LIMITES ET PORTÉE DE L'ONOMATOPÉE
scientifique de rorigine du langage si Ton n'a point rejoint cette origine à la première période de son développement, et si l'on n'en a point fait un tout homogène et sans solution de continuité.
En second lieu on peut trouver, à première vue, que cette solution de continuité existe, et demander pourquoi nous ne continuons pas à faire un grand nombre de mots par onomatopée. Un moment de réflexion suffira à montrer que cette objection n'a point de base. L'onomatopée a servi à se procurer des mots au début, de la manière la plus praticable. A mesure qu'il est devenu plus facile, au moyen de ces premiers mots, de s'en procurer d'autres, par la différenciation et les nouvelles applications des signes déjà existants, la méthode primitive est tombée comparativement en désuétude, et cela a continué jusqu'à nos jours, quoiqu'elle n'ait jamais été complètement abandonnée.
Notre théorie fournit une solution satisfaisante à une difficulté qui a eu de l'influence sur quelques esprits. Pourquoi les germes du langage seraient- ils ce que nous avons appelé les racines, des signes indicatifs de choses abstraites comme les actes et les qualités? Certainement, dit-on, les objets concrets sont ceux que l'esprit saisit les premiers et le plus aisément. Sans nous arrêter à discuter philosophiquement ce point, et nous bornant à remarquer que nous saisissons seulement, non les objets en eux-mêmes, mais leurs qualités ou actes concrets, nous répondrons que le langage est un composé de signes, et que les qualités séparées des objets sont seules susceptibles d'être signifiées. Pour en revenir à notre exemple précédent, il pourrait y avoir un état d'esprit dans lequel on aurait l'impression concrète vague d'un chien, suffisante pour que l'on reconnût un chien semblable à celui qu'on aurait déjà vu, mais sans une perception distincte de chacun de ses attributs. Tant que cet état persisterait, toute production de signe ou de nom serait impossible. Ge n'est que lorsqu'on conçoit clairement sa forme qu'on peut la retracer par une peinture grossière, ou ses actes caractéristiques, qu'on peut reproduire laction de mordre, de remuer la queue, d'aboyer, par voie d'imitation, et que l'on peut songer à faire un mot
dont le chien sera le sujet. Il en est de même dans tous les autres cas. L'acte de comparer et d'abstraire précède et le signe suit; cela se passe ainsi dans tout le cours de l'histoire du langage : le concept d'abord, ensuite Tacte nomenclatif. Bow-wow est le type, l'exemple normal de tout le genre racine. C'est un signe, une suggestion qui évoque devant l'esprit, convenablement préparé, une certaine conception ou série de conceptions : l'animal lui-même, l'acte de l'entendre, le temps où on Ta entendu et tout ce qui s'ensuit. Il ne signifie pas une de ces choses exclusivement, mais toutes ces choses ensemble. Ce n'est pas un verbe, car, si c'était un verbe, il s'y joindrait l'idée de prédication ; ce n'est pas un nom; mais on peut l'employer au double usage de nom et de verbe. Ce qu'il signifie surtout, c'est Y action d'aboyer et c'est précisément là cette forme d'abstraction que nous attribuons aujourd'hui aux racines. Il en serait de même des trois manières de signifier le chien que nous avons supposées; seulement, la peinture a un caractère plus concret que les deux autres et en est, à un certain égard, l'antithèse. C'est un fait curieux et qui montre combien le caractère du signe dépend de l'instrument qui y est employé, que les systèmes hiéroglyphiques pour la représentation de la pensée (qui étaient originairement des systèmes indépendants subsistant parallèlement avec le langage et qui ne lui devinrent asservis que plus tard) commencent par la représentation des objets concrets et arrivent secondairement à la désignation des actes et des qualités. En chinois, une combinaison hiéroglyphique de la lune et du soleil constitue le caractère qui exprime lumière et briller. Dans le langage parlé, les deux astres, au contraire, peuvent être désignés par le mot de brillant (voyez page 70). En égyptien, deux jambes dans l'attitude du mouvement signifient marcher^ tandis qu'en anglais le foot (pied) a été ainsi nommé parce qu'il est le marcheur.
