CHAPITRE DEUXIÈME
Le Langage ne se transmet point avec le sang et ne se crée point, non plus, par l'individu; il s'apprend. — Comment l'enfant apprend à parler. — Signification de ce fait, en dehors de l'étude des langues. — Origine de mots particuliers. — Caractère d'un mot comme signe d'une conception. — L'esprit se développe en même temps
] que le langage; formation du langage intérieur, par les perceptions des sens; nécessité et avantage de ce procédé de la nature. — Acquisition d'une seconde langue ou de plusieurs autres ; l'acquisition même de sa propre langue est une opération sans fin; — Imperfection du mot, en tant que signe. — Le langage n'est que l'appareil de la pensée.
On ne saurait faire, au sujet du langage, une question plus élémentaire et en même temps plus fondamentale que celle-ci : Comment apprenons-nous à parler? comment chacun de nous vient-il à posséder sa langue? Toute la philosophie linguistique sera dans la réponse, si la réponse est vraie.
On répondra généralement que nous apprenons notre langue ; qu'elle nous est enseignée par ceux au milieu de qui s'élève notre enfance, et cette réponse, faite au nom de l'évidence et du sens commun, est aussi celle que la science nous donne au nom de l'analyse et de l'étude. Examinons ce qu'elle implique.
D'abord, elle exclut deux autres réponses possibles : la première, que les langues sont inhérentes aux races et que l'enfant en hérite de ses ancêtres comme il hérite de leur
couleur, de leur constitution physique , etc. ; la seconde, qu'elles se produisent spontanément chez l'individu au fur et à mesure qu'il se développe corporellement et intellectuellement.
Les faits les plus communs, les plus nombreux, les plus irréfragables s'élèvent contre ces deux réponses. La théorie que la langue est caractéristique delà race est suffisamment réfutée par l'existence d'une nation comme la nation américaine, chez laquelle les descendants des Africains et des Asiatiques, des Irlandais, des Allemands et des peuples du midi de l'Europe parlent la même langue que les descendants des Anglais, sans autres différences que celles qui résultent de la localité et de l'éducation, sans apparence aucune de langue maternelle ou de langue native. Le monde est rempli d'exemples semblables, petits ou grands. Tout enfant né en pays étranger parle la langue du pays, à moins que ses parents seuls Tentourent, ou , s'ils ne l'entourent exclusivement, parlent deux langues avec une égale facilité. Les enfants des missionnaires le montrent de la façon la plus frappante. En quelque endroit du monde qu'ils soient élevés, et si complètement différente que soit la langue du pays de celle de leurs parents, ils la parlent aussi naturellement que les enfants des indigènes. Il suffit de placer une nourrice française auprès d'un enfant né de parents anglais, allemands, ou russes,. élevé en Angleterre, en Allemagne ou en Russie, et d'éloigner de lui toute autre personne, pour qu'il parle le français de la même manière qu'un enfant français. Or, qu'est-ce que la langue française et le peuple qui la parle ? La masse du peuple en France est celtique et les traits caractéristiques des Celtes sont chez lui parfaitement reconnaissables; cependant, l'élément celtique est en proportion à peine appréciable dans la langue française ; elle est presque entièrement romane, et reproduit sous une forme moderne le vieux latin. Il y a peu de langues sans mélanges dans le monde, comme il y a peu de races sans mélanges aussi ; mais la fusion du sang n'a nul rapport avec la fusion des dialectes et n'en détermine ni la cause ni la proportion. L'anglais en fournit une preuve évidente. L'élément francolatin de ce vocabulaire est dû, en ce qui concerne du moins
8 COMMENT CHAQUE HOMME AOiUIERT SA LANGUE
les mots usuels et familiers, à la conquête normande. Les Normands étaient des Germains et les avaient empruntés aux Français, lesquels étaient des Celtes qui les avaient empruntés aux Italiens, et ceux-ci aux Latins, petit peuple qui n'occupait d'abord qu'un coin de lltalie. Il serait inutile d'insister ; nos. recherches ultérieures sur les procédés par lesquels l'esprit acquiert le langage , rendront ces exemples plus que suffisants.
Quant à la seconde théorie, celle qui veut que chaque individu procrée sa propre langue et qui impliquerait que chacun reçoit par hérédité une constitution physique propre à produire inconsciemment une langue semblable à celle de ses ancêtres, elle suppose la première théorie et se heurte aux mômes faits. Si l'on entend, par là, que la ressemblance générale de constitution intellectuelle entre les membres d'une même société, les conduit à formuler des systèmes de signes, semblables entre eux , cette idée ne s'appuie pas davantage sur les faits d'observation ; car la distribution des langues et des dialectes n'a nul rapport avec les capacités naturelles, les inclinations et la forme physique de ceux qui les parlent. Les dons les plus divers et les plus inégaux se rencontrent chez ceux qui parlent, avec plus ou moins de perfection, une même langue, tandis que des esprits parfaitement égaux en force et en étendue ne peuvent communiquer ensemble s'ils appartiennent à des sociétés différentes.
Nous allons examiner de suite les procédés que suit l'esprit d'un enfant pour s'assimiler une langue. Les faits ici sont d'observation commune, et tout le monde est en cette matière critique compétent. Nous ne pouvons pas, il est vrai, suivre dans toutes ses opérations l'évolution des facultés du jeune sujet; mais nous en voyons assez pour nous conduire à notre but.
