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LA VOIX COMME INSTRUMENT DU LANGAGE

N très fonctions que celles de l'articulation, et l'intonation que produisent les cordes vocales ne sert pas seulement au discours. Cependant, outre plusieurs autres choses, ces organes produisent une infinie variété de vibrations modifiées, transportées par les vibrations sympathiques de l'air, à un autre appareil sensitif, l'ouïe, chez celui qui parle et chez celui qui écoute, et les sons ainsi transportés sont susceptibles de combinaisons sans nombre. Il existe donc aussi une ^ase iiaturelle d'expression tonique, et cela a suffi de même à suggérer à l'intelligence humaine plusieurs systèmes de signes audibles pour l'expression volontaire de la pensée, employés, les uns ou les autres, par la généraUté des hommes.

Il n'y a rien ici qui demande la présence d'un lien particulier entre la pensée et la parole. On peut dire en un sens, il est vrai, que la voix nous a été donnée pour parler, mais c'est comme on dit que les mains nous ont été données pour "' écrire. Les organes de l'articulation nous servent aussi à v' goûter, à respirer, à manger. C'est ainsi que le fer nous a été donné pour faire des rails de chemin ; ce qui veut dire que parmi les substances que la nature présente à l'homme pour son usage, le fer est celle qui s'adapte le mieux à cet emploi. Il ne fallait qu'une chose, c'est que les hommes eussent le temps de s'en apercevoir, pour qu'il y fût consacré. Les hommes ont appris par Texpérience que la voix est encore, en somme, et pour des raisons faciles à comprendre, hi meilleur moyen de Qaaamunication. L'usage de la voix exige peu d'effort musculaire; les mains, beaucoup moins agiles et faites pour de plus grossiers travaux, demeurent libres d'agir en même temps; la voix force l'attention d'un i \) plus grand nombre de personnes et de personnes plus éloignées; le langage articulé ne met en œuvre qu'une petite partie des ressources de la voix, et entre tous les sons qu'elle peut produire il n'en faut que douze ou quinze pour parler une langue. La sélection de ces douze ou quinze sons n'est pas déterminée par des raisons ethnologiques. Ils ont été choisis accidentellement, comme les langues ont été faites, surtout les sons ouverts qui sont faciles à produire et se dis-

tinguent aisément les uns des autres.

242 KATURE ET OBIGINE DU LANGAGE

Ces considérations déterminaiites ont fait partout de Tarticalation vocaie le principal moyen d'expression, H ce moyen a été teUemeni; développé que Fintonation et le geste sont devenus des accessoires. Et plus la condition iatelleo tuelle de celui qui parle ou de celui à qui Ton parle est inférieure, plus le geste et Tintonation redeyiennent parties importantes du discours. Il faut que riiomme soit hautement cultivé pour que le mot écrit et lu^ ait pour lui la mêo^ valeur que le m<^ prononcé et eatendu ; pour que la per* sonn^té de l'écrivain, sa forme d'esprit, &on éittoUon^ se communiquent sympathiquement au lecteur. Et encore avoas-nous vu, dans le chapitre xii, qu'il y a des lai)gue& (comme le chinois par exemple) dans lesquelles l'intonation et les indexions de la voix sont employées d'une façon secondaire et conventionnelle, pour suppléer à rinsuffîsance des mots.

Si nous tombons d'accord que le désir de La communication est la cause de la produu^Uon du langage et que la voix en est le principal agent, il ne sera point difficile d'établir d'autres points relatifs à la première période de son iiistoire. Tout ce qui s'ofifrait de soi-même comme moyeu pratique d'arriver à s'entendre, était aussitôt mis à proût. !Nous avons dit que la reproduction intentionnelle des cris naturels, re * production qui avait pour but d'exprimer quelque chose d'analogue aux sensations ou sentiments qui avaient produit ces cris, a été le commencsment du langage. Ceci n'est point l'articulation imitative, l'onomatopée, mais cela y mène et s'en rapproche tellement, que la distinction est ici plus théorique que réelle. La reproduction d'un cri est vraiment de la nature de l'onomatopée ; elle sert à intimer secondairement, ce que le cri a signifié directement. Aussitôt que les hommes eurent acquis la conscience du besoin de communication, et qu'ils commencèrent à s'y essayer, le domaine de l'imitation s'élargit. C est là le corollaire immédiat du principe que nous venons de poser. L'intelUgence mutuelle étant le but, et les sons articulés étant le moyen, les choses audibles seront les premières à être exprimées ; si le moyen eût été autre, les premières choses représentées eussent été autres aussi. Pour nous servir encore une £ois d'un vieil

