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LE LANGAGE ET L'ÉVOLUTION HUMAINE

qu'à présent ce fait n'a point été prouvé, et qu'il n'est point nécessaire qu'il le soit : la différence de degré entre les facultés de l'homme et celles de l'animal suffit parfaitement à expliquer que Tun soit capable et l'autre incapable de langage. Une plus grande puissance de comparaison, une perception plus générale des ressemblances et des différences, et, par conséquent, la faculté supérieure d'abstraire ou d' envisager les différences et les ressemblances caractéristiques, comme attributs des objets comparés; par-dessus toutes choses, la connaissance de soi-même, la faculté de se contempler, de se voir agir et sentir, tels sont, à ce qu'on croit, les traits distinctifs de la supériorité humaine. C'est une suprême injustice de nier que certains animaux ne soient très-près de posséder la somme de facultés nécessaires à la production du langage. Dans la résultante que nous appelons leur intelligence, nous voyons qu'il existe la puissance d'associer des idées aux signes, signes que nous -créons pour eux, et par lesquels nous les guidons et les gouvernons; la limite est à cet endroit : l'animal comprend le signe, mais ne le crée pas. Il y a un long intervalle entre ses facultés et les nôtres qu'il ne peut franchir; et c'est une lâcheté que de chercher à agrandir cet intervalle et à le hérisser de barrières, par crainte de voir compromise la suprématie humaine.

Il y a encore un corollaire important à notre doctrine du langage, comme élément constituant de la civilisation humaine. Sa production n'a rien à voir, en tant que cause, avec révolution de l'homme sortant d'une espèce inférieure. Le langage prend l'homme tel qu'il est, et l'élève de l'état sauvage à la perfection qu'il est susceptible d'atteindre; il n'y a à tenir compte que de ce changement limité qui provient des effets de l'hérédité ordinaire : le fils de l'homme cultivé est plus cultivable que le fils de l'homme sauvage ; la culture nait de la culture, et si un peuple barbare est subitement mis en présence d'institutions civilisées, ces institutions sont dégradées par lui. La puissance de l'intellect, l'activité de l'appareil cérébral est développée par la parole ; mais l'homme à qui la parole est refusée n'est point, pour cela, séparé de Thomme qui la possède, par une diffé-

rence semblable à celle qui sépare une espèce animale d'une autre. Pour le zoologiste, Thomme était, quand il a commencé à parler, ce qu'il est aujourd'hui; ce n'est que pour yhistorien qu'il diffère du point de départ au point d'arrivée. « L'homme ne pouvait devenir homme que par le langage; mais, pour posséder le langage, il fallait qu'il fût déjà homme, » est un de ces proverbes orphiques, qui, si on les prend pour ce qu'ils sont, des expressions poétiques dont la physionomie paradoxale suscite l'attention et Ja réflexion chez ceux qui les écoutent, sont véritablement admirables; mais en faire la pierre de touche et le fondement d'une doctrine scientifique serait tout à fait ridicule. C'est comme si Ton disait : a Un cochon n'est un cochon que quand il est engraissé, mais afin d'être engraissé il faut d'abord qu il soit un cochon, ù Le jeu de mots dans l'aphorisme ci-dessus repose sur le double sens du mot homme; convenablement interprété, il revient à ceci : « L'homme ne pouvait s'élever de ce qu'il est par nature à ce qu'il était destiné à devenir, sans le secours de la parole; mais il n'eût jamais produit la parole s'il n'eût été doué dès l'origine de ces facultés que nous le voyons posséder et qui le rendent homme. » C'est là précisément notre doctrine.

Nous avons déjà dit que le linguiste était hors d'état de former même une conjecture plausible, sur ie temps où les premiers germes du langage sont apparus, et sur la durée des périodes consacrées à leur développement. Les opinions diffèrent beaucoup sur ce point et ne sauraient, quant à présent, être réconciliées entre elles, puisqu'il n'y a point de critérium pour les juger. Tout ce que nous voyons depuis le commencement de la période historique, nous donne sujet de croire que le progrès a été lent, et quant à savoir quel a été ce degré de lenteur, cela est peu essentiel, et cette recherche peut être laissée à la science de l'avenir, si tant est qu'elle puisse aller jusque-là; mais ce dont il faut nous garder, c'est d'imaginer que la confection du langage a été une tâche que les hommes ont prise à cœur, sur laquelle ils ont porté leur attention, qui a absorbé une partie de leur énergie nerveuse, et les a détournés de travailler dans d'autres directions. La formation des langues est purement

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