La première chose que l'enfant doit apprendre avant de parler, c'est à observer et à distinguer les objets; à reconnaître les personnes et les choses qui l'entourent dans leur individualité concrète, et à remarquer les actes et les traits caractéristiques de ces personnes et de ces choses. Nous exprimons là en quelques mots des opérations psychologiques très-compliquées qu'il n'appartient pas au linguiste de
décrire dans tous leurs détails. Nous pouvons, cependant, dire en passant, qu'il n'y a rien là- dedans que l'animal ne puisse faire. Pendant ce temps, l'enfant exerce ses organes /^ïûcaux et s'en rend sciemment maître, tant par un instinct naturel qui le pousse à l'exercice de toutes ses facultés que par rimitation des sons qu'il entend se produire autour de lui. L'enfant élevé dans la solitude serait comparativement silencieux. Ce progrès physique est analogue à celui du mouvement des mains. Pendant six mois l'enfant les agite autour de lui sans savoir comment ni pourquoi; ensuite, il commence à remarquer leur existence, à les mouvoir sciemment et, enfin, à leur faire exécuter toutes sortes de mouvements volontaires. Il est plus lent à se rendre maître des organes de la parole; mais le temps arrive où l'enfant imite les sons aussi bien que les mouvements produits par les personnes qui l'entourent et où il peut les reproduire à peu près exactement. Auparavant il avait appris à associer des noms aux objets qu'il voyait et cela parce que ses maîtres les lui montraient et les lui nommaient ensemble. C'est ici que l'on voit, au moins à un certain degré, la supériorité des facultés humaines. L'association des mots et des formes n'est sans doute pas chose très-facile, même pour Tenfant. Il ne saisit pas vite le rapport des sons et des choses, pas plus qu'il ne saisit vite, un peu plus tard, le rapport des signes écrits avec les sons. Mais on le lui redit tant et tant de fois qu'il finit par l'apprendre, de même qu'il apprend le rapport entre une verge et un châtiment, entre un morceau de sucre et le plaisir du palais. L'enfant commence à connaître les choses par leurs noms longtemps avant qu'il ne commence à prononcer ces noms. Quand il le fait, c'est d'une manière vague, imparfaite, et le son qu'il forme n'est intelligible que pour ceux qui ont coutume de l'entendre. Cependant, à partir de ce premier effort, il a réellement commencé à apprendre à parler.
Quoique tous les enfants ne commencent pas précisément par les mêmes mots, cependant leur premier vocabulaire est peu varié : papa^ maman, eauy lait, bon. Et ici il faut remarquer combien les idées attachées à ces mots sont empiriques, imparfaites, et combien le procédé de l'esprit de l'enfant est
r borné à la surface des choses. Ce que signifie les noms de
I papa et de maman, l'enfant Tignore complètement. Pour lui ces mots se lient à des êtres aimants et bienfaisants que distinguent plus particulièrement des différences dans le vêtement, et bien souvent il donnera le même nom à d'autres individus s'ils sont vêtus de même. La distinction du père et de la mère, en tant qu'individus de sexes différents, ne se
«r présente que bien plus tard à son esprit, et cela, même en faisant abstraction du mystère physiologique, qu aucun homme encore n'a jamais pénétré. Il ne connaît pas davantage la nature réelle de l'eau et du lait. Il sait seulement que parmi les liquides (mot qui n'arrive à son esprit que bien longtemps après et quand il a appris à distinguer les solides des hquides) mis sous ses yeux, il y en a deux qu'il reconnaît au goût et à l'aspect et auxquels les personnes qui l'entourent appliquent ces noms. Il suit leur exemple. Les noms sont provisionnels et servent de nucleus à des collections de connaissances ultérieures. Il apprendra tout à Theure d'où proviennent ces liquides, et plus tard, peut-être, quelle est leur constitution chimique. Quant au mot bon, la première association du mot avec une idée quelconque est avec celle d'une sensation agréable du palais. D'autres sensations agréables viennent ensuite se ranger, sous le même mot. Il l'applique à une conduite agréable aux parents, laquelle est telle en vertu de principes entièrement inintelligibles pour lui, et cette extension d'une chose physique à une chose morale, est certainement très-difficile pour Tenfant. A mesure qu'il grandit, il ne fera, peut-être, qu'apprendre sans cesse et sous toutes les formes la distinction du bon et du mauvais ; mais quand il sera grand, il restera confondu en découvrant que les plus sages esprits n'ont jamais pu s'entendre sur le sens du mot bon, et qu'on ne sait encore s'il se rapporte à l'idée d'utile ou à celle d'un principe indépendant et absolu.
