CARACTÈRES DE LA SCIENCE DU LANGAGE
mation que cette différence d'opinion entre les linguistes sur la question de savoir si l'étude du langage est une branche de la physique ou de l'histoire. Le différend est à peu près réglé maintenant : certainement il est temps que les opinions fausses sur la nature du langage et par conséquent sur la nature de l'étude du langage soient renvoyées à récole. Toute matière dans laquelle on voit les circonstances, les habitudes et les actes des hommes constituer un élément prédominant, ne peut être autre chose que le sujet d'une science historique ou morale. Pas un mot n'a jamais été prononcé dans aucune langue sans Tintervention de la volonté humaine. Cette même volonté a opéré tous les développements et tous les changements du langage, en vertu de préférences fondées sur les besoins ou sur la commodité de l'homme. Il n'y a qu'une méprise radicale sur la nature de ces phénomènes, qu'une perversion d'analogie avec les sciences naturelles, qui puisse faire classer la science linguistique parmi les sciences physiques.
Ces analogies sont frappantes et on les emploie souvent dans des comparaisons instructives. Il n'y a point de branche de l'histoire qui se rapproche tant des sciences naturelles que la linguistique ; il n'y en a point qui ait affaire à tant de faits séparés et susceptibles d'être combinés en tant de manières. Une agglomération de sons venant à former un mot est presque autant une entité objective qu'un polype ou qu'un fossile. On peut la déposer sur une feuille de papier, comme une plante dans un herbier, pour l'examiner à loisir. Quoiqu'elle soit le produit de l'action volontaire, elle n'est point une chose artificielle ; la volonté humaine ne constitue qu'une petite partie de son essence. Nous y cherchons les circonstances qui ont déterminé cette volonté sans que l'homme en ait eu conscience ; nous voyons dans un mot une partie d'un système, un anneau d'une chaîne historique, un terme d'une série, un signe de capacité, de culture, un lien ethnologique. Ainsi, un morceau de silex taillé, un dessin jïrossier de quelque animal, un ornement, est un produit de l'intention, mais nous le regardons, tout à indépendamment de cette circonstance, comme un pur souvenir historique, comme un fait aussi objectivement réel qu'un os fossile ou