‹ La vie du langageChapitre 4 sur 66 · SCIENCE ET DU LANGAGE · texte numérisé non relu

SCIENCE ET DU LANGAGE

Définition du langage. — Le langage est le privilège de l'homme. — Variétés de langages. — L'étude du langage est Tobjet de ce livre.

D'une manière générale et sommaire, on peut définir le ,,^

langage, Texpression de la pensée humaine. ^

D'une manière plus large encore, on peut dire que tout ce qui prête un corps à cette pensée, tout ce qui la rend saisissable, est un langage ; et nous avons raison quand nous disons, par exemple, que les générations du moyen-âge parlent aux générations modernes dans les grandes œuvres d'architecture qui expriment leur génie, leur piété et leur valeur. Mais, dans une étude scientifique, il faut restreindre davantage le sens du mot langage, puisqu'il pourrait, sans cela, s'étendre indifféremment à toutes actions de l'homme, à tous les produits de ses mains, lesquels sont toujours l'expression de sa pensée. jLie langage proprement dit est un assemblage de signes par lesquels Thomme exprime sciemment et intentionnellement sa pensée à l'homme : c'est une expression destinée à la transmission de la pensée. [

Les signes que l'on peut employer et qui sont plus ou moins en usage, sont divers : gestes et pantomime, caractères

peints ou écrits, sons articulés ; les deux premiers s adressent aux yeux, les derniers à l'oreille. Les premiers sont employés principalement par les muets ; cependant, comme ces infortunés sont ordinairement enseignés par des personnes qui jouissent de l'usage de la parole, les signes visibles dont ils se servent ne sont pas toujours représentatifs de la forme, mais restent souvent des signes conxentiûjnnels, comme le sont les signes articulés. Les seconds, quoique libres et indépendants à l'origine, sont, historiquement, liés et subordonnés à la langue4iarlé.e et trouvent dans cette subordination même leur perfection et leur utilité i. Les troisièmes sont, en l'état actuel des choses, de beaucoup les plus importants. (Quand on parle du langage, on entend uniquement Tensembre des signes articulés; c'est ce que nous entendrons ici nous-même. Le langage, au cours de cette discussion, sera pour nous le corps entier des signes perceptibles pour l'oreille, par lesquels on exprime ordinairement la pensée dans la société humaine et auxquels se rattachent d'une façon secondaire les gestes et l'écriture.

Nous ne voyons pas une seule société qui ne soit en possession de cette sorte de langage. Depuis les races supérieures jusqu'aux plus barbares , tout homme parle, tout homme peut communiquer sa pensée, si faible et si bornée qu'elle soit. Il paraât donc évident que le langage est naturel à l'homme. Sa constitution, les conditions de son existence, son développement historique — une seule de ces choses ou toutes ces choses ensemble — en font son apanage certain.

De plus, le langage est le privilège exclusif de l'homme. Il est vrai que les animaux inférieurs ont aussi des moyens d'expression suffisants pour les besoins restreints de leurs rapports entre eux. L'aboiement du chien, son hurlement, ont des significations différentes et même graduées; la poule exprime par son chant la jouissance paisible de la vie, par son gloussement, l'agitation, l'alarme; elle a un cri particulier pour avertir ses poussins du danger, et ainsi de suite ; mais,

1. Voyez noire ouvrage : Du Langage et de son Etude, pages 448 et suivantes, et nos Etudes sur VOrient et la Linguistique, tom. II, pages 193-196.

le langage des animaux n'est pas seulement inférieur à celui de rhomme, il en est si essentiellement différent qu'on ne peut guère donner à l'un et à l'autre le même nom. Le langage proprement dit est un des caractères fondamentaux de la nature humaine, une de ses facultés principales.

Cependant, bien que le langage de l'homme soit un, comparé au langage de la brute, il contient des variétés qu'on pourrait appeler des discordances. C'est un assemblage de langues distinctes, de corps séparés de signes audibles qui, pour ne parler que de ceux qui diffèrent tellement entre eux que les personnes qui s'en servent ne peuvent aucunement s'entendre, sont très-nombreux. Ces langues diffèrent cepen- ^ dant plus ou moins. Il en est qui ont assez de rapports entre elles pour qu'avec un peu de soin et de peine, ceux qui les parlent parviennent à se comprendre ; d'autres, qui ont tant de ressemblances qu'on saisit leurs rapports à la première vue; d'autres encore, dont on ne peut découvrir les relations que par l'étude et la recherche. Il en est enfin un grand nombre qui sont complètement diverses, tant par les mots que par la grammaire, sans toutefois que leur diversité marque des différences de capacité intellectuelle chez les hommes auxquels ces langues appartiennent : des individus fort inégalement doués se servent — seulement avec plus ou moins de perfection — du même dialecte; et, pourtant, l'inégalité des facultés met obstacle à la communion des âmes. La diversité des langues ne s'accorde pas davantage avec les séparations géographiques, ni même avec l'apparente division des races. Il n'est pas rare de rencontrer plus de différences entre des peuples qui parlent une même langue ou des langues analogues, qu'entre ceux qui se servent de langues complètement distinctes.