- Ce ne sont 15. que des exemples typiques destinés à montrer la marche de l'esprit humain dans l'acquisition du langage. L'enfant commence par apprendre et continue à apprendre. Son esprit a toujours devant lui un champ à parcourir qui dépasse ses forces. Les mots lui enseignent à for-
mer de vagues conceptions, à faire des distinctions grossières que plus tard Texpérience rendra plus exactes et plus précises, qu'elle approfondira, expliquera, corrigera. Il n'a pas le temps d'être original ; bien avant que ses vagues et premières impressions ne puissent se cristalliser spontanément sous une forme indépendante, elles sont groupées par la force de l'exemple et de l'enseignement autour de certains points définis. Gela continue jusqu'à la fin de l'éducation et souvent de la vie. Le jeune esprit apprend toujours les choses au moyen des mots, et il en est de toutes les idées qu'il acquiert comme de celle qu'il se forme d'un lion, ou de la ville de Pékin, d'après des estampes ou des cartes de géographie. Les distinctions faites par le système d'inflexions d'une langue aussi simple que la langue anglaise et par les mots de relations sont d'abord hors de la portée de l'enfant. Il ne peut saisir et manier que les éléments les plus grossiers du discours. Il ne comprend pas assez le rapport du pluriel au singulier pour employer les deux nombres, et le singulier sert à tout ; il en est de même du -^ verbe qu'il emploie toujours à l'infinitif, au mépris des per- J sonnes, des temps et des modes. L'enfant est lent à saisir le secret de ces mots changeants qui s'appliquent aux personnes selon qu elles parlent, qu'on leur parle, ou qu'on parle d'elles ; il ne voit pas pourquoi chacun n'aurait pas un nom propre qu'on lui donnerait dans toutes les situations : il en use ainsi pour lui et pour les autres, et s'il essaie de . faire autrement il s'embrouille complètement. Le temps et l'habitude lui viennent en aide i. Ainsi, à tous égards, le langage est l'expression de la pensée exercée et mûrie, et le jeune esprit l'acquiert aussi vile que le permettent ses capacités naturelles et les circonstances favorables dans lesquelles il se trouve. D'autres ont observé, classifié, abstrait, et il ne fait que recueillir le fruit de leurs travaux. C'est exactement comme quand il apprend les mathématiques; il va de l'avant et il s'approprie jour par jour ce que les autres ont trouvé
1. La somme de philosophie savante qui a été inutilement dépensée pour expliquer ce simple fait, comme s'il renfermait la distinction métaphysique du moi et du non moiy est chose véritable- s ment incroyable.
pour lui, au moyen des mots, des signes et des symboles; il devient ainsi, en peu d'années, maître de tout ce qu'il a fallu des générations et des générations pour produire, de ce que son intelligence laissée à elle-même n'eût jamais découvert en totalité ni peut-être même en partie, bien qu'il puisse être capable d'accroître cette somme de connaissances et de la léguer augmentée à ses descendants; de même qu'après avoir appris à parler, l'homme peut, ainsi que nous le montrerons plus tard, enrichir, d'une manière ou d'une autre, la langue qui lui a été transmise.
»— ' Ces faits en contiennent une infinité d'autres que la science linguistique n'a pas pour objet d'expliquer. Considérons, par exemple, le mot green {vert). Son existence dans notre vocabulaire implique d'abord la cause physique de la couleur, laquelle renferme toute la théorie de l'optique : c'est l'affaire du physicien ; à lui de parler de l'éther et de ses vibrations, de la fréquence et de la longueur des ondulations qui produisent la sensation de vert. Vient ensuite la structure de l'œil; son admirable et mystérieuse sensitivité à cette sorte de vibrations ; l'appareil nerveux qui sert à la transmission au cerveau des impressions reçues ; l'organisme cérébral auquel ces impressions sont transmises : c'est Faf-
'r^ faire du physiologiste. Son domaine confine à celui du psychologue et souvent l'envahit. Celui-ci doit nous dire ce
^ qu'il peut de l'intuition et de la conception intellectuelle, résultat de la sensation, considérées comme mode d'aotivité mentale ; de la faculté de comprendre, de distinguer, d'abstraire ; et de la conscience ou connaissance générale. Il y a encore dans le mot green qui arrive à nos oreilles, la merveilleuse puissance de l'ouïe, laquelle est analogue à celle de la vue : autre appareil nerveux qui note et transporte d'autres ondes vibratoires dans un autre milieu vibrant. Ce sujet appartient, comme celui de la vue, au physicien et au physiologiste. A eux aussi de parler des organes vocaux qui produisent des vibrations audibles sous l'empire de la volonté : actions voulues, mais non pas exécutées sciemment, et qui impliquent ce contrôle de l'esprit sur l'appareil musculaire qui n'est pas le moindre des mystères de la nature. Nous pourrions continuer indéfiniment à suivre la
