de ce travail a été de faire surgir les facultés puissantes de l'homme, de lui asservir la nature, de Taffranchir assez pour qu'il puisse se livrer à de hautes recherches et, finalement, de lui faire découvrir des vérités physiqties. et nïorales en si grand nombre qu'il en est confondu d'étonnement. Un parallèle encore plus étroit s'offre de lui-même dans un art voisin du langage, celai de l'écriture, lequel multiplie et accroît tous les avantages de la parole, à tel point qu'il est aussi indispensable à la civilisation avancée^ que le langage Test à la civilisation primitive. De même que le discours, il est né du désir de la communication ; tous les ^ usages élevés auxquels il a été appliqué s'en sont, suivis^ sans qu'on les eût prévus. Beaucoup die gens les ignorent encore, tout en en profitant. £t cela esky à un autre degré, vrai aussi, en ce qui regarde le langage parlé. Il n'y a pas une personne sur cent, sur mille, qui se rende compte de l'usage qu'elle fait du langage ; elle sait qu'elle parle, ^ voilà tout : cela, veut dire que le langa^ est compris d'une façon générale comme un moyen de donner aux autres et de recevoir d'eux; mais qa'il est bien peu de gêna qui com-
prennent ce qu'il est pour l'âme individuelle, ce qu'il est pour la race. A plus forte raison, l'homme primitif n'a-t-il pu s'en douter : à celui-ci, il faut nn but immédiat, visible et dont il reçoive sans cesse l'impulsion. Le désir de communiquer avec ses semblables est ce motif unique et suffisant. Il n'a pas de pensées qui se pressent dans son âme et qui demandent à s'exprimer. Il n'a point le pressentiment des hautes facultés auxquelles il ne faut que la culture pour qu'elles le rendent presque l'égal des anges. Il ne sent rien que ses besoins les plus matériels et les plus pressants. Si le langage éclatait tout à coup, comme chassé du dedans par les besoins de l'âme, ce phénomène se produirait surtout chez l'homme solitaire, puisque privé de tout autre moyen de perfectionnement, il serait réduit à cette seule ressource ; or, Thomme solitaire est aussi muet que les animaux inférieurs.
On pourrait mettre en question que le besoin de la communication eût donné la première impulsion à la parole si rhistoire du langage nous montrait que cette force se fût ensuite retirée. On n'accepte point, dans une explication scientifique, de Deus ex machina qui intervient à un moment et qui se retire à un autre. Mais le fait est, que le besoin de communication est toujours la principale force déterminante qui fait que l'homme parle. C'est pour qu'on nous communique des connaissances que nous apprenons notre langue, et c'est au moyen de la communication que nous l'apprenons. C'est encore au moyen de la communication que nous renouvelons nos idées. C'est la nécessité de conserver ce moyen qui met un frein au changement des dialectes, et c'est elle que, sciemment ou non sciemment, chacun reconnaît pour règle. On parle autant que possible pour être compris et l'on ne se sert point de mots et de phrases qui ne seraient intelligibles que pour soi-même.
S'il en est ainsi, nous avons virtuellement résolu, autant qu'il peut l'être, le problème de l'origine du langage. Nous avons découvert les fondements et vu le caractère de son développement. Le point de départ a été les cris naturels par lesquels les hommes expriment leurs sentiments et se comprennent mutuellement ; c'est-à-dire le point de départ