Ces problèmes et d'autres semblables occupent l'attention de ceux qui se hvrent à l'étude du langage ou de la Unguistique. [Cette science a pour objet de comprendre le langage d'abord dans son ensemble, comme moyen d'expression de la pensée humaine, ensuite, dans ses variétés, tant sous le rapport des éléments constituants que sous celui de la syntaxe. Elle se propose de découvrir la cause de ces variétés, —y ainsi que les relations du langage avec la pensée et l'origine

4 CONSIDÉRATIONS PRÉUMINAIRES

de ces relations. Elle recherche les raisons d*être du langage dans le passé et dans le présent, et, autant que possible, ses premiers commencements. Elle tâche de déterminer sa valeur comme auxiliaire de la pensée, et son influence sur le développement de notre race. Enfin, elle poursuit indirectement une autre étude; c'est celle des progrès de Thumanité, et celle de l'histoire des races dans leurs rapports et dans leurs migrations, en tant qu'on peut les découvrir par les faits de langage.

Il n'est pas im homme réfléchi qui ait pu dans aucun temps méconnaître l'immense intérêt qui s'attache à de semblables problèmes, et pas un philosophe qui n'en ait plus ou moins cherché la solution. Cependant les progrès faits dans ce sens par l'esprit humain ont été pendant longtemps si faibles qu'on peut dire que la linguistique est une science moderne comme la géologie et la chimie, et, comme elles, appartient au dix-neuvième siècle. L'histoire de la science linguistique n'entre pas dans notre sujet. Nous ne pourrions, dans le cadre étroit de ce volume, lui donner une place suffisante et les quelques mots que nous devrons en dire se trouveront dans le dernier chapitre. A peine née, \ la science du langage est déjà un des grands points de départ de la critique moderne. Elle est aussi large dans sa base, aussi définie dans son objet, aussi sévère dans sa méthode, aussi féconde dans ses résultats que n'importe quelle autre science. Elle est solidement fondée sur l'étude analytique de plusieurs des langues les plus importantes et les plus répandues, ainsi que sur la classification exacte de presque toutes les autres. Elle a fourni à Thistoire de l'humanité et des différentes races des vérités précises et des aperçus profonds qu'on n'eût jamais obtenus sans son secours. Elle prépare la refonte des vieilles méthodes appliquées à l'enseignement de langues dès longtemps familières, telles que le grec et le latin. Elle travaille à nous en enseigner d'autres dont, il y a quelques années, nous savions à peine le nom. Enfin, elle a aplani les obstacles entre des branches de connaissances qui étaient séparées pouvant être réunies, et elle a pénétré, pour ainsi dire, à Fintérieur de Tédifice de la pensée moderne, de façon à devenir indispensable au

penseur et à récrivain. Il n'est personne, en e£fet, qui n'ait besoin de posséder, sinon cette science entière, du moins une idée claire de ses premiers rudiments.

L'objet de ce livre est donc de tracer et d'appuyer par des exemples les principes de la science linguistique, et d'établir les résultats obtenus d'une façon aussi complète que le permettra l'espace dont nous disposons. Le sujet n'est pas enr core assez élucidé pour qu'il ne contienne pas plusieurs points ^ controversés; mais nous nous abstiendrons, quanta nous, d'entrer dans la controverse directe et nous tâcherons de résumer les opinions de façon à en faire un tout cohérent et acceptable dans les conclusions. Nous ne perdrons surtout jamais de vue que dans la série de traités à laquelle appartient cet ouvrage, la clarté et la simplicité sont des qualités nécessaires. En cherchant les points de départ dans des vérités familières, et les exemples dans des faits bien connus, nous espérons atteindre le but. Les faits primitifs du langage sont à la portée de tous et surtout de tous ceux qui ont étudié une autre langue que la leur propre. Diriger l'intelligente attention du lecteur vers les points essentiels, lui montrer le général dans le particulier, le fondamental dans le superficiel en matière de connaissances communes, est, croyons-nous, une méthode d'enseignement qui ne saurait porter que de bons fruits.

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