chaîne des causes et des phénomènes impliqués dans le plus simple fait linguistique ; et au fond du tableau resterait encore le suprême mystère de l'Etre qu'aucun philosophe n'a pu faire autre chose que reconnaître et confesser. iChacun des sujets que nous venons d'indiquer a son importance et son intérêt pour celui qui fait du langage Tobjet de son étude ; mais ce n'est pas là sa principale affairej Le fait qui occupe le linguiste est celui-ci : il existe un signe articulé, green, par lequel une société désigne une série d'ombres parmi les ombres et teintes diverses que produisent la nature et l'art ; toute personne qui fait partie de cette société par la naissance ou par l'immigration, ou seulement par l'étude littéraire, apprend à associer ce signe à la sensation de ces ombres et à l'employer pour les désigner, et apprend de même à classifier sous d'autres signes les différentes teintes et couleurs. Voilà pour le linguiste le fait principal autour duquel les autres viennent se grouper comme auxiliaires. C'est celui qui lui sert de point de départ pour juger des autres faits et pour en apprécier la valeur. Le langage dans chacun de ses éléments et dans son tout est d'abord le* \/ signe de l'idée, le signe qu'accompagne l'idée; faire d'un autre \ point de vue du sujet le point de vue central, c'est y intro- v duire la confusion, c'est renverser les proportions naturelles de chaque partie. Et, comme la science de la hnguistique s'attache à la recherche des causes et s'efforce d'exphquer les faits de langage, la première question qui se présente . est celle-ci : comment est-il arrivé que ce signe ait été mis f en usage? Quelle est l histoire de sa production et de son " apphcation ? Quelle est son origine première et la raison de cette origine, si tant est que nous puissions les découvrir ? Car il y a beaucoup de mots en usage dont on peut dire quand et comment ils ont commencé à être les signes des idées qu'ils représentent. Par' exemple, une autre couleur, un rouge particulier, a été produit (ainsi que beaucoup d'autres) il y a quelques années, par une certaine manipulation du goudron de houille, qui, après réflexion et d'une façon conventionnelle, fut nommé par son inventeur rouge MagentUy du nom d'une ville rendue célèbre à ce moment par une grande bataille. Le mot Magenta fait aussi réellement
et légitimement partie maintenant de la langue anglaise que le mot green, quoique celui-ci soit de beaucoup plus ancien et plus important ; et ceux qui apprennent et emploient le premier le font exactement de la même manière que ceux qui apprennent et emploient le second, sans mieux en connaître Torigine. Le mot /gaz lèst d'une introduction plus ancienne et d'un usage plus général chez nous, et il a autour de lui une respectable famille de dérivés et de composés — comme gazeux^ gazifier^ gazéi forme, etc.^ — et même il s'emploie au figuré ; cependant il a été créé arbitrairement par un chimiste hollandais, Van Helmont, vers l'an 1600. La science, à cette époque, avait fait assez de progrès pour que l'on commençât à pouvoir concevoir la matière sous une forme aériforme ou gazéiforme, et ce mot se trouva introduit dans des circonstances qui le firent accepter de tout le monde, de sorte que gaz appartient aujourd'hui à toutes les langues de l'Europe. Les enfants le connaissent d'abord comme le nom d'un certain gaz particulier dont on se sert pour l'éclairage. Plus tard, s'ils sont convenablement instruits, ils en viennent à se former une idée ^scientifique de -> la chose dont ce mot est le signe. Raconter l'histoire de ces deux vocables , c'est raconter comment ont été produites les couleurs anilines et comment la pensée scientifique a fait un jour un important progrès. Nous ne pouvons pas remonter si sûrement à la source du mot green parce qu'il est infiniment plus vieux et se perd dans les temps préhistoriques ; mais nous croyons lui trouver une parenté avec le mot growj d'où on aurait nommé green, une chose growing (croissante). Les végétaux auraient donc donné lieu au mot green, et cette circonstance est d'un grand intérêt pour rhistoire de ce vocable.
Ce n'est pas ici le heu de suivre cet ordre de recherches et de considérer ce qu'on entend par trouver les étymologies ou raconter l'histoire des mots depuis leur origine. Ce sujet nous occupera en temps et lieu. Nous remarquons seulement en passant, que la raison qui fait qu'un mot se produit à l'origine et la raison qui fait qu'on l'emploie plus tard, sont différentes l'une de l'autre. Pour l'enfant qui apprend à parler, tous les signes sont, en eux-mêmes, égale-
ment propres à exprimer toutes choses et il se les approprierait indifféremment. Ainsi, les enfants nés dans des sociétés différentes, apprennent à exprimer la même chose par des mots divers; au lieu de green^ l'Allemand dit grûn^ le Hollandais groen, le Suédois grôn^ — tous mots semblables à gree7i mais qui, pourtant, ne lui sont point identiques; r enfant français apprend le mot vert^ TEspagnol ver de, l'Italien viridCy — mots qui se ressemblent et cependant diffèrent ; le Russe dit zelenûi, le Hongrois zold, le Turc ishil, l'Arabe, akhsar, et ainsi de suite. Ces mots et tous les autres s'acquièrent par lui de la même manière. L'enfant les entend prononcer dans des circonstances qui lui font saisir les idées qu'ils représentent ; à l'aide du mot, il apprend en partie à abstraire la qualité de couleur de l'objet coloré et à la concevoir séparément; il apprend à combiner dans une conception générale les différentes nuances de vert; à les distinguer des autres couleurs, comme le bleu, le jaune, dans lesquelles le vert se fond par gradations insensibles. Le jeune sujet saisit jusqu'à un certain point l'idée, et ensuite y associe le mot qui n'a avec elle qu'un hen extérieur et qui aurait pu être tout autre. Il Ji'y a p^int pour Tenfant Hp. li^i^ intorno nt nononfiairr rntrr le mot et ridée, et il ne connaît point les raisons historiques qui peuvent avoir créé ce lien. Quelquefois il demandera à propos d'un mot : pourquoi? comme il le demande à propos de toute autre chose ; mais pour le jeune étymologiste (et souvent pour le vieux) il n'importe pas quelle réponse il reçoit, et même qu'il reçoive une réponse ; l'unique et suffisante raison d'employer le mot, c'est que d'autres personnes l'emploient. Dûbc, on peut d ire^ dans un s^ns fixant ftt pr^r-js, que^out,j(npt..toïîsmis est un -^^£^^ ftVfrjtCTTPî f^ f*AnvAn> tionnel : arbitraire, parce que tout autre mot, entre les milhers dont les hommes se servent et les milhons dont ils pourraient se servir, eût pu être appUqué à l'idée; conventionnel, parce que la raison d'employer celui-ci plutôt qu'un . autre, est que la société àlaquelle l'ei^ant appartient l'emploie J déjà. Le mot existe ôédei, « par attribution » et non point cpudet, A « par nature » , si l'on entend par nature qu'il y a, dans la ' nature des choses ou dans la nature de l'individu, une