l'imitation comme clément du langage 243

mais heureux exemple, si nous voulions donner Tidée d'un chien et que notre instrument fût un pinceau, nous tracerions le portrait de l'animal ; si notre instrument était le geste, nous tâcherions d'imiter quelqu'un de ses actes visibles les plus caractéristiques, mordre ou remuer la queue ; si notre instrument était la voix nous dirions how-wow. Voilà Texplication simple de l'importance qu'on doit attribuer à l'onomatopée dans la première période du langage. Nous n'avons pas besoin de recourir, pour en rendre compte, à une tendance spéciale de l'homme vers l'imitation. Nous pouvons certainement dire que l'homme est un animal imitateur, mais ce n'est pas d'une manière instinctive et méca^ nique. Il est imitateur, parce qu'il est capable de remarquer et d'apprécier ce qu'il voit dans les autres animaux ou dans la nature, et de le reproduire s'il y trouve quelque avantage, l'amusement, le plaisir, ou la communication. Il est imitateur comme il est artiste, et la seconde de ces facultés n'est que le développement de la première.

Le domaine de l'imitation n'est pas restreint aux sons qui se produisent dans la nature, quoique ceux-ci soient les plus commodes sujets de reproduction. On peut en juger par une revue des mots imitatifs dans toutes les langues connues. Il y a des moyens de combiner les sons qui apportent à l'esprit l'idée du mouvement rapide, lent, brusque, etc., par l'oreille, aussi bien qu'elle pourrait lui être apportée par la vue, et nous nous rendons très-bien compte qu'à l'époque où l'homme cherchait de ce côté des suggestions de mots, il devait se fixer beaucoup plus sur les analogies auxquelles il voulait donner corps que nous ne faisons aujourd'hui, où nous avons surabondance d'expressions pour rendre toutes les idées. Notre jugement est, sur des points comme celui-ci, extrêmement sujet à errer, parce que nous sommes tous les enfants de l'habitude et de la culture et que nous ne pouvons plus que très-difficilement nous mettre à la place des hommes qui pensaient d'une façon plus spontanée. Mais nous pourrons chercher, combiner, spéculer sans péril dans cette direction, si nous nous souvenons toujours que l'intelligence mutuelle est le but du langage et que tout ce qui mène à ce but est moyen accepta-

ble. Nous ne risquerons pas, ainsi, de pencher du côté de cette absurde doctrine, la signification naturelle et absolue des sons articulés, et l'adjonction de ces éléments les uns aux autres, adjonction par laquelle on aurait réussi à exprimer des idées complexes.

Il y a encore un point ou deux qui sont liés à la théorie de Torigine initiative du langage et qui réclament quelques mots d'explication. D*abord, elle ne repose pas sur la découverte que l'onomatopée a formé l'élément prédominant du langage dans la première période des temps historiques. Cette période est encore trop éloignée de l'origine pour qu'on en puisse rien conclure. Le but a été d'abord de trouver des moyens de communication et, quand on les a eu trouvés, on s'est fort peu soucié de la manière dont ils étaient venus. Nous avons vu surabondamment que la tendance dominante dans le développement du langage, tendance qui existe toujours, est l'oubli et l'indifférence chez ceux qui parlent, à l'égard de l'origine des mots qu'ils emploient. Ils savent ce que ces mots signifient maintenant et voilà tout. Les plus savants ne pourraient raconter l'histoire que d'une minime partie de leur vocabulaire, et encore une courte histoire. Or, les plus anciens dialectes ne sont pas moins conventionnels que les plus nouveaux. Le sauvage ne connaît pas mieux que l'homme civilisé les étymologies des mots qu'il emploie. Rien n'a plus contribué à discréditer auprès des linguistes sérieux la théorie de l'imitation, que la manière dont on a franchi les bornes de la vraie science pour faire remonter nos vocabulaires à des reproductions mimiques. La théorie repose, sans doute, en partie sur la présence d'un élément imitatif considérable dans le discours et sur l'addition continue de nouveaux mots, faits par ce moyen au langage, pendant le cours de l'histoire ; elle élève l'onomatopée au rang de vera causa^ attestée par des exemples familiers (condition sans laquelle aucune cause ne peut être reconnue pour telle) ; mais elle repose aussi, et surtout, sur la nécessité, nécessité qui ressort de toute l'histoire du langage dans ses rapports avec la pensée de Thomme, l'usage de la parole et la valeur de cet usage. C'est là le point d'appui dont la théorie a besoin. On n'a point donné une explication

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