Qu'on ait pu par cette méthode arriver à se faiçe une provision de signes susceptibles d'être développés par les procédés dont nous suivons les traces à travers la période historique du langage, voilà ce qu'il semble impossible de nier raisonnablement. Si cela est vrai, et si cette méthode
LA DOCTRJI^CE ]>ES IULC]]KJB9 247
«HDn-seuleBMRt D'est point eantradietoire arrec ce (fiie naos Toyons dans le cours de ïactio«i humaine S6ir le lamgdege jusqu'au point où ce cours est connu, nud» s<'ac€oràei parlaitemeut avec lui, aloirs nous pouronâ nous ûatter d'avoir trouvé la solution de la partie du ipr&hï&ÊM qui se traove actuellement à notre portée. Une SMDdution scienli&que demande que Ton prenne TboRime tel qu'il est, aan» autres àons que ceux qu'on le voit posséder, mais aussi avec toutes ses facultés, et qu'on examine si el comment il a pu acquérir des commencements de langage analogues à ceux que l'analyse historique nous montre avoir été les germes de développements subséquents, mais au delà desquels le fil de Vbistoère nous échappe. Et comme, ai besoin était, Ihomme acquerrait aujourd hui ces radimerits de langage , ainsi il peut et il doit les avoir acquis. Ce n'est point là une partie de la science historique du langage, mais c'en est le corollaire; c'est un sujet convenable pour Fanthropologiste qnril, lui sussi, est un linguiste, et qui siait ce que le langage est pour rhœime et comment il est cela. CeM qui ne connait que les faits des langues et non leur origine n'est point maâtre de son sujet.
Sans doute, un langage ainsi produit ne peut être que ntdimentaire et grossier. Mais eeiai n'empêche point l'anthropologiste moderne d'accepter la théorie. Si nous mons que rbocnme primitif ait été de prime abord en posses^on des autres éléments de la civilisation, si nous pensons qu'il les a graduellement £ait sortir des faibles coonormeiK^ements créés par lui-même, il n'y a point de raison po«r peaser autrement aui sujet du langage, qisi n'est qu'un élément de eivilîsation comme un autre. Même dans les langues vivantes, la différence de degré est grande, comme dans toule» les parties de la culture humaine. On peut exprimer en an^*^ une infinité de choses qufcm ne pourrait dire en fijlen ou en hottentot; et,^ eertainesoent,. on peut exprimer beaocoap de choses en iijien ou en hottentot qufon n'auradt po dire dans le premier langage des hommes; Car, nous avons dans la langue chinoise un brillant et surprenant exenipte de ce qu'on peut faire en fait d'expression accompagnée de tCMvtes les diâtûactio&a que réclame Tesprit, ail moyen dfvn petit
nombre de racines toutes nues et dépourvues d'élément formel. Cette langue nous montre aussi comment on peut avec des racines faire des phrases, en laissant à Tesprit le soin de suppléer à Texpression des rapports. Le grec, l'allemand et l'anglais peuvent exprimer une idée en une phrase d'une demi-page, au moyen de conjonctions qui relient les membres de phrase, les incidentes, à Tidée principale, et ces membres et incidentes entre eux. C'est là une puissance que ne possèdent que les langues hautement cultivées et fortement infleclives. Beaucoup d'autres langues ne peuvent former que des phrases simples, parce qu'elles ne possèdent en fait de moyens connectifs que les équivalents de et et de maisy quoiqu'elles aient assez d'éléments formels pour construire une phrase de toutes pièces avec parties distinctes du discours. D'autres manquent même de ces parties distinctes; elles ne peuvent indiquer que le fait ou l'idée bruts, et c'est à l'esprit à en deviner les circonstances et à compléter le sens des mots; et ce n'est là qu'un pas de plus en arrière dans la voie qui nous ramène à une condition du langage dans laquelle un ou deux sons avaient à tenir la place d'une phrase. Les hommes n'ont donc point commencé par avoir des parties du discours qu'ils auraient ensuite appris à coudre ensemble; mais par articuler des sons ayant un sens général, et sous lesquels les parties du discours étaient cachées en germe, un mot unique suffisant à raconter tout un fait, toute une histoire, comme cela arrive encore quelquefois chez nous; seulement, on faisait alors par indigence ce que nous faisons aujourd'hui par économie. Demander que l'homme ait parlé dans la première période du langage au moyen de phrases, comme on Tentend aujourd'hui, c'est-à-dire de combinaisons de sujet, de prédicat, d'adjectifs, etc., c'est demander que ses premières demeures aient eu des caves et des étages, que ses premiers vêtements aient été pourvus de lacets et de boutons, et ses premiers instruments, de manches et d'écrous. Ces conditions dans les trois deriliers cas ne seraient possibles que par un don miraculeux fait à l'humanité le jour de sa naissance, non le don des facultés, mais celui des résultats élaborés de ces mêmes facultés et d'une éducation toute faite.