cause de l'existence de ce mot, déterminante et nécessaire. L'apprentissage de la parole fait évidemment l'éducation de Tesprit et lui fournit des instruments tout prêts. L'action mentale de l'individu se coule, pour ainsi dire, dans un certain moule préparé par la société à laquelle il appartient ; il s'approprie les classifications, les abstractions, les vues courantes. Pour choisir un exemple : la qualité de couleur est si frappante et si saisissable pour nous que les mots qui expriment les différentes couleurs ne suscitent pas Tidée, et ne font que la rendre plus prompte et plus distincte. Mais pour la classification des nuances, le vocabulaire acquis sert beaucoup ; ces nuances se rangent sous des noms principaux, blanc ^ noir ^ rouge, bleu j vert y et chaque nuance est soumise par l'esprit à la comparaison avec une couleur et rangée dans sa classe. Les langues différentes donnent lieu à des classifications différentes : il en est qui diffèrent tellement des nôtres, qui sont si incomplètes et si peu précises, que l'homme qui les parle y trouve très-peu de secours pour aider ses yeux et son esprit à distinguer les couleurs. Ceci est encore plus remarquable en ce qui concerne les nombres. Il y a des dialectes si rudimentaires qu'ils sont aussi impuissants que les petits enfants devant les problèmes de la numération. Ils ont des mots pour exprimer les nombres un, deux, trois ; mais après cela ils comprennent tous les autres sous le mot collectif : plusieurs. Il est probable qu'aucun de nous ne serait allé plus loin s'il n*eût été secondé dans ses efforts; mais par le secours des mots, et des mots seuls (car telle est la nature abstraite des rapports des nombres que plus que toute autre chose ces rapports ne peuvent être rendus saisissables que par les mots), des relations numériques déplus en plus compliquées sont tombées sous notre pouvoir, jusqu'à ce qu'enfin nous ayons acquis un système qui peut s'appliquer à tout, excepté à l'infini, le système décimal, c'est-à-dire celui qui procède par l'addition constante de dix unités de nature quelconque, pour multiplier par dix la valeur du nombre voisin. Et quelle est la base de ce système? tout le monde la connaît : ce simple fait que nous avons dix doigts (digits) et que les doigts sont le substitut le plus commode pour les signes et les chiffres,
le secours le plus prompt que puisse trouver Tesprit qui poursuit une numération. Un fait aussi externe et matériel, en apparence aussi vulgaire que celui-ci, a donné la formule générale de toute la science mathématique et, sans qu*il y songe, sert de moule à toutes les conceptions numériques de chaque enfant qui s'élève à Técole de la société. L'idée suggérée à Torigine par un fait d'expérience générale et commune, a été, à l'aide du langage, convertie en une loi qui façonne et domine désormais la pensée humaine.
La même chose se produit à différents degrés et de diverses manières dans toutes les parties constituantes du langage. Nos prédécesseurs sur la terre ont employé leurs forces intellectuelles dans toute la suite des générations à observer, à déduire, à classer ; nous héritons, dans le langage et au moyen du langage, des résultats de leurs travaux. Ainsi, ils ont fait la distinction entre vivant et mort ; entre animal^ végétal et minéral ; entre poisso7i et reptile^ oiseau et insecte ; arhre^ buisson, herbe ; rocher, caillou, sable^ poussière ; et celle entre corps^ vie, intelligence, esprit, âme et autres idées aussi difficiles. Ils ont distingué les objets de leurs qualités physiques et morales, et reconnu leurs rapports dans toutes les catégories : position, succession, forme, dimension, modes, degrés ; tous, dans leur infinie multitude , sont divisés, groupés, comme les nuances des couleurs, et tous ont leur ^sigie3iliculé qui les rend plus faciles à saisir et à reconnaître pour l'esprit de celui qui veut les grouper et les diviser à son tour. Il en est de même de l'appareil du raisonnement ; la faculté de définir un sujet, de le discuter, de juger des rapports par la comparaison, ne nous vient que par le moyen du langage. C'est lui qui nous sert aussi à corriger les anciennes notions et à en acquérir d'autres. Il en est de même , enfin , de l'appareil auxihaire des flexions et des mots composés, qui varie avec les différentes langues dont chacune choisit ce qu'il lui convient d'exprimer et ce qu'il lui convient de sous-entendre.
Chaque langage a donc son cadre particuher de distinctions établies, ses formules et ses moules dans lesquels sont coulées les idées de l'homme et qui composent sa langue maternelle. Toutes ses impressions, toutes les connaissances
^ qu'il acquiert par la sensation ou autrement tombent dans ces moules. C'est là ce qu'on appelle parfois le langa ge inte rne, -> la forme mentale de la pensée, c'est-à-dire le corps deTormules adaptables à la pensée. Mais c'est le résultat des influences extérieures ; c'est l'accompagnement du procédé par lequel l'individu acquiert le vocabulaire. Ce n'est point un produit de forces internes et spontanées. C'est quelque chose qui s'impose du dehors à l'esprit et qui revient simplement à ceci : que le même sujet qui eût pu prendre toute autre direction, a été conduit à voir les choses de cette manière, à les grouper d'une certaine façon, à les contempler intérieurement dans tels ou tels rapports.
Il y a donc, dans l'acquisition du langage, un élément de nécessité. Quelle que soit la langue que l'homme s'approprie ^j elle devient son mode nécessaire de pensée, aussi bien que . de p^ole. 11 n'en conçoit pas d'autres même comme possibles. Comment en serait-il autrement, puisque la langue la plus pauvre, la plus incomplète est infiniment plus complète et plus riche que celle que pourrait se créer à. lui-môme, sans le secours de la tradition, l'être le plus fortement doué? L'avantage de la tradition est si grand que ses désavantages ne sont rien en comparaison. Certainement, quand nous regardons les choses du dehors nous pouvons quelquefois dire avec un sentiment de regret : « Voici un homme dont les capacités dépassent la moyenne de la société dans laquelle il est né. Il eût été désirable qu'il fût né là où une langue plus élaborée, plus haute, eût développé ces capacités jusqu'au dernier degré de leur puissance ; » mais nous devrions ajouter : « Cette langue barbare a pourtant servi à l'élever beaucoup plus haut qu'il ne se fût élevé de lui-même et sans son secours. » De plus il arrive très souvent que la langue échue en partage à un individu est fort supérieure à ses capacités ; qu'il est forcé d'acquérir une langue qu'il ne peut parvenir à bien comprendre et qu'il eût mieux valu pour lui qu'un dialecte inférieur eût été son lot.
On no saurait dire tout ce que l'esprit acquiert en acqué-» rant le langage. Ses impressions confuses se classent, il en acquiert la conscience d'abord et ensuite la connaissance réfléchie. [Un appareil lui est fourni avec lequel il opère ->
COMMENT CHAQUE ttOMME ACQUiEÊt SA LANGUE 19
comme un artisan avec ses outils. Il n'y a pas en effet de comparaison plus exacte que celle-ci : les mots sont pour Fesprit de l'homme ce que sont pour ses mains les outils dont sa dextérité les arme. De même qu'il peut par le moyen de ces derniers manier et tailler des matériaux, tisser des étoffes, parcourir les distances, mesurer le temps avec bien plus d'exactitude qu'il ne le ferait par ses seuls moyens naturels , de môme , il multiplie , au moyen des mots, les forces et les opérations de la pensée. Cette partie de l'usage du discours n'est aucunement aisée â définir dans ses proportions et ses effets parce que notre esprit est tellement accoutumé à se servir des mots qu'il ne peut plus se rendre compte de ce que les mots lui ont donné. Mais nous pouvons nous demander, par exemple, ce que serait le mathématicien sans le secours des figures et des chiffres.
L'influence de la langue apprise la première ne s'efface jamais d'un esprit. Ce sont des formes qui, une fois créées, ne sauraient être refondues. Quand nous apprenons une langue nouvelle, nous ne faisons plus que traduire ses mots dans la nôtre; les particularités de sa forme interne, le manque de rapports et de proportions entre ses moules et ses groupements d'idées avec nos moules et nos groupements, nous échappent. A mesure que nous devenons plus familiers avec cette nouvelle langue, à mesure que nos conceptions s'adaptent à ses cadres et que nous commençons à nous en servir sans intermédiaires, c'est-à-dire à penser dans cette langue dans laquelle nous ne faisions d'abord que traduire notre pensée, nous nous apercevons que nos habitudes mentales changent, que nos idées se coulent dans de nouveaux moules et que la phraséologie d'une langue est chose incommutable et inconvertible. Peut-être est-ce ici que nous voyons le plus clairement combien la nécessité préside à l'apprentissage du langage. Certainement un Polynésien ou un Africain, exceptioniiellement doué, qui apprendrait une langue européenne — l'anglais, le français, l'allemand — se trouverait ainsi en état de penser plus, mieux et autrement qu'il n'eût pensé dans sa langue maternelle et s'apercevrait des entravés que cette langue imparfaite avait mises à l'exercice de ses facultés. Les
hommes d'étude du moyen- âge qui employaient le latin pour exprimer leur pensée quand il s'agissait de choses élevées, le faisaient, en grande partie, parce que les dialectes populaires n'étaient pas encore assez développés pour servir dans ces choses à l'expression de la pensée. A tous les autres égards, le procédé que suit l'esprit pour
i. acquérir une seconde langue, est exactement le même que celui qu'il suit d'abord pour acquérir la langue maternelle ; c'est un procédé de mnémotechnie appliqué à un corps de
-lignes représentant des conceptions et des rapports, et mis
en usage dans une société existante ou passée — signes qui n'ont pas plus que ceux dont nous nous servons nous-mêmes un hen nécessaire avec les conceptions qu'ils expriment, mais sont, comme eux, arbitraires^et conventionnels; signes dont nous acquérons la possession par l'occasion, l'aptitude, l'effort, et le temps consacré à cette acquisition; arrivant même quelquefois, sous l'empire de circonstances favorables, à substituer, dans l'usage habituel et familier, la langue nou- ^ veliement apprise à la langue sue la première, laquelle est souvent oubliée.
Nous nous rendons mieux compte en apprenant une seconde langue ou lapgue étrangère, qu'en apprenant notre langue maternelle que l'acquisition d'une langue est un travail sans fin; mais cela est tout aussi vrai de l'une que de l'autre. Nous disons bien qu'un enfant sait parler quand il a \/ acquis un certain nombre de signes qui suffisent aux besoins , ' ordinaires de la vie dans l'enfance, sachant qu'il possède dans ses facultés naturelles le moyen d'en faire autant d'instruments pour acquérir d'autres signes. Mais il n'en sait probablement que quelques centaines, et en dehors de ce petit nombre de mots, l'anglais est une langue aussi inconnue pour lui que l'allemand, le chinois, ou le quechua. Même les idées qu'il peut parfaitement saisir si elles sont exprimées dans sa phraséologie enfantine, sont ininteUigibles pour lui, si on les lui présente dans le langage des hommes faits. Ce qu'il possède, c'est surtout la moelle du langage, pourrionsnous dire : ce sont des mots pour les conceptions usuelles, ceux dont on se sert tous les jours. A mesure qu'il grandit, ses facultés se développent, il en acquiert davantage dans
différentes directions de la pensée, selon les circonstances. Celui qui sera voué aux travaux manuels, n'apprendra rien de plus que les mots techniques de sa profession; celui qui n*a qu'à se perfectionner lui-même et qui après sa première éducation doit continuer toute sa vie à accroître la somme de ses connaissances, celui-là s'appropriera constamment des mots nouveaux et s'élèvera à une phraséologie supérieure. Il arrivera à posséder le vocabulaire entier des gens cultivés, à le comprendre, à s'en servir avec intelligence. Cependant, il restera encore des masses de mots qu'il ne possédera pas et des formes de style auxquelles il ne pourra point atteindre. Le vocabulaire d'une langue riche, ancienne et élaborée comme la langue anglaise, peut être évalué sommairement à cent mille mots (sans y comprendre une foule x^ de vocables qui devraient être considérés comme en faisant ^ partie), mais il y en a à peine trente mille employés dans le langage ordinaire des gens cultivés. On a. calculé que les trois cinquièmes des mots anglais suffisent aux besoins ordinaires de la société polie et les personnes vulgaires en con- * naissent infiniment moins. Il est clair en ce cas plus qu'en tout autre, que l'homme apprend son langage et n'arrive à parler, que par la mémoire. Car tout l'aGcrûissement des
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tout à fait extérieures, c'est-à-dire en entendant, en lisant, en étudiant ; ce n'est évidemment qu'une extension, dans des conditions un peu différentes, du procédé appliqué par l'esprit à l'acquisition du premier nucleus; et le tout se passe exactement de même dans l'apprentissage de toutes les langues, la sienne propre et les langues étrangères.
Nous voyons encore se dégager la même vérité si nous considérons de plus près les relations changeantes qui existent entre nos signes linguistiques et les conceptions qu'ils expriment. La relation est établie d'abord par un procédé d'essai sujet à erreur et à correction. L'enfant s'aperçoit bientôt que les noms n'appartiennent pas en général à des objets isolés, mais à des classes d'objets semblables; sa faculté de reconnaître les ressemblances et les différences, faculté fondamentale de l'homme, est dès le début mise en action par la nécessité constante de bien employer les noms.
Mais les classes sont de différentes espèces , de diiTérente étendue, et le/c ^^ itérium pour les déterminer est obscur et embarrassant. Nous avons déjà remarqué combien les en-* fants commettent souvent cette erreur d'employer les mots de papa et de maman pour signifier homme et femme. Ils sont troublés quand ils s'aperçoivent qu'il y a d'autres papas et d'autres mamans auxquels ils ne doivent pas donner ces noms. Un peu plus grand, l'enfant apprend à prononcer, par exemple, le nom de Georges^ mais il découvre qu'il ne doit pas appeler Georges des êtres très- semblables à celui auquel ce nom appartient, et qu'il y a pour cela un autre mot, celui de garçon. Il fait connaissance avec d!autres Georges et trouver le lien qui les lie est un problème qui passe sa portée. Il apprend également à nommer chien une variété d'animaux d'apparence très-diverse et il ne peut pourtant prendre la même liberté avec le cheval; quoique les mules et les ânes ressemblent beaucoup plus au cheval que les chiens de chasse ne ressemblent aux chiens d'appartements. Il faut qu'il distingue cheval, âne et mulet, chacun par son nom. Le soleil, représenté dans un tableau, s'appelle encore le soleil, et, dans une société cultivée, l'enfant apprend bien vite à reconnaître la représentation peinte des objets, à donner le même nom à la réalité et à l'image, et à saisir le rapport entre l'une et l'autre; tandis que le sauvage, arrivé à l'âge d'homme, reste complètement confondu devant un tableau et n'y voit que des hgnes et des traits confus. Un jouet qui représente une maison ou un arbre s'appelle encore arbra et maison; mais une autre espèce de jouet qui représente une créature humaine a un nom particuher et s'appelle une poupée. Les mots qui indiquent des degrés ne sont pas moins changeants dans leurs applications ; près est quelquefois la distance d'un pouce, quelquefois d'un mètre ; une grosse pomme n'est pas aussi grosse qu'une petite maison; longtemps signifie quelques minutes ou quelques années. Les inconséquences de la langue sont à l'infini ; et jusqu'à ce que l'expérience soit venue les expliquer, il y a matière à mille erreurs. De plus, il y a des cas dans lesquels la difficulté est plus persistante et quelquefois elle n'est jamais levée. Ainsi, même les adultes continuent à faire entrer dans
la classe des poissons les baleines et les dauphins, jusqu'à ce que la connaissance scientifique vienne montrer la différence fondamentale qui se cache sous la ressemblance superficielle.
ç Mais c'est surtout dans les matières dont la connaissance i s'acquiert d'une façon plus artificielle que les idées du commençant sont vagues et insuffisantes. Par exemple, Fenfant apprend les définitions et les rapports géographiques sans avoir aucune idée juste des objets auxquels ces définitions et ces rapports s'appliquent; une carte de géographie, la plus inintelligible de toutes les peintures, est une énigme ; et même l'enfant plus âgé, l'homme fait, a des idées trèsdéfectueuses des objets représentés dans ces cartes, idées qu'une expérience exceptionnelle peut seule rectifier plus tard. Les localités que nous n'avons point vues continuent à se présenter à notre imagination sous les formes les plus fausses. Tout homme instruit parlera de Pékin, de Sedan, d'Hawaii, du Chimborazo; mais s'il ne les a jamais vus réellement, il ne se les représente point comme celui qui les a vus. Nous devons être très-attentifs dans l'éducation à ne pas pousser les enfants trop en avant, de peur de n'élever dans leur esprit que des édifices artificiels de mots qu'aucune idée n'éclaire. Et cependant, cet inconvénient est jusqu'à un certain point inévitable. Une foule de grandes conceptions sont jetées dans un jeune esprit et y sont rete- ( nues par quelque pauvre association d'idées, comme des cadres vides, que le travail ultérieur de sa pensée remplira, au fur et à mesure de son développement intellectuel. L'enfant est visiblement incapable de savoir à Tépoque où on les lui enseigne, ce que -signifient les mots de Diew, hon^ devoir, conscience, monde et même ceux de soleil, lune, poids, couleuvy lesquels comprennent infiniment plus de choses qu'il n'en peut soupçonner. Mais le mot^esiim nucleus autour du- ^ quel viendront se grouper successivement les connaissances qu'il acquerra, et il approchera tous les jours davantage de la conception juste, même quand elle est de celles que la sagesse humaine n'a jamais atteinte encore. La condition de l'enfant après tout ne diffère de celle de l'homme que par le degré et par un degré moindre qu'on ne le croit. Nos mots
ne sont que trop souvent des signes pour des généralisations vagues, précipitées, indéfinies, indéfinissables. Nous nous en servons assez bien pour les besoins ordinaires de ' la vie sociale, et la plupart des hommes s'en contentent, laissant au temps et à l'étude le soin de les éclaircir s'ils peuvent ; mais il en est peu dont l'esprit soit assez indé- ^^ pendant, fût-il assez fort et assez dégagé d'autres préoccupations, pour se rendre compte de la valeur intime do chaque mot, pour le soumettre à la pierre de touche de l'étymologie, pour limiter exactement sa signification.
Nous sommes presque tous des penseurs faciles et nous parlons comme nous pensons, d'une façon lâche, tombant j-^ dans une foule d'erreurs par l'ignorance où nous sommes L du véritable sens des mots que nous employons à la légère. Mais l'homme le plus sage et le plus profond trouverait impossible de donner aux mots des définitions assez précises pour éviter tout malentendu, tout faux raisonnement, surtout dans les matières subjectives où il est difficile d'amener les concepts à des vérifications exactes; de façon que les différences d'opinions cjiez les philosophes prennent la forme de disputes de mots, que la controverse repose sur l'interprétation des termes, que l'écrivain qui vise à l'exactitude doit commencer par expUquer son vocabulaire, qu'après cette précaution, il ne peut parvenir à rester fidèle lui-même à ses propres définitions, et qu'il arrive toujours un adversaire ou un successeur qui vient prouver à cet homme sage et profond qu'il a manqué de correction dans les termes, que tout son raisonnement repose sur un mot mal compris et qui réduit en poudre le magnifique édifice de vérités qu'il croyait avoir bâti.
Nous voyons par toutes ces considérations combien les \s ignes articulés sont loin d'être identiques à l'idée. Ils ne le \ sont que comme les signes mathématiques sont identiques \aux concepts, aux quantités, aux rapports numériques, et rien de plus. Ils sont, comme nous l'avons dit en commençant, le moyen d'expression de la pensée, et des instruments auxiliaires pour la production de cette même pensée. Une langue acquise est quelque chose qui s'impose du dehors à l'esprit et qui détermine les procédés et les résultats de
l'activité cérébrale. Une langue agit comme un moule qui serait appliqué à un corps en voie de croissance et c'est parce qu'il modèlerait ce corps qu'on pourrait dire qu'il en a déterminé « la forme interne. » Cependant, ce moule est l'"^'^ lâche et, lui-même, élastique. L*esprit, à son tour, en change i la forme; il perfectionne les classifications données par les mots existants; il travaille de façon à acquérir des connaissances et des viies que ceux-ci ne lui avaient pas données. Nous n'avons tant insisté sur ce que le langage apporte d'idées au jeune esprit que parce que le rôle de celui-ci est, au ; commencement, presque purement passif; m,ais dans les chapitres suivants, nous tiendrons compte de son activité- -pta— \ ^ pre et créatric e.
Rien de ce que nous avons dit jusqu'ici ne doit s'inter- ) prêter comme une négation de la force active et créatrice f ^ de l'esprit, ni comme une affirmation que celui-ci acquiert! par l'éducation une faculté qu'il ne possède pas par nature. ^ Tout ce qu'imphque le d on de la parole appartient à L'homme d'une manière indéfectible ; seulement, ce don se développe et ses résultats se déterminent par l'exemple et par renseignement. L'esprit n'accomplit rien par leur influence qu'il — n'eût pu accomplir de lui-même, étant donné un temps suffisant et des conditions favorables, par exemple la durée de quelques centaines de générations; mais, quant à sa manière d'opérer aujourd'hui, il la doit à la tradition orale. «« L'acquisition du langage est une partie de l'éducation comme toutes les autres connaissances.
Ci -r^